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	<title>parcours europeens &#187; Dostoievski</title>
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		<title>Présentation</title>
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		<pubDate>Wed, 02 Apr 2008 13:45:10 +0000</pubDate>
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			<content:encoded><![CDATA[<h3>L&rsquo;auteur</h3>
<p><em><strong>1. Un des inventeurs du roman moderne</strong></em></p>
<p>&nbsp;Dans une communication prononc&eacute;e en 2003 devant l&rsquo;Acad&eacute;mie des sciences morales et politiques, Alain Besan&ccedil;on rappelait que, si on demandait &agrave; un Russe quel &eacute;tait pour lui le plus grand &eacute;crivain de son pays l&rsquo;homme (ou la femme) citerait le nom de Pouchkine, parce qu&rsquo; &laquo; il a cr&eacute;&eacute; la langue et qu&rsquo;il a &eacute;t&eacute; le civilisateur qu&rsquo;attendait la Russie lass&eacute;e de sa propre barbarie &raquo;. Pos&eacute;e &agrave; un Occidental, continue-t-il, la r&eacute;ponse &agrave; la m&ecirc;me question, apr&egrave;s avoir balanc&eacute; longtemps entre <strong>Tolsto&iuml;</strong> et Dosto&iuml;evski, trancherait d&eacute;sormais pour le second, pour cette raison qu&rsquo;il est &laquo; le seul &eacute;crivain russe qui ait imprim&eacute; une modification profonde au champ entier de la litt&eacute;rature mondiale &raquo; <sup>1</sup> De fait, pas un des grands romanciers du XX<sup>e</sup> si&egrave;cle ne renierait l&rsquo;influence exerc&eacute;e sur son &oelig;uvre par celle de Dosto&iuml;evski, lequel se pr&eacute;sente, avec <strong>Kafka</strong>, <strong>Musil</strong> ou <strong>Joyce</strong>, comme un des <strong>inventeurs du roman moderne ou contemporain</strong>. M&ecirc;me Claudel, grand po&egrave;te et dramaturge fran&ccedil;ais, exprimera son admiration pour le grand Russe. Pour rester en France, on sait aussi ce que <strong>Camus</strong> doit &agrave; l&rsquo;auteur du <em>Joueur</em>, combien il pr&eacute;tendit avoir appris de lui, pour d&eacute;finir la <strong>psychologie de ses personnages</strong> et comprendre l&rsquo;&eacute;volution du monde, dans un si&egrave;cle marqu&eacute; par les <strong>id&eacute;ologies meurtri&egrave;res</strong>. C&rsquo;est le m&ecirc;me Camus qui adapta d&rsquo;ailleurs au th&eacute;&acirc;tre certains des grands romans de Dosto&iuml;evski (<em>Les Poss&eacute;d&eacute;s</em>, autrement traduit <em>Les D&eacute;mons</em>) &Agrave; quoi tient la nouveaut&eacute; introduite par Dosto&iuml;evski dans le roman ? Sans doute un d&eacute;but d&rsquo;explication se trouve-t-il dans cette citation fameuse de Nietzsche, qui affirmait :</p>
<blockquote><p>&laquo; Dosto&iuml;evski est la seule personne qui m&#8217;ait appris quelque chose en psychologie &raquo;.</p></blockquote>
<p>Le romancier fait donc du roman un <strong>art d&rsquo;exploration des profondeurs de la psychologie humaine</strong>, ouvre les gouffres auxquels nous nous gardons bien, habituellement, d&rsquo;avoir acc&egrave;s. L&rsquo;homme, dit en substance Dosto&iuml;evski, est un <strong>&ecirc;tre qui h&eacute;site sans cesse entre les deux extr&eacute;mit&eacute;s du bien et du mal</strong>. Mais il y a davantage : si beaucoup d&rsquo;&eacute;crivains, penseurs ou encore d&rsquo;anonymes ont &eacute;t&eacute; marqu&eacute;s par les romans de Dosto&iuml;evski, c&rsquo;est en raison du <strong>caract&egrave;re quasi visionnaire de ses &oelig;uvres</strong>, tr&egrave;s souvent soulign&eacute; par Milan Kundera, notamment, qui attribue la m&ecirc;me facult&eacute; aux &oelig;uvres de Kafka : lire <em>Les D&eacute;mons</em>, par exemple, c&rsquo;est constater qu&rsquo;un romancier, avec des d&eacute;cennies d&rsquo;avance, en observant les mouvements nihilistes de son temps et leurs premi&egrave;res man&oelig;uvres, a pu anticiper leur &eacute;volution et voir qu&rsquo;ils finiraient par instaurer des r&eacute;gimes totalitaires. Cependant, cette facult&eacute; &eacute;tonnante d&rsquo;anticiper sur le r&eacute;el, Dosto&iuml;esvki la partageait sans doute avec un de ses ma&icirc;tres en litt&eacute;rature, <strong>Gogol</strong>, que chacun s&rsquo;accorde &agrave; reconna&icirc;tre, aux c&ocirc;t&eacute;s de <strong>Pouchkine</strong>, comme un des inventeurs de la litt&eacute;rature russe moderne. Sur le plan strictement litt&eacute;raire, cette fois, M. <strong>Bakhtine</strong> dans <em>La Po&eacute;tique de Dosto&iuml;evski</em> (cf. <a href="http://crdp.ac-paris.fr/parcours/europeen/index.php/category/dostoievski?paged=5">ressources</a>), a bien montr&eacute; qu&rsquo;une des grandes r&eacute;ussites des romans de l&rsquo;&eacute;crivain russe tenait &agrave; sa ma&icirc;trise d&rsquo;une v&eacute;ritable <strong>polyphonie litt&eacute;raire</strong>, qui ne soit pas simplement, comme dans tous les romans, une pluralit&eacute; de voix mais plut&ocirc;t une <strong>pluralit&eacute; de consciences</strong>, toutes ind&eacute;pendantes de la conscience de l&rsquo;auteur. Ces personnages poss&egrave;dent donc une autonomie in&eacute;gal&eacute;e dont les romanciers du XX<sup>e</sup> si&egrave;cle se souviendront, lorsqu&rsquo;ils voudront faire &eacute;clater l&#8217;univers unifi&eacute; du roman. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><strong><em>2. Un parcours de vie douloureux</em></strong></p>
