ABEL ET CAÏN

Corpus littéraire

I. Des figures tranchées : Abel le juste et Caïn le mauvais

C’est dans les silences, les ellipses de l’épisode du meurtre d’Abel par Caïn que l’imaginaire littéraire comme l’esprit théologique vont s’infiltrer pour chercher une interprétation au texte. La difficulté du récit tient à la figure de Caïn, figure ambiguë et paradoxale s’il en est, puisque Caïn est à la fois, comme le rappelle Claudia Jullien dans son Dictionnaire de la Bible dans la littérature française, « bannie et bénie »1. La littérature, rappelle encore l’auteur, n’a pas toujours retenu cette complexité de la figure biblique et a parfois cherché au contraire à la simplifier. C’est ainsi que le Moyen âge littéraire réduit bien souvent Caïn à son visage de meurtrier. Caïn, décidément, deviendra une figure emblématique de l’homme mauvais, opposée à celle du juste, Abel.

1. Le Moyen âge ou Caïn, meurtrier voué à l’enfer

Dans sa deuxième partie, le Jeu d’Adam (milieu du XIIe siècle), le plus ancien « drame » composé en français qui met en scène l’histoire de la chute et du péché originel, présente ainsi l’histoire des deux frères, après celle d’Adam et Eve. Ce ne sont pas uniquement les silences du récit que l’œuvre théâtrale exploite ; au sein de la pièce, le texte biblique est modifié : tandis que le récit génésiaque se contente de dire que Caïn offrit des produits du sol, dans son offrande à Dieu, le texte médiéval parle de récolte de blé, dont le personnage Caïn n’offre pas le meilleur, qu’il garde pour faire son propre pain. Abel en est scandalisé : « Ton offrande n’est pas acceptable. » Caïn tue alors brutalement son frère, sans motiver son acte. Après le crime, le texte biblique est à nouveau modifié : Caïn n’est pas simplement chassé et condamné à l’errance, pour devenir ensuite un fondateur de ville ; au contraire, il se retrouve en enfer ! Le Jeu d’Adam met ainsi en avant la mesquinerie de Caïn, qui mène grand train de vie et se contente pourtant d’une offrande minimale à Yahvé. Le Mystère de la Passion, de Arnoul Gréban, reprendra la même idée, faisant de Caïn la figure de l’homme commun. Le souci d’édification morale est ici évident, dans un drame liturgique dont la fonction didactique est clairement identifiée. Les mystères, on le sait, auront la même fonction : ils furent écrits par des clercs pour catéchiser le peuple. La fiction doit rendre accessible la vérité dont le texte est porteur. Faire d’Abel et Caïn des figures antithétiques, c’est donc exhorter au bien, suivant Abel qui devient un modèle de foi et condamner Caïn, emblème du mal. Ici commence cette diabolisation littéraire du fratricide, déjà à l’œuvre dans les exégèses juive et chrétienne, et qui sera reprise par les romantiques, bien plus tard, mais pour l’inverser.

2. Le récit biblique au service d’une cause : l’exemple des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné
 

Le Moyen âge avait donc déjà diabolisé Caïn, faisant de lui un personnage frustre et grossier, souvent moqué et tourné en ridicule dans le théâtre religieux ; mais, à partir de la Renaissance, Caïn va accéder à une autre stature. C’est à cette époque que le mythe littéraire de Caïn est véritablement crée, l’épisode biblique se trouvant fortement amplifié et politisé. C’est Agrippa d’Aubigné qui sera en bonne partie à l’origine de ce mythe littéraire, en France, en donnant à Caïn une conscience. « C’est sous la plume de Martin Luther, écrit Cécile Hussherr, que, pour la première fois, Caïn apparaît comme le chef de file des catholiques, Abel comme celui des protestants injustement sacrifiés. »2 Luther rattache le récit génésiaque à l’histoire et à l’économie divine qui, selon la tradition théologique chrétienne, accorde toujours sa préférence au puîné des frères : « Le processus qui a permis jadis à l’Église chrétienne de s’opposer à ses aînés, les Juifs accusés de déicide et en cela assimilés à Caïn, ajoute Hussherr, est maintenant repris à leur compte par les protestants qui voient l’incarnation de Caïn en l’Église catholique. »3

