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	<title>parcours europeens &#187; Cornaros</title>
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		<title>Présentation</title>
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		<pubDate>Sun, 21 Oct 2007 16:30:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Cornaros]]></category>
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		<category><![CDATA[littérature européenne]]></category>
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		<category><![CDATA[roman courtois]]></category>

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<h3>Lâ€™auteur</h3>
<p>Il nâ€™est pas aisé de recueillir des informations fiables et définitives sur la vie et lâ€™Å“uvre de Vitsentzos Cornaros. On semble avoir établi que lâ€™écrivain était le fils de Jacob Cornaros, aristocrate vénéto-crétois et quâ€™il naquit près de Sitia, en 1553. La Crète, dâ€™abord possession byzantine depuis le IX<sup>e</sup> siècle, se trouve alors sous la domination vénitienne. Cornaros épouse Marietta Zeno, une crétoise aisée, et sâ€™installe Ã  Candia. Lorsque la grande peste frappe lâ€™île, en 1591, le poète choisit, avec quelques autres membres de la noblesse, de ne pas quitter la ville et de servir au contraire comme Provveditore alla Sanita (Administrateur Ã  la Santé publique). Cornaros, Ã  lâ€™image des nobles catholiques de Venise, a reçu une culture hellénique, mais les documents écrits de sa main retrouvés dans les archives crétoises sont retranscrits dans lâ€™alphabet latin. Si on sait peu de choses de la vie du poète, le doute plane aussi sur sa mort : survint-elle en 1613 ou 1614, comme lâ€™indique lâ€™édition du texte, ou bien en 1617, comme lâ€™affirment dâ€™autres sources ?<br />
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<h3>Lâ€™Å“uvre</h3>
<p><em><strong>1. </strong></em><strong>Erotocritos</strong><em><strong>, un immense poème dâ€™amour longtemps méconnu</strong></em><br />
En dehors dâ€™un autre poème, <em>Le Sacrifice dâ€™Abraham</em>, <em>Erotocritos</em> est la seule Å“uvre que lâ€™on puisse attribuer sans risque de se tromper Ã  Vitsentzos Cornaros. Rédigé vraisemblablement entre 1595 et 1605, cet immense poème, de plus de 10 000 vers, proche de lâ€™épopée mais que lâ€™on qualifiera plutôt de <strong>romance héroïque</strong>, est considéré comme le chef-dâ€™Å“uvre de la poésie crétoise et il marque une étape importante dans lâ€™histoire de la littérature grecque. Â« La poésie grecque dâ€™aujourdâ€™hui, [écrit Georges Séféris dans la postface qui accompagne notre édition], remonte aux années de la Renaissance crétoise. Â» (p.275)</p>
<p>Pourtant, cette reconnaissance fut tardive et elle ne doit pas faire oublier les siècles de mépris dans lequel on tint lâ€™Å“uvre. Mépris relatif, il est vrai, si lâ€™on songe que le poème connut un succès immédiat et constant dans les milieux populaires crétois. Mais au début du XX<sup>e</sup> siècle, certains universitaires grecs classaient encore lâ€™Å“uvre de Cornaros parmi Â« les livres ornant la bibliothèque des domestiques. Â» (p. 261).<br />
<em><br />
<strong>2. Un poème national grec Ã  la confluence de plusieurs traditions littéraires européennes</strong></em><br />
Élevé aujourdâ€™hui en Grèce par beaucoup au rang de poème ou roman national, <em>Erotocritos</em> constitue un témoignage frappant de la naissance dâ€™un patrimoine littéraire européen, issu de la rencontre de multiples influences. Les sources du poème sont aujourdâ€™hui connues, après des siècles de flottement.</p>