<p>C&rsquo;est sur une courte p&eacute;riode que Dosto&iuml;evski, comme ce fut le cas pour Balzac qu&rsquo;il admirait tant, ou Flaubert, n&eacute; en 1821 (la m&ecirc;me ann&eacute;e que le romancier russe), composera ses grands romans, <em>Crime et ch&acirc;timent</em> (1865-1866), <em>L&rsquo;Idiot</em> (1868), <em>Les D&eacute;mons</em> (1871) et <em>Les Fr&egrave;res Karamazov</em> (1880). C&rsquo;est qu&rsquo;une mort pr&eacute;coce, en 1881, vient mettre un terme &agrave; une vie chaotique, marqu&eacute;e par des &eacute;v&eacute;nements douloureux, qui font partie de la l&eacute;gende de l&rsquo;&eacute;crivain. La maladie, tout d&rsquo;abord, l&rsquo;<strong>&eacute;pilepsie</strong>, qui lui laissera peu de r&eacute;pit et pr&eacute;cipitera sans doute sa mort ; l&rsquo;arrestation fameuse, en 1849, apr&egrave;s qu&rsquo;il avait particip&eacute; au cercle r&eacute;volutionnaire du socialiste utopiste <strong>Mikha&iuml;l Petrachevski</strong><sup>2</sup>; le simulacre d&rsquo;ex&eacute;cution qui suivit, le 22 d&eacute;cembre 1849, provoquant la folie de certains des condamn&eacute;s ; la sentence transform&eacute;e par le tsar en un exil de plusieurs ann&eacute;es, la peine ayant &eacute;t&eacute; commu&eacute;e en <strong>d&eacute;portation dans un bagne de Sib&eacute;rie</strong>. Sa peine s&rsquo;ach&egrave;ve en 1854, mais il faudra attendre 1860 pour que le romancier soit autoris&eacute; &agrave; regagner Saint-Petersbourg o&ugrave; il publiera le r&eacute;cit romanc&eacute; de sa vie au bagne, les <em>Souvenirs de la maison des morts</em> (1862). En 1867 commence un autre <strong>exil</strong>, dans les villes d&rsquo;Europe occidentale, o&ugrave; Dosto&iuml;evski part pour fuir les nombreux cr&eacute;anciers qui frappent &agrave; sa porte et l&rsquo;emp&ecirc;chent d&rsquo;&eacute;crire. Quatre ans l&agrave; encore, comme les ann&eacute;es de bagne. &Agrave; son retour, en 1871, Dosto&iuml;evski va devenir peu &agrave; peu une v&eacute;ritable <strong>conscience nationale</strong> et l&rsquo;aboutissement de ce processus a lieu en 1880, lorsqu&rsquo;il prononce son fameux <em>Discours sur Pouchkine</em><sup>3</sup>. En 1881, ses obs&egrave;ques seront suivies par des dizaines de milliers de personnes ayant conscience d&rsquo;avoir enterr&eacute; un homme qui laissait apr&egrave;s lui un monde livr&eacute; aux incertitudes d&rsquo;une r&eacute;volution en marche. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<h3>L&rsquo;&oelig;uvre</h3>
<p><strong><em>1. Le pari d&rsquo;un joueur : un roman dict&eacute; en trois semaines </em></strong></p>
<p>Certaines &oelig;uvres, et <em>Le Joueur</em> en fait partie, paraissent aur&eacute;ol&eacute;es d&rsquo;une l&eacute;gende, qui tient aux circonstances de leur r&eacute;daction. Stendhal dicta <em>La Chartreuse de Parme</em> en 57 jours, ce qui tient du prodige, quand on voit l&rsquo;ampleur de l&rsquo;&oelig;uvre ; Dosto&iuml;evski dicta son roman en trois semaines, au mois d&rsquo;octobre 1866. On sait que le romancier russe ne pouvait composer que dans l&rsquo;urgence, qu&rsquo;il tenait l&agrave;, malgr&eacute; ses plaintes perp&eacute;tuelles &ndash; il me faut du temps, du temps pour composer et je n&rsquo;en dispose pas ! &ndash; un rythme de travail qui lui &eacute;tait propre. &Eacute;tait-il capable de travailler autrement ? La composition du <em>Joueur</em><sup>4</sup> est, &agrave; cet &eacute;gard, parfaitement r&eacute;v&eacute;latrice : le romancier, cribl&eacute; de dettes et menac&eacute; de saisie &ndash; ce sera son lot quotidien &ndash; se lie par contrat &agrave; l&rsquo;&eacute;diteur Stellovski, le 1<sup>er</sup> juillet 1865. En &eacute;change de 3000 roubles, il c&egrave;de &agrave; l&rsquo;homme d&rsquo;affaires le droit de republier, une fois seulement, toutes ses &oelig;uvres ant&eacute;rieures et prend l&rsquo;engagement de lui fournir un nouveau roman, pour le premier novembre 1866. Si le romancier ne tenait pas ses engagements, Stellovski pourrait, &agrave; sa convenance, pour rien, reproduire pendant 9 ans tous ses &eacute;crits &agrave; venir ! Signe du d&eacute;sespoir auquel le poussait sa situation financi&egrave;re que cette r&eacute;solution folle ! Dosto&iuml;evski avait pris &agrave; sa charge la famille de son fr&egrave;re Andre&iuml;, d&eacute;c&eacute;d&eacute;, et distribuait en outre largement son argent, notamment &agrave; son beau-fils, Hippolyte, le fils de sa premi&egrave;re femme, Maria Dimitrievna Isaeva, rencontr&eacute;e en Sib&eacute;rie et &eacute;pous&eacute;e en 1857. Mais la r&eacute;solution devient un <strong>pari fou</strong> lorsque, d&eacute;bord&eacute; par le travail &ndash; le romancier compose <em>Crime et ch&acirc;timent</em>, qui a commenc&eacute; de para&icirc;tre en feuilleton &ndash; parvient quasiment au bout de l&rsquo;&eacute;ch&eacute;ance, sans avoir rien &eacute;crit du roman promis ! Son ami Milioukov lui sugg&egrave;re de composer un roman &agrave; plusieurs mains, sur la base du plan &eacute;labor&eacute; par le romancier. Celui-ci refuse. Mais Milioukov a une autre id&eacute;e : il propose d&rsquo;avoir recours &agrave; une st&eacute;nographe. Ce sera <strong>Anna Grigorievna Snitkina</strong>, &acirc;g&eacute;e de 19 ans et qui deviendra la seconde &eacute;pouse de l&rsquo;&eacute;crivain en 1867. Ensemble, la journ&eacute;e, du 6 au 29 octobre 1866, ils composeront <em>Le Joueur</em>. La nuit, Dosto&iuml;evski continuait &agrave; r&eacute;diger la suite de <em>Crime et ch&acirc;timent</em>. Dosto&iuml;evski tint donc son pari, mais <em>in extremis</em> : le 31 octobre, tandis qu&rsquo;il se rend chez Stellovski pour y d&eacute;poser son manuscrit, le romancier constate que l&rsquo;&eacute;diteur est absent : ultime ruse d&rsquo;un homme sans scrupule qui &eacute;choua : Anna a l&rsquo;id&eacute;e de faire enregistrer le d&eacute;p&ocirc;t du texte au commissariat de police du quartier o&ugrave; r&eacute;side Stellovski et, &agrave; dix heures du soir, deux heures donc avant la fin de l&rsquo;&eacute;ch&eacute;ance, le manuscrit est d&eacute;pos&eacute; ! <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><strong><em>2. Les sympt&ocirc;mes d&rsquo;une maladie : le jeu</em></strong></p>