D’Aubigné va reprendre l’argumentation de Luther et lui donner une stature épique. Suivant la tradition exégétique, il entérine l’opposition brutale entre les deux frères, figures antithétiques du juste et du mauvais :

Ainsi Abel offrait en pure conscience Sacrifices à Dieu, Caïn offrait aussi : L’un offrait un cœur doux, l’autre un cœur endurci, L’un fut au gré de Dieu, l’autre non agréable.4

De plus, l’auteur accentue dans la description du personnage de Caïn les traits qui vont permettre le parallélisme avec l’action criminelle des catholiques. Caïn est donc décrit comme un être sanguinaire, monstrueux. L’accusation contre les catholiques ne fait aucun doute quand, à la fin de « Fers », le poète demande de l’aide aux pays voisins afin de rendre justice aux protestants :

Vienne toute la terre A ces Caïns français, d’une immortelle guerre Redemander le sang de leurs frères occis

Mais bien vite, comme le souligne Cécile Hussherr, « le sacrifice, le fratricide même, sont éclipsés par les thèmes de l’errance et de la persécution spirituelle de Caïn. »5 Terrifié par son geste, le protagoniste subit le pire des châtiments, selon D’Aubigné – et Hugo saura s’en souvenir : celui de ne pouvoir trouver de repos nulle part, à cause du signe de protection que Dieu étend sur lui. Sa vie devient donc une agonie perpétuelle :

Mais autant que de jours il sentit de trépas : Vif il ne vécut point, mort il ne mourut pas

Le châtiment éternel de Caïn – et des catholiques, ces nouveaux Caïns -, comme le souligne Hussherr est donc préfiguré par son enfer intérieur. Si Caïn erre, c’est pour échapper, en vain, à cet enfer que lui prépare sans cesse sa conscience coupable :

Il était seul partout hor mis sa conscience Et fut marqué au front afin qu’en s’enfuyant Aucun n’osât tuer ses maux en le tuant

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3. Race de Caïn et race d’Abel : figures sataniques et monstrueuses de Caïn au XIXe siècle – l’exemple de Vautrin
 

Les XVIIe et XVIIIe siècles connaissent une relative éclipse dans la représentation littéraire du couple fraternel de Genèse 4. L’art baroque s’intéressera à Abel pour décrire la souffrance d’un Abel martyrisé. Mais il faut attendre en France le XIXe siècle pour voir resurgir le mythe, qui atteint une ampleur inégalée.Le mythe littéraire de Caïn, au siècle de Hugo, est si fortement lié à celui de Satan que les deux figures en viennent souvent à se superposer et la liste serait longue de ces figures diaboliques, poétiques et romanesques, qui furent en même temps des figures caïniques. La figure de Vautrin, dans La Comédie humaine, appartient à cette lignée maléfique, que Baudelaire identifiera comme la race de Caïn.

On se souvient donc que Lucien de Rubempré, au moment où il pense à se suicider dans Les Illusions perdues, fait la rencontre de l’abbé Herrera, qui n’est autre que Vautrin. Celui-ci s’exprime en ces termes :

Les uns descendent d’Abel, les autres de Caïn, dit le chanoine en terminant ; moi, je suis un sang mêlé : Caïn pour mes ennemis, Abel pour mes amis, et malheur à qui réveille Caïn !

Des propos quasi identique sont repris dans Splendeurs et misères des courtisanes. Cette fois, c’est Lucien qui s’adresse à Vautrin : Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous disiez quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’humanité, c’est l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en qui le diable a continué de souffler le feu dont la première étincelle avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette filiation, il s’en trouve, de temps en temps, de terribles, à organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines, et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie exige les espaces immenses qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont dangereux dans la société comme des lions le seraient en pleine Normandie : il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes vulgaires et broutent les écus des niais ; leurs jeux sont si périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Charlemagne, Mahomet ou Napoléon ; mais, quand ils se laissent rouiller au fond de l’océan d’une génération, ces instruments gigantesques, ils ne sont plus que Pugatcheff, Robespierre, Louvel et l’abbé Carlos Herrera. 6 Vautrin s’est donc présenté auprès de Lucien en tentateur, en pervertisseur, assurant sa perte tout en lui promettant la gloire. C’est de prison, au seuil de la mort que Rubempré compose sa lettre, après que le projet de chantage élaboré avec son père spirituel satanique a échoué.