<p>La Renaissance, comme le rappelle Séféris dans la postface, est une époque Â« qui voit un extraordinaire brassage de courants intellectuels dâ€™époques et de pays différents Â» (p. 277). La Crète, terre de rencontre, terre hellène et vénitienne, nâ€™échappe pas Ã  ce mouvement immense dâ€™influences.</p>
<p>Le sujet principal de ce texte qui se présente Ã  nous comme un roman mais qui est aussi un poème, est tiré dâ€™un roman français de chevalerie publié en 1478 et accueilli avec grand succès dans toute lâ€™Europe, <em>Le Roman de Paris et Vienne</em>, du Marseillais Pierre de La Cypède. Cornaros utilise probablement une traduction italienne quâ€™il adapte pour satisfaire les goûts du monde crétois des XVI<sup>e</sup> et début du XVII<sup>e</sup> siècles. Si lâ€™emprunt au modèle français est évident, le poète crétois en fait un usage assez libre, et Séféris tient que lâ€™imitation, en bien des points, dépasse largement le modèle.</p>
<p><em>Le Roman de Paris et Vienne</em> a sans doute inspiré Cornaros, mais ce nâ€™était pas sa seule source. Les preuves de lâ€™influence de la poésie de la Renaissance italienne et, en particulier, de lâ€™Å“uvre de <em>Lâ€™Arioste</em>, <em>Orlando Furioso</em>, et de la littérature de lâ€™emblème pratiquée en Occident sont abondantes. Au XVI<sup>e</sup> et XVII<sup>e</sup> siècles, les auteurs dâ€™emblèmes (<em>emblemata amatoria</em>) rajeunirent les métaphores désuètes de la poésie, particulièrement dans la façon dont elles abordaient lâ€™amour.</p>
<p>Parallèlement aux sources occidentales, dâ€™autres influences se font sentir, notamment celles du poète Chortatsis<sup>1</sup>, celle des chants populaires crétois tout comme certaines romances en vers dâ€™origine byzantine.<a href="http://jlamedia.com/parcours/?cat=11#"><font color="#b85b5a"> </font></a><br />
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<p><em><strong><br />
3. Un poème vénitien et crétois</strong></em> <span class="top"></span><br />
Mais avant de devenir, tardivement, un poème national grec, <em>Erotocritos</em> fut et reste un roman ou un poème marqué par son origine vénitienne et crétoise. Le décor de lâ€™Å“uvre est celui des latins dâ€™Orient, mais transposé dans une antiquité idéale.</p>
<p>Le contexte historique est visible au chant II du poème. Lâ€™importance particulière accordée ici par lâ€™auteur au combat symbolique entre Spitholiontas le Caramanite et Charedimos le Crétois témoigne de lâ€™allégeance vénitienne du poète et reflète la lutte entre cette Crète soumise Ã  Venise et la Turquie. Spitholiontas représente le Turc, hostile, amoureux du seul combat et justement défait par Charedimos. Lâ€™origine proprement crétoise est elle aussi très marquée : sérénades, escapades amoureuses, admiration pour la bravoure, importance de la pureté de la femme Ã  travers sa virginité sont autant de reflets du monde crétois de lâ€™époque.</p>
<p><em><br />
<strong>4. Une publication tardive</strong></em><br />
<em>Erotocritos</em> est publié en 1713 Ã  Venise, près dâ€™un siècle après la mort du poète, alors que beaucoup dâ€™autres Å“uvres crétoises de moindre qualité sont imprimées plus tôt. Il faut attendre encore deux siècles pour voir apparaître une édition complète, réalisée par Stéphane Xanthoudidis<sup>2</sup>, en 1915. <span class="top"><a href="http://jlamedia.com/parcours/?cat=11#"></a></span><br />
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<p><strong><em>5. Le récit</em></strong><br />
<span class="top"></span>Immense poème, roman héroïque, <em>Erotocritos</em> se présente Ã  nous comme un drame, en cinq actes â€“ ou cinq chants â€“ qui se termine de la manière la plus heureuse qui soit.</p>