<p>Mais, outre le signe d&rsquo;une forme de d&eacute;sespoir, li&eacute; au manque chronique d&rsquo;argent, le pari de r&eacute;diger un roman en moins d&rsquo;un mois est le signe de ce que l&rsquo;auteur lui-m&ecirc;me d&eacute;finissait, dans sa correspondance, comme une <strong>v&eacute;ritable maladie : le jeu et la d&eacute;pendance qu&rsquo;il entra&icirc;ne</strong>. Accepter de se lier dans un contrat suicidaire avec Stellovski, c&rsquo;est prouver qu&rsquo;on aime se mettre en difficult&eacute;, qu&rsquo;on est d&eacute;pendant du stress et du danger repr&eacute;sent&eacute; par le jeu. Tr&egrave;s t&ocirc;t, Dosto&iuml;evski a &eacute;prouv&eacute; les sympt&ocirc;mes de cette maladie qui le poussait &agrave; jouer. Adolescent, il appr&eacute;ciait d&eacute;j&agrave; les jeux de cartes, les jeux de hasard et il s&rsquo;habitua tr&egrave;s vite &agrave; gagner et perdre, perdre surtout, puis demander de l&rsquo;argent &agrave; des membres de sa famille ou des amis. Le jeu proprement dit, et la roulette, c&rsquo;est en Europe occidentale qu&rsquo;il va le d&eacute;couvrir et le pratiquer, lors de son premier s&eacute;jour &agrave; travers l&rsquo;Allemagne et la France, en 1862, en 1863 ensuite, puis 1865, quelques mois avant de s&rsquo;engager dans <em>Le Joueur</em>. Aussit&ocirc;t arriv&eacute; dans une ville o&ugrave; il y avait un casino, Baden-Baden, Wiesbaden, Aix-les-Bains, il se pr&eacute;cipitait vers une table de jeu, gagnait et perdait tout, contraint, d&egrave;s lors, de mettre en gage des v&ecirc;tements, ou de qu&eacute;mander quelques roubles aupr&egrave;s de ses connaissances, par exemple l&rsquo;&eacute;crivain Tourgueniev. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><em><strong>3. Une autobiographie d&eacute;guis&eacute;e ?</strong></em></p>
<p><em><strong> </strong></em><em>Le Joueur</em> se pr&eacute;sente donc, avec <em>Les Souvenirs de la maison des morts</em>, comme un roman au <strong>caract&egrave;re autobiographique</strong> fortement prononc&eacute;. La ville de Roulettenbourg, dont le nom est invent&eacute;, est une de ces villes allemandes o&ugrave; Dosto&iuml;evski se rendait, avec le bon pr&eacute;texte de soigner sa maladie caduque, l&rsquo;&eacute;pilepsie, pour jouer &agrave; la roulette ; Alexis, son protagoniste, tient beaucoup de lui, de sa <strong>d&eacute;pendance progressive au jeu</strong>, de son orgueil de Russe, m&eacute;pris&eacute; par les Fran&ccedil;ais et les Allemands ; mais l&rsquo;auteur les payait du m&ecirc;me m&eacute;pris, en retour. Et puis, il y a Pauline, la femme aim&eacute;e avec passion par Alexis, qui ne peut qu&rsquo;&eacute;voquer <strong>Pauline Souslova</strong>, cette jeune femme qui devint la ma&icirc;tresse de l&rsquo;&eacute;crivain, en 1863, avec qui il parcourt l&rsquo;Europe et qui fut t&eacute;moin de son addiction au jeu. Les <strong>rapports maladifs entre les deux h&eacute;ros</strong>, il suffit de lire la correspondance de l&rsquo;&eacute;crivain pour s&rsquo;en apercevoir, reproduisent tr&egrave;s fid&egrave;lement ceux qui unissaient le romancier et sa ma&icirc;tresse, avant qu&rsquo;il n&rsquo;&eacute;pouse Anna, en 1867. Cette relation maladive fut donc caract&eacute;ris&eacute;e par <strong>un jeu pervers d&rsquo;attraction-r&eacute;pulsion</strong>, d&rsquo;une forme de <strong>sadisme</strong> chez la jeune femme alimentant une forme de <strong>masochisme</strong> chez le romancier, qui pouvait trouver un certain plaisir &agrave; se faire humilier par sa ma&icirc;tresse. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><em><strong>4. Un roman &agrave; suspens : en attendant la baboulinka</strong></em></p>
<p>Andre&iuml; Markowitz, le grand traducteur de Dosto&iuml;evski chez Actes Sud, fait remarquer qu&rsquo;une des constantes des romans de l&rsquo;&eacute;crivain russe, c&rsquo;est d&rsquo;&ecirc;tre travers&eacute; par un <strong>le&iuml;tmotiv</strong>, qui court sur toute l&rsquo;&oelig;uvre. C&rsquo;est en ce sens &eacute;galement que Paul Claudel, d&eacute;j&agrave;, parlait de <strong>composition symphonique </strong>pour caract&eacute;riser ces romans. C&rsquo;est ce motif r&eacute;p&eacute;t&eacute; qui donne au r&eacute;cit son rythme, scand&eacute; de fa&ccedil;on parfois <strong>obsessionnelle</strong>. Un des fils conducteurs du <em>Joueur</em>, c&rsquo;est bien s&ucirc;r<strong> le jeu, la roulette</strong> ; mais, sur le plan strictement narratif, le v&eacute;ritable le&iuml;tmotiv du roman est constitu&eacute; par un <strong>motif en forme d&rsquo;attente</strong> : celle de la G&eacute;n&eacute;rale Antonida Vassilievna Tarassevitcheva, &acirc;g&eacute;e de 75 ans. De cette riche aristocrate russe, on attend d&rsquo;abord qu&rsquo;elle meure ! C&rsquo;est que le g&eacute;n&eacute;ral Zagorianski, son neveu, qui perd sa fortune au jeu et a contract&eacute; des dettes &eacute;normes &agrave; l&rsquo;&eacute;gard du Fran&ccedil;ais Des Grieux &ndash; personnage douteux, qui vit cach&eacute; sous un pseudonyme &ndash; esp&egrave;re la disparition de sa vieille tante, afin de toucher son h&eacute;ritage. Il esp&egrave;re ainsi rembourser ses dettes, mais aussi &eacute;pouser Blanche de Comminges, une jeune demi-mondaine fran&ccedil;aise dont le