4. Caïn, figure du dictateur et du meurtrier au XXe siècle – l’exemple du Roi des aulnes de Michel Tournier

Le poète Pierre Emmanuel avait peint à travers Caïn le travail de la « Raison en folie » :

C’est l’énorme machinerie en avant Caïn, l’Histoire. Et le progrès de la Raison Intriquant aux siècles des siècles l’engrenage de ses raisons.7

Pour Pierre Emmanuel, comme le rappelle V. Léonard-Roques, Caïn est « une figure de l’homme faustien susceptible de verser dans la tyrannie. »8 L’efficacité du civilisateur caïnique, n’a-t-elle pas contribué à façonner une société moderne fascinée par la technique, dont les dérives se sont fait sentir au XXe siècle, époque où cette technique a servi à la destruction guerrière ? Cette problématique a été notamment reprise par Michel Tournier. L’auteur de Vendredi ou les limbes du Pacifique est un de nos écrivains contemporains dont l’œuvre se présente presque toute entière comme une tentative, réussie, d’actualiser les figures et thèmes bibliques. C’est au travers des récits bibliques, réécrits, que l’écrivain lit l’histoire du XXe siècle, et notamment celle de la Seconde Guerre mondiale.

Dans Le Roi des aulnes (1970), le romancier fait de Caïn et Abel les symboles des bourreaux et victimes, lors de ce second conflit mondial. Abel représente les nomades persécutés, Gitans ou Juifs, et Caïn les sédentaires persécuteurs, les nazis. Caïn, présenté au chapitre 6 comme « le premier assassin de l’histoire humaine » devient l’archétype des figures imaginaires ou historiques et notamment de celle de Hitler. Tournier présente donc le portrait d’un Caïn « technocrate et dictateur », selon l’expression de Léonard-Roques. « La transposition choisie, continue-t-elle, sert la mise en cause de la logique rationaliste perpétuée par l’idéologie nazie à des fins génocidaires. »9 Et l’auteur critique de citer le romancier : « Juifs et Gitans, peuples errants, fils d’Abel, ces frères dont [Abel Tiffauges] se sentait solidaire par le cœur et par l’âme, tombaient en masse à Auschwitz sous les coups d’un Caïn botté, casqué, scientifiquement organisé. »10

Les nazis sont donc de nouveaux Caïn et Auschwitz devient sous sa plume « la grande métropole de l’abjection, de la souffrance et de la mort vers laquelle convergeaient de tous les points d’Europe des convois de victimes. »11

1 Claudia Jullien, Dictionnaire de la Bible dans la littérature française, article « Caïn », Vuibert, p. 117
2 Cécile Hussherr, op.cit., p.53
3 Cécile Hussherr, op.cit., p.55
4 Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, GF, 1968, p.249
5 Cécile Hussherr, op.cit., p.58
6 H. de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, LGF, p. 407
7 Pierre Emmanuel, Le Grand œuvre, Le Seuil, p. 314
8 V. Léonard-Roques, op.cit., p. 146
9 V. Léonard-Roques, op.cit., p.149
10 Michel Tournier, Le Roi des aulnes, Gallimard, p.560
11 Michel Tournier, op.cit., p.554
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II. Où les rôles des frères sont inversés : vers une réhabilitation de Caïn ?

Mais l’opposition antithétique radicale à laquelle, suivant la tradition exégétique, se livrent de nombreux auteurs n’est pas la règle absolue en littérature. Nous savons que l’époque romantique, surtout, a voulu inverser les rôles, faire de Caïn une figure positive et tenter de le réhabiliter. Mais les romantiques n’ont pas l’exclusivité de cette vision positive de Caïn, qui se fait jour dès la Renaissance.

1. Caïn, éloge littéraire d’un civilisateur, à la Renaissance

Le premier livre de Microcosme de Maurice Scève (1562), un poème de trois mille et trois vers qui s’interroge sur la destinée humaine, à partir de la création de l’Homme, s’achève par le meurtre biblique. C’est au « Malin » que l’auteur, selon la tradition, attribue la colère de Caïn.