<p>Erotocritos, fils de Pezostratos, le conseiller le plus fidèle du roi Héraclès dâ€™Athènes, tombe amoureux de la fille du roi, Arétousa, Ã  qui il chante des sérénades nuit après nuit, accompagné de son confident Polydoros. Arétousa, intriguée et enchantée par ces belles chansons nocturnes, tombe amoureuse de son admirateur inconnu. Héraclès, désireux de savoir qui est cet homme qui chante si bien, envoie dix hommes pour se saisir de lui. Mais Erotocritos refuse de se voir trahi et une bataille sâ€™engage, dont le jeune homme sort vainqueur. Après cette bataille contre les hommes du roi, Erotocritos décide de partir Ã  lâ€™étranger dans lâ€™espoir dâ€™oublier Arétousa, mais il en est incapable, et, lorsquâ€™il retourne Ã  Athènes pour voir son père malade, il découvre que la jeune fille est également amoureuse de lui (Chant I).</p>
<p>Le roi Héraclès a ordonné un tournoi pour réconforter sa fille accablée. Participent Ã  ce tournoi des seigneurs et des princes de toutes les contrées voisines. Mais câ€™est Erotocritos qui sort vainqueur et reçoit des mains dâ€™Arétousa, Ã  la torture de côtoyer de si près son Â« amant Â», la couronne de la victoire (Chant II).</p>
<p>Après de nombreuses rencontres nocturnes secrètes â€“ et néanmoins chastes â€“ entre les deux amoureux, Erotocritos, par lâ€™intermédiaire de son père, demande la main dâ€™Arétousa au roi. Le roi, rendu furieux par cette requête quâ€™il considère comme un affront (car Erotocritos est dâ€™une moindre extraction, cf. thèmes du roman), donne au jeune soupirant quatre jours pour quitter la patrie et décide de donner sa fille en mariage au prince de Byzance. Erotocritos sâ€™expatrie, avec Ã  son doigt, confiée par Arétousa, une bague qui tient lieu de promesse de mariage (Chant III).</p>
<p>Face au refus entêté dâ€™Arétousa dâ€™épouser le prince de Byzance, Héraclès lâ€™enferme dans un sombre donjon avec sa fidèle nourrice, Phrosyne. Elle y restera, inflexible, trois longues années, jusquâ€™Ã  ce que le roi de Valachie, Vlandistratos, attaque le roi Héraclès et Athènes. La ville est sur le point de tomber aux mains des Valaques quand Erotocritos, transformé en un chevalier Ã  la peau noire par un filtre magique, arrive Ã  temps pour défier et tuer Aristos, le champion du roi Valaque dans un combat singulier (Chant IV).</p>
<p>Erotocritos est vainqueur, mais gravement blessé il est transporté au palais dâ€™Athènes, dans la chambre de sa bien-aimée. Le roi veut lui donner tous ses biens; mais le jeune homme, toujours méconnaissable grâce au philtre, demande comme récompense la main dâ€™Arétousa, si elle y consent. On présente la demande de mariage Ã  la jeune fille qui refuse, ne sachant pas quâ€™elle se trouve face Ã  son amant. Erotocritos désire mettre jusquâ€™au bout la fidélité dâ€™Arétousa Ã  lâ€™épreuve et lui annonce dâ€™abord sa mort. Finalement, il boit une nouvelle potion magique qui lui rend sa véritable apparence. Une scène de retrouvailles émouvante sâ€™ensuit, et les deux amants sont mariés avec la bénédiction du roi, pour régner heureux jusquâ€™Ã  la fin de leurs jours sur le royaume dâ€™Athènes (Chant V).<br />
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<h3>Les thèmes</h3>
<p>Le chant I présente, dès son ouverture, les thèmes fondamentaux du poème : Â«Les incessantes vicissitudes de la roue du Destin, le cours mouvant et fluctuant du temps et des choses, le fracas des armes, les chagrins et les discordes, la puissance de lâ€™Amour, la force de lâ€™amitié, voilÃ , [nous dit le poète] ce que je veux vous narrer aujourdâ€™hui en vous en montrant les conséquences sur un jouvenceau et une jeune fille que lia un tendre amour pur de toute tache. Â» (p. 9).<br />