v&eacute;ritable nom est du Placet, et qui ne serait pas f&acirc;ch&eacute;e de faire un bon mariage et vivre sur un grand train. On envoie donc t&eacute;l&eacute;gramme sur t&eacute;l&eacute;gramme &agrave; Moscou, avec l&rsquo;espoir de se voir annoncer cette mort salvatrice et cette attente court sur les huit premiers chapitres du roman, jusqu&rsquo;&agrave; un <strong>coup d&rsquo;&eacute;clat </strong>: non seulement la <em>baboulinka</em>, c&rsquo;est-&agrave;-dire la grand-m&egrave;re, ne meurt pas, mais voici qu&rsquo;elle arrive en pleine forme &agrave; Roulettenbourg sans s&rsquo;&ecirc;tre annonc&eacute;e, &agrave; la stup&eacute;faction de tous. Ce <strong>&laquo; proc&eacute;d&eacute;-coup-d&rsquo;&eacute;clat &raquo;, un &eacute;v&eacute;nement qui surprend tous les protagonistes</strong>, est tr&egrave;s courant dans les romans de Dosto&iuml;evski et alimente l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t de la lecture, suscitant <strong>attention</strong> et <strong>suspens</strong>. Suspens rompu au chapitre neuf, o&ugrave; nous assistons &agrave; l&rsquo;une de ces grandes sc&egrave;nes de confrontation de tous les protagonistes, comme les aime Dosto&iuml;evski. <strong>Confrontation</strong> qui prend la forme, comme c&rsquo;est le cas dans tous les grands romans de l&rsquo;&eacute;crivain, d&rsquo;une sorte de <strong>psychodrame</strong>, o&ugrave; le personnage qui a fait irruption de mani&egrave;re inattendue se met &agrave; dire leurs quatre v&eacute;rit&eacute;s aux assistants souvent m&eacute;dus&eacute;s. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><em><strong>5. Une temp&ecirc;te dans un microcosme</strong></em></p>
<p>La g&eacute;n&eacute;rale (ou la <em>baboulinka</em>), joue alors le r&ocirc;le d&rsquo;une sorte de <strong>r&eacute;v&eacute;lateur des sentiments de chacun</strong> et de l&rsquo;hypocrisie g&eacute;n&eacute;rale qui r&egrave;gne dans ce petit milieu ferm&eacute;.</p>
<blockquote><p>Vous me croyiez tous d&eacute;j&agrave; morte ? Vous croyiez d&eacute;j&agrave; palper l&rsquo;h&eacute;ritage ! (p. 55)</p></blockquote>
<p>C&rsquo;est en ces termes que la g&eacute;n&eacute;rale s&rsquo;adresse &agrave; tous les protagonistes, r&eacute;unis chez son neveu. L&rsquo;arriv&eacute;e inopin&eacute;e menace donc de faire &eacute;clater ce microcosme russe en Allemagne o&ugrave; la plupart des personnages ont en commun d&rsquo;&ecirc;tre en <strong>qu&ecirc;te d&rsquo;argent </strong>pour assouvir leur <strong>soif d&rsquo;ambition</strong> (Blanche et Alexe&iuml;), pour r&eacute;cup&eacute;rer leurs cr&eacute;ances (Des Grieux) ou faire un mariage avec une jeune fille qui le refuserait, sans cette condition p&eacute;cuniaire (le g&eacute;n&eacute;ral Zadonski). Microcosme encore, dans la mesure o&ugrave; ces Russes en vill&eacute;giature &agrave; l&rsquo;&eacute;tranger vivent dans ce qu&rsquo;on pourrait appeler, en exag&eacute;rant quelque peu, une sorte de <strong>promiscuit&eacute; sentimentale, voire sexuelle</strong> : Blanche, qui regarde le g&eacute;n&eacute;ral pour son argent et sa position sociale, se liera avec Alexe&iuml;, d&egrave;s lors qu&rsquo;il aura gagn&eacute; une fortune &agrave; la roulette ; des Grieux a une liaison avec Pauline, qui elle-m&ecirc;me partagera une nuit avec Alexe&iuml;, qu&rsquo;elle aime. Astley, le riche industriel anglais est, quant &agrave; lui, fou amoureux de Pauline, et c&rsquo;est le m&ecirc;me sentiment que dit &eacute;prouver Alexe&iuml; pour la jeune femme. Microcosme, enfin, d&egrave;s lors qu&rsquo;on prend conscience que ce petit monde vit &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur d&rsquo;un autre petit monde, une <strong>station thermale allemande</strong> o&ugrave; tous se connaissent, o&ugrave; les moindres faits et gestes de chacun sont comment&eacute;s &agrave; l&rsquo;exc&egrave;s et peuvent provoquer un scandale, comme celui que soul&egrave;ve Alexe&iuml; en provocant le baron allemand Wurmerhelm et son &eacute;pouse. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><strong><em>6. Un roman ou une nouvelle ?</em></strong></p>
<p><em>Le Joueur</em> se signale au lecteur comme un roman et, plus pr&eacute;cis&eacute;ment, un roman au caract&egrave;re nettement <strong>autobiographique</strong>, si on tient compte des similitudes frappantes entre la vie du narrateur et protagoniste principal et celle de l&rsquo;auteur. Roman autobiographique encore si on a &agrave; l&rsquo;esprit que les dix-sept chapitres qui composent le r&eacute;cit prennent la forme d&rsquo;un <strong>journal intime</strong> : le narrateur prend note au jour le jour des &eacute;v&eacute;nements survenus dans ce microcosme russe. Cependant, &agrave; bien des &eacute;gards, ce court roman est compos&eacute; comme une <strong>nouvelle</strong>, dans la mesure o&ugrave; il est centr&eacute; sur deux &eacute;pisodes forts : l&rsquo;arriv&eacute;e de la <em>baboulinka</em>, d&eacute;j&agrave; &eacute;voqu&eacute;e et la soir&eacute;e o&ugrave; Alexe&iuml;, pour tirer Pauline des griffes de Des Grieux, &agrave; qui elle doit cinquante mille francs, se rend au casino et gagne deux-cent mille florins &agrave; la roulette. La totalit&eacute; du r&eacute;cit occupe pr&egrave;s de deux ans, mais l&rsquo;action, centr&eacute;e sur ces deux &eacute;v&eacute;nements, comme dans une nouvelle, occupe un <strong>temps tr&egrave;s restreint</strong> : quinze chapitres concentrent les &eacute;v&eacute;nements d&rsquo;une seule semaine. Comme dans une nouvelle, encore, l&rsquo;<strong>action est concentr&eacute;e dans un seul lieu principal</strong>, la ville de Roulettenbourg, m&ecirc;me si une petite partie du r&eacute;cit se d&eacute;roule &agrave; Paris, o&ugrave; s&rsquo;enfuient Alexe&iuml; et Blanche, rejoints par le g&eacute;n&eacute;ral, lequel &eacute;pouse finalement la demi-mondaine. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<h3>Les th&egrave;mes</h3>