Alors le Malin caut, qui espioit Adam, La Mort à son costé toute pronte à son dam, Veilloit l’occasion pour sur luy l’employer De son mortel effort luy promettant loyer, Qui luy establissoit sur tous hommes hommage, Si une fois sur l’un exerçoit son dommage : Laisse le pere à coup, & vers le fils s’addresse Jà par luy preparé à mortelle destresse.

Scève détaille les motivations de cette colère et y voit envie, dépit, dédain, avarice et orgueil.

(Le Malin) Luy enflamme le coeur à s’irriter soudain D’envie, & de courroux, de despit, & desdain, D’avarice, & orgueil, le traistre luy disant : Ne vois tu ton puisné, qui te va mesprisant, Pour se voir à son Dieu plus, que toy, aggreable, Qui trop plus dignement, que luy, es acceptable ? Outre ce qu’à ta perte il donne tes agneaux Les offrant (mais à quoy?) & meilleurs, & plus beaux, Toy du Monde heritier au monde premier né, Qui te doit succeder tout ainsi qu’à l’aisné.
Mais l’auteur ne se contente pas de ce portrait peu flatteur et, en humaniste, admire en Caïn le fondateur de la civilisation. « La faute de Caïn, écrit Cécile Hussherr, n’est pas ignorée ou innocentée, mais elle trouve une contrepartie dans les nombreuses œuvres que Caïn léguera à l’humanité. » Et de poursuivre : « À l’inverse des procédés médiévaux de reprise du scénario génésiaque, le poème de Maurice Scève évoque très succinctement la faute de Caïn, pour donner libre cours à une description poétique de son génie » (p.67). En auteur humaniste, Scève est donc partagé entre la nécessité de ne pas contredire la tradition interprétative et le souhait de mettre en évidence l’aspect positif de l’épopée de la civilisation et de la culture.

Dans la Seconde Semaine (1584), Du Bartas se montre lui aussi fidèle à l’interprétation traditionnelle et fait de Caïn un frère jaloux, hypocrite et meurtrier poursuivi par le remords ; un remords qui le poursuit partout et annonce le Caïn de Hugo :

Quand l’airain t’enclorait d’une triple muraille
Quand, fier, tu rangerais l’Univers en bataille
Et quand ta peau serait de fer, d’acier ton cœur,
Tu ne fuirais ta peine, et moins encore ta peur
Peur qui glace tes os, qui court dedans tes veines,
Et te forge en l’esprit mille sortes de peines.

Mais Du Bartas ne s’en tient pas là et ne cache pas sa sympathie pour un Caïn qui a subi une injustice de la part de Dieu, un Caïn peint comme un homme plus travailleur qu’Abel. Plus ambitieux aussi car il invente l’agriculture. Homme d’intelligence, d’industrie et de progrès, donc, qui affirme son pouvoir sur la nature.

Que te sert-il d’avoir (bien hélas malheureux)
Le cœur haut, l’esprit grand, les membres vigoureux,
Si cette femmelette en homme déguisée,
De la terre et du ciel est plus que toi prisée ?
Que te sert-il d’occuper et nuit et jour tes mains
Pour pénible nourrir les reste des humains :
Et d’avoir inventé d’une adresse subtile,
Plus pour eux que pour toi, des Arts le plus utile :
Si ce stupide enfant, ce fainéant, qui vit
De tes tièdes sueurs, la gloire te ravit ? (p.223-224)

Le Caïn de la littérature de la Renaissance est donc une figure ambiguë qui va préparer le terrain aux recherches romantiques : meurtrier, certes, mais meurtrier qui semble avoir des circonstances atténuantes, dans la mesure où il subit un jugement arbitraire de Dieu qui ne rend pas justice à sa qualité d’homme supérieur. Haut de la page