Beau programme auquel le poème, ou le roman (comme on voudra), se charge en effet de répondre, point par point.</p>
<p><em><strong>1. Erotocritos et Arétousa, ou lâ€™amour Ã  lâ€™épreuve du temps</strong></em><br />
Â« Les incessantes vicissitudes de la <strong>roue du Destin</strong>, le cours mouvant et fluctuant du temps Â», dit le poète. VoilÃ  bien un des thèmes majeurs de ce beau récit en cinq tableaux. Il en faudra en effet du temps aux deux amants pour se rejoindre enfin, plus de trois ans entre le moment où Erotocritos aperçoit la jeune princesse, tombe amoureux dâ€™elle au point dâ€™en perdre le sommeil et lâ€™épouse.</p>
<p>Câ€™est quâ€™il faut Ã  lâ€™amour des épreuves, et la première, semble nous dire le récit, est celle du temps. Dâ€™ailleurs, le héros a failli mourir au moins deux fois : lors du tournoi qui occupe le chant II et lors de la guerre qui oppose sa patrie aux Valaques.</p>
<p>Le temps est une dimension omniprésente du récit : câ€™est lui, dâ€™abord qui doit apporter un remède Ã  cet amour qui semble impossible, comme ne cessent de le marteler les deux fidèles confidents des amants, Polydoros, auprès dâ€™Erotocritos, Phrosyne, auprès dâ€™Arétousa. Le temps qui est donc la première épreuve, avec son auxiliaire, le voyage. Â« Pars pour lâ€™étranger, [conseille Polydoros Ã  son ami,] vois comment les gens y vivent, quelles langues ils parlent Â» (p. 39).</p>
<p>Mais ce temps-lÃ , on sâ€™en doute, ne fait pas son effet, et lâ€™amour, loin de sâ€™épuiser, se renforce. Câ€™est justement lÃ  quâ€™est le message : il fallait aux deux amants mettre Ã  lâ€™épreuve leur fidélité mutuelle et cette épreuve a été franchie avec succès. Ils se sont jurés de ne point cesser de penser lâ€™un Ã  lâ€™autre, Erotocritos a passé Ã  son doigt le symbole de cette fidélité, la bague dâ€™Arétousa.</p>
<p>Mais les rigueurs imposées aux deux amoureux pourront peut-être paraître aux élèves excessives, si on juge la réaction dâ€™Erotocritos Ã  la fin du récit : une fois mis en présence de sa belle, alors quâ€™il est toujours méconnaissable, Ã  cause du philtre, il tarde Ã  se faire reconnaître dâ€™Arétousa. Pire, il lui annonce sa mort ! Câ€™est quâ€™il veut éprouver sa fidélité jusquâ€™au bout, au risque de la faire mourir. Â«Erotocritos, [dit le poète,] nâ€™en avait-il pas assez, nâ€™était-il pas satisfait de la fidélité de la pauvre Arétousa ? Fallait-il quâ€™il sâ€™assure Ã  nouveau, en la faisant souffrir, si elle lâ€™aimait ou avait changé dâ€™avis ? Â» (p. 233)</p>
<p>Si lâ€™amour doit triompher de lâ€™épreuve du temps, il est une autre épreuve que le récit sâ€™attache Ã  faire franchir Ã  ses héros : celle de la <strong>distance sociale </strong>qui existe entre les deux protagonistes. Arétousa est fille de roi alors quâ€™Erotocritos nâ€™est que le fils dâ€™un conseiller de ce même roi. En conquérant le cÅ“ur de la jeune fille, le jeune homme cherche Ã  casser un tabou moral et social. Sa demande, comme le lui rappellent Polydoros dâ€™abord, son père ensuite et enfin le roi en personne, est tout bonnement inconvenante, inadmissible. Â« Car câ€™est une tâche impossible que de chercher Ã  atteindre les rois, leurs royaumes et leurs richesses. Si vaste est le fossé qui sépare les humbles des puissants. Â» (p. 15) Un tel défi, câ€™est Polydoros qui parle, Â« ce sera la mort pour toi, la souffrance pour ton père. Â» (p. 15).</p>