<p><em><strong>1. Le portrait d&rsquo;une Europe disparue : les Russes et les bains</strong></em></p>
<p><em>Le Joueur</em> est le t&eacute;moin privil&eacute;gi&eacute; d&rsquo;une &eacute;poque aujourd&rsquo;hui r&eacute;volue, qui voyait la noblesse russe faire de longs s&eacute;jours en Europe occidentale : on venait en France, en Italie, en Suisse ou en Allemagne, afin de visiter cette partie du monde au riche pass&eacute; culturel ; mais on y venait &eacute;galement pour prendre les bains. La mode, au XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle russe, &eacute;tait de s&eacute;journer dans les villes d&rsquo;eau, o&ugrave; les riches familles d&rsquo;aristocrates se retrouvaient, souvent autour des &eacute;crivains renomm&eacute;s tels Gontcharov ou Tourgueniev. Mais les bains, on le voit ici, pouvaient n&rsquo;&ecirc;tre qu&rsquo;un pr&eacute;texte pour fr&eacute;quenter les casinos, interdits en Russie. Il serait injuste, cependant, de se limiter &agrave; cet aspect des choses : si les Russes se tournaient vers l&rsquo;Europe occidentale, et notamment l&rsquo;Allemagne et la France, c&rsquo;est que leur propre culture moderne s&rsquo;est fond&eacute;e sous l&rsquo;influence de ces deux patries : Dosto&iuml;evski, comme nombre de ses compatriotes cultiv&eacute;s, connaissait l&rsquo;allemand et le fran&ccedil;ais, au point de pouvoir traduire<em> Eug&eacute;nie Grandet</em> en russe. Son rival litt&eacute;raire, Tourgueniev, pouvait aller jusqu&rsquo;&agrave; dire qu&rsquo;il se sentait plus allemand que russe ! Ses amiti&eacute;s avec les &eacute;crivains fran&ccedil;ais Flaubert ou George Sand &eacute;taient en outre bien connues et c&rsquo;est en France, &agrave; Bougival, que Tourgueniev mourra. C&rsquo;est aussi de France, d&rsquo;Allemagne ou de Suisse que la lutte contre le pouvoir du r&eacute;gime tsariste s&rsquo;organisait souvent : une des figures embl&eacute;matiques de cette lutte fut Alexandre Herzen (1812-1870), install&eacute; en Suisse, comme le sera ensuite L&eacute;nine, pour pr&eacute;parer la r&eacute;volution. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><em><strong>2. L&rsquo;Europe vue par un Russe : Dosto&iuml;evski satiriste</strong></em></p>
<p>Cependant, cette attirance pour l&rsquo;Europe de l&rsquo;Ouest n&rsquo;allait pas sans accrocs et suscitait, au sein de l&rsquo;<em>intelligentsia</em> russe, de vigoureux d&eacute;bats, opposant occidentalistes et slavophiles ; les uns promouvaient un d&eacute;veloppement russe &agrave; l&rsquo;allemande ou la fran&ccedil;aise, les autres, tels Dosto&iuml;evski, voulaient voir leur pays d&eacute;velopper une culture originale, ind&eacute;pendante de la culture occidentale. Les relations qui unissent donc les Russes aux autres Europ&eacute;ens furent donc, au XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle, parcourues d&rsquo;un <strong>double mouvement d&rsquo;amour-haine </strong>ou de <strong>fascination-r&eacute;pulsion</strong>. Pour dire les choses autrement, on pourrait affirmer que les Russes contemporains de Dosto&iuml;evski souffraient d&rsquo;un <strong>sentiment d&rsquo;inf&eacute;riorit&eacute; vis-&agrave;-vis de leurs voisins de l&rsquo;Ouest</strong>, sentiment qui les poussait tant&ocirc;t &agrave; se soumettre &agrave; leur influence, se jugeant comme des barbares d&rsquo;Asie centrale, ou &agrave; nier cette influence en se raidissant sur des positions ind&eacute;pendantistes. Ce double mouvement est tr&egrave;s sensible dans <em>Le Joueur</em> : on remarquera tout d&rsquo;abord que dans le roman les Russes apparaissent toujours plus ou moins comme les laquais des Europ&eacute;ens : le g&eacute;n&eacute;ral est &agrave; la solde d&rsquo;un Fran&ccedil;ais, Des Grieux, qui l&#8217;asservit financi&egrave;rement et il se met &agrave; genoux devant une Fran&ccedil;aise, Blanche, pr&ecirc;t &agrave; toutes les humiliations pour l&rsquo;&eacute;pouser. La <em>baboulinka</em> elle-m&ecirc;me, richissime, se ridiculise par son comportement ind&eacute;cent, notamment au casino, o&ugrave; elle perd une grosse partie de sa fortune (<a href="http://crdp.ac-paris.fr/parcours/europeen/index.php/category/dostoievski?paged=2">cf. lecture analytique 3</a>), sous les regards plus qu&rsquo;inquiets de tous, et notamment du g&eacute;n&eacute;ral, qui voit son h&eacute;ritage fondre &agrave; la roulette ! Mais le personnage qui marque le mieux cette position de domin&eacute; est bien entendu Alexe&iuml;, qualifi&eacute; de <em>outchitel</em>, terme quelque peu condescendant pour dire qu&rsquo;il n&rsquo;est qu&rsquo;un pr&eacute;cepteur, certes dans une famille russe, mais aussi un &ecirc;tre d&rsquo;une condition si inf&eacute;rieure, par rapport &agrave; un Europ&eacute;en de l&rsquo;Ouest qu&rsquo;il n&rsquo;est pas jug&eacute; digne de combattre en duel le baron allemand qu&rsquo;il a offens&eacute;. La situation est d&rsquo;autant plus humiliante pour lui qu&#8217;Alexe&iuml; appartient &agrave; la noblesse. Autant dire qu&rsquo;il n&rsquo;existe aucun point de comparaison entre les noblesses allemande et russe.</p>
<blockquote><p>&laquo; Pour moi, j&rsquo;aimerais mieux errer toute ma vie et coucher sous la tente des Khirghiz que de m&rsquo;agenouiller devant l&rsquo;idole des Allemands. &raquo; (p. 24)</p></blockquote>