2. Où l’injustice faite à Caïn justifie sa révolte
 

Dans la lignée de Coleridge, Blake et Byron, ce sont Gérard de Nerval et Leconte de Lisle qui, en France, iront le plus loin dans la révolte attribuée à Caïn. Si l’idée d’un Caïn victime d’un Dieu injuste, jaloux et tyrannique était déjà plus qu’en germe, à la Renaissance, Du Bartas, Scève ou D’Aubigné gardaient une mesure dans les reproches faits à la divinité. Le Kaïn nervalien et le Qaïn delislien iront beaucoup plus loin dans l’accusation et, blasphémateurs, en viendront à attribuer le malheur terrestre à Dieu. Nerval, dans Voyage en Orient (1848-1851), insère un conte où il parcourt la légende biblique (« Histoire de la reine du Matin et de Soliman Prince des génies »). Dans le conte nervalien, Adoniram et Balkis (la reine de Saba) sont présentés comme les descendants de Caïn. C’est au cours d’un voyage au centre de la terre qu’Adoniram apprend sa parenté. De là son génie constructeur et son destin tragique.
 

Le poème Qaïn de Leconte de Lisle (1869, Poèmes barbares) raconte le rêve d’un « voyant » captif à Babylone (Thogorma). Caïn, mort, est encore poursuivi par la vengeance divine qui s’exprime par la bouche de son envoyé, un Khéroub, « Esprit aux six ailes de feu » qui maudit Hénokhia, la ville fondée par Caïn et les siens et annonce sa disparition. Défié, Caïn se réveille de la mort et se met à maudire Dieu à son tour. Il le rend responsable du meurtre d’Abel. Les rôles traditionnels sont donc inversés et le « Vengeur Caïn » prédit à Dieu l’oubli et le mépris des hommes du futur. La réponse à cette révolte est le déluge.

Dieu de la foudre, dieu des vents, dieu des armées,
Qui roules au désert les sables étouffants,
Qui te plais aux sanglots d’agonie, et défends
La pitié, Dieu qui fais aux mères affamées,
Monstrueuses, manger la chair de leurs enfants !

Dieu triste, Dieu jaloux qui dérobes ta face,
Dieu qui mentais, disant que ton œuvre était bon,
Mon souffle, ô pétrisseur de l’antique limon,
Un jour redressera ta victime vivace.
Tu lui diras: adore !
Elle répondra: non !
D’heure en heure, Iahvèh !
Ses forces mutinées
Iront élargissant l’étreinte de tes bras;
Et, rejetant ton joug comme un vil embarras,
Dans l’espace conquis les choses déchaînées
Ne t’écouteront plus quand tu leur parleras!
Afin d’exterminer le monde qui te nie,
Tu feras ruisseler le sang comme une mer,
Tu feras s’acharner les tenailles de fer,
Tu feras flamboyer, dans l’horreur infinie,
Près des bûchers hurlants le gouffre de l’enfer ;
Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes,
Repus de graisse humaine et de rage amaigris,
De l’holocauste offert demanderont le prix,
Surgissant devant eux de la cendre des justes,
Je les flagellerai d’un immortel mépris.
Je ressusciterai les cités submergées,
Et celles dont le sable a couvert les monceaux ;
Dans leur lit écumeux j’enfermerai les eaux ;
Et les petits enfants des nations vengées,
Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux !
J’effondrerai des cieux la voûte dérisoire.
Par delà l’épaisseur de ce sépulcre bas
Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,
Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire;
Et qui t’y cherchera ne t’y trouvera pas.
Et ce sera mon jour !
Et, d’étoile en étoile,
Le bienheureux éden longuement regretté
Verra renaître Abel sur mon cœur abrité;
Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile,
Tu t’anéantiras dans ta stérilité.
                                       – Qaïn (extrait)

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C’est justement dans la section intitulée Révolte de son recueil Les Fleurs du mal que Baudelaire écrira pour sa part son fameux Abel et Caïn, que voici :


Abel et Caïn
 
[ I ]
Race d’Abel, dors, bois et mange ; Dieu te sourit complaisamment.
Race de Caïn, dans la fange Rampe et meurs misérablement.
Race d’Abel, ton sacrifice Flatte le nez du Séraphin!
Race de Caïn, ton supplice Aura-t-il jamais une fin ?
Race d’Abel, vois tes semailles Et ton bétail venir à bien ;
Race de Caïn, tes entrailles Hurlent la faim comme un vieux chien.
Race d’Abel, chauffe ton ventre A ton foyer patriarcal ;
Race de Caïn, dans ton antre Tremble de froid, pauvre chacal !
Race d’Abel, aime et pullule ! Ton or fait aussi des petits.