<p>Mais la première leçon du récit est donc quâ€™un amour fidèle, Ã  force de temps, de patience et de persévérance, triomphe des obstacles sociaux quâ€™on lui inflige. Â«Quiconque a lu et compris [conclut le récit], quâ€™il ne sâ€™égare pas dans les dangers et garde toujours espoir. Â» (p. 253)<br />
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<p><em><strong>2. Lâ€™amour Ã  lâ€™épreuve de la vaillance : un roman de chevalerie</strong></em><br />
Mais le temps seul ne suffirait pas Ã  rapprocher définitivement les deux amants. Il y faut une épreuve essentielle, qui fait du récit grec un roman de chevalerie, celle de la <strong>vaillance</strong>.</p>
<p>Erotocritos, jeune homme paré dès lâ€™origine de toutes les vertus, beauté et sagesse â€“ Â« vraie fontaine de sagesse, fleur de la noblesse Â» (p. 11) â€“ ne peut prétendre Ã  la main dâ€™Arétousa, jeune fille parée des mêmes qualités, sans faire la preuve de son courage et de sa force héroïque. Lâ€™amour, comme dans les romans de chevalerie, se nourrit au sang des combats singuliers pour une dame.</p>
<p>Câ€™est dâ€™abord lâ€™épisode nocturne du chant I qui fait la preuve de la vaillance du prétendant. Il défait, presque Ã  lui seul, dix hommes du roi. Â« Son chant est de sucre, présage Arétousa, mais son épée est Charon Â» (p. 24). Câ€™est ensuite bien sûr le tournoi qui occupe tout le chant II qui révèle aux yeux de tous son courage et sa force héroïque. Erotocritos a affronté les plus vaillants guerriers du monde, il est sorti en grand vainqueur, gagnant des mains de sa dame la couronne. Câ€™est enfin la guerre puis le combat singulier contre le champion du roi des Valaques qui consacre le héros.</p>
<p>Héraclès, le roi, apprend enfin que <strong>la vaillance vaut tous les titres de noblesse et toutes les richesses</strong>. Il était prêt Ã  remettre dans les mains du chevalier au visage noir toutes ses terres et sa fille, et seuls lâ€™aveuglement et lâ€™ingratitude lâ€™empêchaient de voir que ce héros masqué était Erotocritos lui-même. Â« Tu as vu mes prouesses [, lui assène Erotocritos en fin de roman]. Aucun autre nâ€™en aurait fait autant. Â» (p. 248).<br />
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<p><em><strong>3. Les deux Amours, ou Agapé vainqueur dâ€™Eros</strong></em><br />
On lâ€™aura compris, Erotocritos est un <strong>roman didactique</strong> dont le thème principal, qui court Ã  travers tous les autres, est celui de lâ€™amour. Erotocritos, câ€™est le tourmenté dâ€™amour, telle est la signification de son nom.</p>
<p>VoilÃ  encore un signe qui rapproche lâ€™Å“uvre de la poésie courtoise ou des romans de chevalerie. Câ€™est bien ici une aventure courtoise qui nous est contée, avec ses épreuves caractéristiques.</p>
<p>Mais si ces rapprochements sont très féconds, comme nous aurons lâ€™occasion de le souligner encore dans la séquence proposée plus loin, on peut toutefois se demander, ainsi que le souligne la quatrième de couverture de lâ€™édition, si nous avons affaire, avec <em>Erotocritos</em>, Ã  un Â« <em>Tristan et Iseult </em>de la Méditerranée Â».</p>
<p>Câ€™est ici que lâ€™Å“uvre grecque se sépare de ses modèles français du Moyen Âge. Si on y regarde de près, en effet, la fidélité Ã  lâ€™amour et Ã  la dame exaltée dans le roman ou la poésie courtoise est placée sous le signe dâ€™Eros, lâ€™amour-désir ou amour-passion. Tristan aime Iseult dâ€™un amour irrépressible, favorisé par un philtre, amour que rien ne peut éteindre. Et cet amour, câ€™est lÃ  un autre point important, fait fi du mariage : câ€™est un amour placé sous le signe de lâ€™adultère. Un amour qui se nourrit des obstacles quâ€™on lui pose, Ã  tel point que Denis de Rougemont, dans son célèbre essai sur <em>Lâ€™Amour et lâ€™Occident</em><sup>3</sup> a pu aller jusquâ€™Ã  affirmer, jadis, que <em>Tristan et Iseult </em>ne sâ€™aimaient pas mais croyaient sâ€™aimer : quâ€™on ôte les obstacles, et cet amour sâ€™écroulerait. Lâ€™adultère, il est vrai, nâ€™est pas nécessaire Ã  cet amour.</p>