<p>Cette phrase, c&rsquo;est Alexe&iuml; qui la prononce, beaucoup par provocation ; mais elle est assez r&eacute;v&eacute;latrice de la position de Dosto&iuml;evski, lequel r&eacute;pond &agrave; un Tourgueniev qui jugeait les Russes barbares et se voulait fran&ccedil;ais ou allemand. Ainsi le jeune protagoniste se r&eacute;clame-t-il, tout au long du roman, un ardent d&eacute;fenseur du caract&egrave;re russe, oppos&eacute; &agrave; celui des autres Europ&eacute;ens. Dosto&iuml;evski saisit alors l&rsquo;occasion du roman <em>Le Joueur</em> pour dresser toute une s&eacute;rie de <strong>portraits satiriques des personnages de nationalit&eacute; autre que russe</strong>. Des Grieux est ainsi d&eacute;fini, comme tous les Fran&ccedil;ais, selon le narrateur, comme un &ecirc;tre hypocrite, pr&eacute;tentieux et attach&eacute; principalement aux convenances. L&rsquo;Allemand est surtout vu comme un &ecirc;tre &eacute;conome, rigide, un esprit calculateur. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><em><strong>3. Le jeu, une passion russe ? </strong></em></p>
<p>C&rsquo;est dans leur positon respective vis-&agrave;-vis du jeu, de la roulette, que le narrateur pr&eacute;tend mettre en &eacute;vidence les diff&eacute;rences fondamentales qui existent, selon lui, entre le caract&egrave;re russe et celui des autres Europ&eacute;ens. Le <strong>jeu sert en quelque sorte de r&eacute;v&eacute;lateur du temp&eacute;rament et des &acirc;mes de chacun</strong>. C&rsquo;est dans une conversation avec les autres protagonistes, et notamment le Fran&ccedil;ais Des Grieux, qu&#8217;Alexe&iuml; d&eacute;finit deux types principaux de joueurs :<strong> les joueurs &agrave; l&rsquo;occidentale</strong>, si on peut dire, et <strong>les joueurs russes</strong>. Les uns jouent modestement, froidement, avec le souci de l&rsquo;&eacute;conomie, de ne pas perdre ; les autres jouent avec passion. Le Russe, affirme donc Alexe&iuml;, &laquo; joue tout &agrave; fait au hasard et il perd. &raquo; (p. 23) Cependant, cette remarque qui pourrait marquer une faiblesse du caract&egrave;re russe, son manque de caract&egrave;re, justement, son incapacit&eacute; &agrave; se ma&icirc;triser, comme le souligne Des Grieux &ndash; &laquo; la plupart des Russes sont incapables de jouer &raquo; (p. 23) &ndash; souligne, au contraire, pour Alexe&iuml;, la sup&eacute;riorit&eacute; de ses compatriotes sur leurs rivaux :</p>
<blockquote><p>&laquo; la n&eacute;gligence des Russes n&rsquo;est-elle pas plus noble que la <em>sueur honn&ecirc;te</em><sup>5</sup> des Allemands ? &raquo; (p. 23)</p></blockquote>
<p>La fa&ccedil;on de jouer a ainsi des implications beaucoup plus vastes qu&rsquo;il n&rsquo;y para&icirc;t : si l&rsquo;Allemand ou le Fran&ccedil;ais joue avec parcimonie, c&rsquo;est que sa passion v&eacute;ritable va &agrave; l&rsquo;<strong>accumulation de l&rsquo;argent</strong> et &laquo; le cat&eacute;chisme des vertus de l&rsquo;homme occidental a pour premier commandement qu&rsquo;il faut savoir acqu&eacute;rir des capitaux &raquo;. La faiblesse apparente du Russe est alors r&eacute;v&eacute;latrice de son d&eacute;sint&eacute;r&ecirc;t pour l&rsquo;argent, de son go&ucirc;t pour une vie libre, festive :</p>
<blockquote><p>&laquo; j&rsquo;aime mieux faire la f&ecirc;te &agrave; la Russe, ajoute encore Alexe&iuml;, je ne veux pas &ecirc;tre Hoppe et C<sup>ie</sup> dans cinq g&eacute;n&eacute;rations. &raquo; (p. 25)</p></blockquote>
<p>Mais cette vision des choses est ais&eacute;ment critiquable et, &agrave; y regarder de plus pr&egrave;s, la pr&eacute;tendue libert&eacute; du russe Alexe&iuml; est un paravent qui cache de r&eacute;elles faiblesses. L&rsquo;argent, par exemple, est-il seul l&rsquo;idole des Europ&eacute;ens occidentaux ? Certes, victorieux &agrave; la roulette, Alexe&iuml; se h&acirc;te de tout dilapider, &agrave; Paris, en compagnie de Blanche ; mais il n&rsquo;en reste pas moins fascin&eacute; par cette source de richesse :</p>
<blockquote><p>&laquo; l&rsquo;argent est la seule puissance irr&eacute;sistible &raquo; (p. 28), lance-t-il.</p></blockquote>
<p>C&rsquo;est dire que le protagoniste trahit sans doute une d&eacute;pendance &agrave; l&rsquo;argent au moins &eacute;gale &agrave; celle de ses rivaux : ce qu&rsquo;il m&eacute;prise, c&rsquo;est le travail qui permettrait de gagner son p&eacute;cule honn&ecirc;tement, pas l&rsquo;argent lui-m&ecirc;me. Alexe&iuml; veut tout, tout de suite. Il souffre de cette particularit&eacute; du caract&egrave;re russe identifi&eacute;e par Georges Nivat dans un essai et que l&rsquo;auteur nommait <strong>&laquo; passion de l&rsquo;imm&eacute;diat &raquo;</strong><sup>6</sup>. Alexe&iuml;, le Russe, voudrait s&#8217;assurer une fortune sans attendre afin de s&#8217;assurer une <strong>position de sup&eacute;riorit&eacute; sur autrui</strong>. Le protagoniste est ainsi le <strong>parent d&rsquo;un Raskolnikov</strong>, con&ccedil;u en m&ecirc;me temps que lui, lequel tue une petite vieille insignifiante, selon lui, afin de lui voler l&#8217;argent qui lui sera n&eacute;cessaire &agrave; commencer une carri&egrave;re grandiose et asseoir sa volont&eacute; de puissance sur les autres en les &eacute;crasant de son m&eacute;pris. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><em><strong>4. Portrait d&rsquo;un joueur malade </strong></em></p>
<p>Mais comment finit-il, cet Alexe&iuml; qui prend les autres de si haut ? Il finit en joueur malade. C&rsquo;est en v&eacute;rit&eacute; une des raisons qui font la c&eacute;l&eacute;brit&eacute; du roman : la description minutieuse de ce que, aujourd&rsquo;hui, on nommerait une <strong>addiction </strong>(<a href="http://crdp.ac-paris.fr/parcours/europeen/index.php/category/dostoievski?paged=2">cf. Pour aller plus loin pour un &eacute;largissement sur cette question</a>). Tout y est : les commencements timides &ndash; Alexe&iuml; ne pr&eacute;tend d&rsquo;abord jouer que pour les autres, la G&eacute;n&eacute;rale, Pauline &ndash; puis il joue pour lui-m&ecirc;me, il est pris dans l&rsquo;engrenage de la roulette. C&rsquo;est en jouant pour la <em>baboulinka</em> qu&rsquo;il s&rsquo;en rend compte :</p>
<blockquote><p>&laquo; J&rsquo;&eacute;tais moi-m&ecirc;me joueur. &raquo; (p. 67)</p></blockquote>
<p>Et comme tous les joueurs drogu&eacute;s au jeu, ses mains fr&eacute;missent, la t&ecirc;te lui tourne, il ne voit plus que la roulette ; pire encore, il est pris de cette <strong>superstition</strong> caract&eacute;ristique des joueurs malades qui leur fait voir un ordre l&agrave; o&ugrave; il n&rsquo;y en a pas, pr&eacute;tendant d&eacute;fier et nier le hasard. Il mise sur des chiffres qui deviennent des sortes de f&eacute;tiches, qui doivent lui assurer la victoire &agrave; tous les coups. Mais &agrave; dire vrai, ce n&rsquo;est pas seulement &agrave; travers Alexe&iuml; que Dosto&iuml;evski nous d&eacute;crit le <strong>comportement du joueur addictif</strong> ; le portrait de la <em>baboulinka</em> jouant participe largement de cette description et les lecteurs de Dosto&iuml;evski y reconna&icirc;tront un autoportrait de l&rsquo;auteur qui, dans sa correspondance, d&eacute;crit le m&ecirc;me attachement superstitieux &agrave; certains chiffres que celui de ses personnages. La <em>baboulinka</em> mise sur le z&eacute;ro, en s&eacute;rie, comme le faisait le romancier, dans les casinos. C&rsquo;est encore dans sa correspondance que l&rsquo;on trouve cette id&eacute;e folle qu&rsquo;il y a un secret pour gagner : l&rsquo;important est dans la concentration ; concentr&eacute; &agrave; l&rsquo;extr&ecirc;me, dit-il, on ne peut pas perdre ! Mais on perd toujours plus et le roman se termine sur la quasi certitude qu&#8217;Alexe&iuml;, devenu totalement <strong>d&eacute;pendant du jeu</strong>, sera encore l&agrave;, &agrave; Roulettenbourg, dix ans plus tard, comme le lui affirme Astley, dans les derni&egrave;res pages de l&rsquo;&oelig;uvre. <span class="top"><a href="#">[Haut de page]</a></span></p>
<p><em><strong>5. D&rsquo;une passion l&rsquo;autre : le jeu, la passion amoureuse</strong></em></p>
<p><em>Le Joueur</em> se pr&eacute;sente donc comme la <strong>cr&eacute;ation d&rsquo;un romancier malade du jeu qui est cependant capable d&rsquo;analyser lucidement sa maladie</strong>. Mais cette lucidit&eacute; ne lui servira pas pour autant &agrave; l&#8217;abandonner, puisque c&rsquo;est seulement cinq ans apr&egrave;s la parution de son roman que Dosto&iuml;evski, en 1871, cessera d&eacute;finitivement de jouer. Cependant, il y a plus encore dans ce court roman et on pourrait aller jusqu&rsquo;&agrave; dire que Dosto&iuml;evski nous propose ici une sorte de <strong>petit trait&eacute; des passions</strong>, au sens o&ugrave; l&rsquo;entendaient les Classiques, comme l&rsquo;a bien vu Andr&eacute; Comte-Sponville.</p>
<blockquote><p>&laquo; C&rsquo;est un roman sur la passion. Sur les passions. Elles se ressemblent toutes, et peut-&ecirc;tre n&rsquo;en font qu&rsquo;une. &raquo;<sup>7</sup></p></blockquote>
<p>Alexe&iuml;, avant d&rsquo;&ecirc;tre joueur, pr&eacute;tend aimer passionn&eacute;ment Pauline, se veut son esclave et accomplit tout ce qu&rsquo;elle lui demande. Mais cette passion aboutit-elle ? Non, et ce n&rsquo;est pas en raison du caract&egrave;re insignifiant du protagoniste, comme lui-m&ecirc;me cherche &agrave; se le faire croire. En r&eacute;alit&eacute;, c&rsquo;est Pauline qui aime sinc&egrave;rement Alexe&iuml;, comme le lui apprend &agrave; la fin du roman l&rsquo;Anglais Astley ; et Alexe&iuml; ne l&rsquo;aime pas. <strong>Ce qu&rsquo;il aime, c&rsquo;est sa passion m&ecirc;me</strong>, c&rsquo;est-&agrave;-dire qu&rsquo;il est incapable de sortir de lui-m&ecirc;me et tourne en rond avec son propre d&eacute;sir. Alexe&iuml; aime aimer et l&rsquo;objet pr&eacute;tendu de son amour ne l&rsquo;int&eacute;resse pas. Symptomatique, cette remarque o&ugrave; il reconna&icirc;t ne pas savoir si Pauline est belle ou laide. Mais quel rapport avec le jeu ? <strong>Le jeu est une autre passion</strong>, qui remplace aux yeux du protagoniste celle qu&rsquo;il avait pour Pauline. Alexe&iuml; passe d&rsquo;une passion &agrave; une autre, comme le souligne Comte-Sponville, parce qu&rsquo;elles se ressemblent toutes, elles sont toutes maladives. Dans l&rsquo;<strong>amour-passion</strong> comme au jeu, compte seul le jeu lui-m&ecirc;me, et non son objet. Et c&rsquo;est en ce sens que, comme l&rsquo;affirme le h&eacute;ros, ce qui l&rsquo;int&eacute;resse, dans la roulette, ce n&rsquo;est pas finalement pas tant l&rsquo;argent, <strong>objet du d&eacute;sir</strong>, que la roulette elle-m&ecirc;me et l&rsquo;<strong>excitation</strong> qu&rsquo;elle provoque, jusqu&rsquo;&agrave; la d&eacute;pendance.</p>
<blockquote><p>&laquo; Il n&rsquo;y a que le d&eacute;sir, mart&egrave;le Comte-Sponville. Il n&rsquo;y a que l&rsquo;imagination. L&rsquo;objet n&rsquo;importe pas du tout. Cette femme ou une autre, la roulette ou la politique, l&rsquo;argent ou l&rsquo;amour&hellip; &raquo;</p></blockquote>
<p>Et le professeur de philosophie de citer Spinoza :</p>