<p>Un autre mythe de la passion, plus tard, viendra dire la même chose, sans adultère cette fois, et ce sera <em>Roméo et Juliette</em>. Mais ce qui rapproche les deux récits, câ€™est quâ€™un obstacle absolu se dresse entre les amants : la mort. La mort, dit Rougemont, câ€™est bien lâ€™obstacle absolu, indépassable qui consacre la séparation mais aussi le mythe. À jamais séparés, Tristan et Iseult ou Roméo et Juliette nâ€™en finissent pas, dans lâ€™esprit des lecteurs, de sâ€™aimer. Faux amour, selon Rougemont, qui vit de lâ€™éloignement dans lâ€™éloignement. Â« Lâ€™amour-passion veut la princesse lointaine. Â»<sup>4</sup><br />
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<p><strong><em>4. Quâ€™en est-il dans </em>Erotocritos<em> ?</em></strong><br />
Si câ€™est bien le même amour-passion qui, dès les premières pages, se déclare entre les deux amants, foudroyés, percés par les flèches dâ€™Eros â€“ les variations imagées sur le dieu grec de lâ€™Amour sont innombrables dans le cours du récit (brasier, flèches, etc.) â€“ cet amour est dâ€™emblée condamné. La condamnation, Ã  lire attentivement le texte, nâ€™est pas une ruse ni une façade pour justifier plus tard cet amour. Elle vient des confidents, Polydoros et Phrosyne, qui opposent, avec constance et raison, passion et sagesse, mais elle vient aussi Ã  la bouche des deux héros.</p>
<p>Câ€™est <strong>Eros, lâ€™amour-passion</strong>, plus que la décision du roi, qui entraîne la séparation des amants, comme dans le cycle courtois, mais cette séparation vise Ã  désamorcer la crise passionnelle, dâ€™abord pour éviter que les amants y succombent â€“ Arétousa laissera tout juste Erotocritos effleurer sa main â€“ ensuite pour la réduire Ã  rien: câ€™est finalement lâ€™autre amour, <strong>Agapé, lâ€™amour-fidélité</strong>, consacré dans le mariage, qui triomphera.</p>
<p>La fin du poème, et câ€™est lÃ  une différence de taille avec les récits où règne le mythe de lâ€™amour-passion, est heureuse. Les obstacles sont réellement faits ici pour être vaincus, et non pour être maintenus jusquâ€™au bout et rendus indépassables par la mort des protagonistes. Â« Jamais [conclut le texte,] on ne vit un couple si plein dâ€™amour, ni mariage si heureux et réussi. Ils vécurent plus longtemps que la normale, car leur bon cÅ“ur leur donnait la vie comme la source Ã  lâ€™arbre. Ils eurent des petits-enfants qui tous furent riches et Arétousa fut mère et grand-mère. Â» (p. 252)</p>
<p>Conte de fée final ? Peut-être. Mais <strong>poème ou roman didactique, également, qui enseigne Ã  se méfier de lâ€™amour-passion, mortifère, pour exalter lâ€™amour-fidélité</strong>, consacré par le mariage.</p>
<blockquote><p><sup>1</sup> Georgios Chortatsis de Rethymnon (vers 1550-1610) importa en Grèce les formes théâtrales italiennes, ouvrant ainsi la voie au théâtre grec moderne.<br />
<sup>2</sup> Stefanos Xanthoudidis (mort en 1928) fut un célèbre historien et archéologue crétois. On lui doit en partie la fondation du musée dâ€™Héraklion.<br />
<sup>3</sup> Denis de Rougemont, <em>Lâ€™Amour et lâ€™Occident</em>, Paris, édition 10/18, 2001.<br />
<sup>4</sup> Denis de Rougemont, <em>Op. Cit.</em>, p. 306.</p></blockquote>
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