<blockquote><p>&laquo; Ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;une chose est bonne que nous la d&eacute;sirons, c&rsquo;est parce que nous la d&eacute;sirons que nous la jugeons bonne. &raquo; <sup>8</sup></p></blockquote>
<p>Comte-Sponville cite Spinoza, mais il aurait tout aussi bien pu se r&eacute;f&eacute;rer aux travaux de Ren&eacute; Girard. N&rsquo;oublions pas, en effet, que c&rsquo;est &agrave; travers la lecture de Dosto&iuml;evski, dans <em>Mensonge romantique et v&eacute;rit&eacute; romanesque</em>, que <strong>Girard</strong> met au point sa fameuse <strong>th&eacute;orie du d&eacute;sir mim&eacute;tique</strong>. Dosto&iuml;evski a d&eacute;couvert &agrave; quel point notre d&eacute;sir est m&eacute;diatis&eacute; : nous ne d&eacute;sirons pas directement un objet, mais c&rsquo;est un rival qui nous le rend d&eacute;sirable. Ainsi l&rsquo;objet lui-m&ecirc;me ne compte-t-il pas, seule compte la rivalit&eacute;. Et c&rsquo;est bien ce qu&rsquo;on d&eacute;couvre dans le roman : si Pauline est l&rsquo;objet de la passion amoureuse d&rsquo;Alexe&iuml;, c&rsquo;est sans doute parce qu&rsquo;elle est au c&oelig;ur d&rsquo;une rivalit&eacute; qui touche la plupart des protagonistes masculins de l&rsquo;&oelig;uvre : Des Grieux, Astley et Alexe&iuml;, trois pr&eacute;tendants pour une seule femme ! Et, Alexe&iuml; ne l&rsquo;aime pas ; lorsque Pauline est &agrave; sa port&eacute;e, lorsqu&rsquo;il pourrait v&eacute;rifier son amour, il l&rsquo;humilie en pr&eacute;tendant l&rsquo;acheter avec ses gains &agrave; la roulette, puis part &agrave; l&rsquo;&eacute;tranger avec Blanche. Il n&rsquo;est donc pas question d&rsquo;amour, ici, mais de <strong>d&eacute;sir qui se nourrit d&rsquo;imagination</strong>, d&rsquo;illusion, d&eacute;sir qui se d&eacute;gonfle comme une baudruche d&egrave;s lors qu&rsquo;il est ou peut &ecirc;tre r&eacute;alis&eacute;. Et nous voici de retour &agrave; la <strong>roulette</strong>. L&rsquo;inconv&eacute;nient avec elle, c&rsquo;est qu&rsquo;elle amplifie ce ph&eacute;nom&egrave;ne illusoire, dans la mesure o&ugrave; l&rsquo;objet du d&eacute;sir touch&eacute; &ndash; l&rsquo;argent &ndash;, il est aussit&ocirc;t remis en jeu, dans un processus sans fin. La passion amoureuse avait au moins cet avantage de toucher une personne r&eacute;elle, ce qui finalement limitait les d&eacute;g&acirc;ts. &Agrave; la roulette, on est face au seul processus du d&eacute;sir sans fin, qui tourne &agrave; vide, l&rsquo;argent n&rsquo;ayant pas de caract&egrave;re assez concret pour stopper l&rsquo;engrenage d&eacute;sastreux. Oui, <strong>trait&eacute; des passions</strong> que <em>Le Joueur</em>, finalement : plus que la simple description d&rsquo;une addiction qui n&rsquo;est peut-&ecirc;tre pas la n&ocirc;tre, le roman poss&egrave;de une valeur exemplaire :</p>
<blockquote><p>&laquo; Le jeu, affirme encore Comte-Sponville, parce qu&rsquo;il est une situation artificielle, fait para&icirc;tre l&rsquo;artifice de toute passion. &raquo;</p></blockquote>
<p>Ce que nous appelons &laquo; amour &raquo; tient bien souvent au regard des autres sur un &ecirc;tre que nous croyons aimer et ce n&rsquo;est bien souvent que nous-m&ecirc;me que nous aimons, en r&eacute;alit&eacute;. Quant au jeu lui-m&ecirc;me, il n&rsquo;est que de regarder l&rsquo;engouement contemporain pour les jeux de hasard, pour constater &agrave; quel point l&rsquo;<strong>addiction</strong> d&eacute;crite dans le roman est finalement de plus en plus la n&ocirc;tre ; et de nombreuses associations militent d&eacute;sormais, &agrave; juste raison, pour faire reconna&icirc;tre cette d&eacute;pendance aux loteries de toute sorte, comme une v&eacute;ritable maladie.</p>
<blockquote><p><sup>1</sup> On pourra lire ou &eacute;couter cette conf&eacute;rence en ligne, sur le site de l&rsquo;Acad&eacute;mie, &agrave; partir du lien suivant : <a target="_blank" href="http://www.canalacademie.com/Dostoievski.html">http://www.canalacademie.com/Dostoievski.html </a><sup>2</sup> Mikha&iuml;l Vasiliev Boutachevitch-Petrachevski &eacute;tait fonctionnaire au Minist&egrave;re des Affaires &Eacute;trang&egrave;res. &Agrave; partir de 1842, il r&eacute;unit chaque semaine chez lui un petit cercle d&rsquo;amis. C&rsquo;est l&rsquo;occasion de discuter les nouvelles doctrines philosophiques et sociales, comme celle de l&rsquo;utopiste Fourier. Arr&ecirc;t&eacute; &agrave; la m&ecirc;me date que Dosto&iuml;evski, Petrachervski conna&icirc;tra un sort identique : la Sib&eacute;rie, o&ugrave; il mourra quasi fou. <sup>3</sup> Dans ce discours prononc&eacute; sur la tombe du grand &eacute;crivain, devant une foule d&rsquo;intellectuels et d&rsquo;&eacute;tudiants, Dosto&iuml;evski proph&eacute;tise un avenir grandiose pour la Russie. <sup>4</sup> Notons toutefois que la premi&egrave;re id&eacute;e du <em>Joueur</em> est bien ant&eacute;rieure &agrave; 1865 : c&rsquo;est en 1863, de passage &agrave; Rome, en compagnie de Pauline Souslova, que Dosto&iuml;evski imagine de raconter le parcours d&rsquo;un jeune homme qui perdait toute son &eacute;nergie dans le jeu de la roulette. <sup>5</sup> C&rsquo;est l&rsquo;auteur qui souligne. <sup>6</sup> G. Nivat, <em>Vers la fin du mythe russe, Essais sur la culture russe de Gogol &agrave; nos jours</em>, &Eacute;dition L&rsquo;&Acirc;ge d&rsquo;homme, 1982. <sup>7</sup> Andr&eacute; Comte-Sponville, <em>D&rsquo;une passion l&rsquo;autre</em> ; lecture publi&eacute;e dans l&rsquo;&eacute;dition du roman chez Actes Sud, &quot;Babel&quot;, 2000. <sup>8</sup> Fedor Mikha&iuml;lovitch Dosto&iuml;evski, <em>Le Joueur</em>, Actes Sud, &quot;Babel&quot;, 2000, p. 231.</p></blockquote>
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