Race de Caïn, cœur qui brûle, Prends garde à ces grands appétits.
Race d’Abel, tu croîs et broutes Comme les punaises des bois !
Race de Caïn, sur les routes Traîne ta famille aux abois.

[ II ]
Ah ! race d’Abel, ta charogne Engraissera le sol fumant !

Race de Caïn, ta besogne N’est pas faite suffisamment ;
Race d’Abel, voici ta honte : Le fer est vaincu par l’épieu !
Race de Caïn, au ciel monte, Et sur la terre jette Dieu !

Certains y ont vu, sans doute à juste titre, l’influence de 1848, de ses idéaux trahis par une république embourgeoisée, et du socialisme naissant. La race de Caïn, laborieuse et affamée, écrasée par la punition séculaire pesant sur elle, y côtoie la race d’Abel, qui s’engraisse indéfiniment dans la grâce de Dieu. Mais Baudelaire termine le poème en annonçant la révolte des déshérités divins, gagnant le Ciel en balayant Dieu et ses favoris. Le poème semble donc l’occasion de fustiger l’ordre bourgeois, celui des « assis », comme dira Rimbaud, qui vivent aux dépends des plus miséreux et se comportent en pharisiens, certains d’avoir Dieu dans leur poche ; et c’est l’injustice faite à Caïn qui justifie sa révolte ; mais le poème est sans doute beaucoup plus ambigu qu’il n’y paraît et on a pu dire que Baudelaire, ici, avait voulu parodier la thématique romantique associée à la figure de Caïn. Quoi qu’il en soit, l’utilisation du présent permet au poète de dire que la symbolique associée aux figures d’Abel et Caïn est toujours à actualiser. « L’écriture du poème au présent, écrit ainsi Cécile Hussherr, nous place hors de tout contexte biblique et suggère que l’injonction se répète à chaque lecture du poème. »

3. L’homme de la déréliction et de l’errance
 

Cependant, le dernier distique du poème de Baudelaire, au-delà de la simple révolte sociale, est souvent interprété comme celle du poète lui-même qui, à l’égal des écrivains romantiques, se projette en Caïn. Ce dernier devient donc, chez eux, une figure de sa condition d’homme à part, homme supérieur, flambeau de l’Humanité en marche. Et c’est justement en raison de sa condition d’homme supérieur, figure du génie bâtisseur, que Caïn, chez les romantiques, se trouve ostracisé. C’est ce statut particulier, le rendant malheureux, qui condamne le poète à une forme d’errance. « Le tempérament romantique projette sur le Caïn biblique son propre malaise existentiel », écrit V. Léonard-Roques. (p.168) Le paroxysme de cette déréliction apparaît chez Victor Hugo, dans son poème « La Conscience », tiré de La Légende des siècles, où le héros, après avoir fui en vain, après s’être réfugié dans une ville-forteresse construite par Hénoch ne parvient pas même à trouver refuge dans la tombe.

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’œil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Étends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet œil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « ô mon père !
L’œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : " Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.

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4. Une réhabilitation qui n’aboutit pas
 

Figure du poète, du bâtisseur prométhéen injustement puni, Caïn est donc réhabilité par les Romantiques. Cette tentative de réhabilitation survient dans un siècle marqué par les spiritualités ésotériques, la croyance au mythe du Progrès, qui favorisent la projection poétique dans la figure de Caïn. « Le romantisme, écrit Léon Cellier, cité par Léonard-Roques, a spiritualisé la notion de progrès. » (p.212) Et la tentative de justification peut prendre des formes extrêmes : le Hugo de La Fin de Satan, par exemple, envisage jusqu’à une réhabilitation eschatologique du démon biblique lui-même. Caïn, lui, figure du monstre, reste un réprouvé que chaque criminel réincarne à nouveau ; mais il est au pouvoir de Dieu de le sauver et cette rédemption ne peut manquer d’intervenir à la fin des temps. Ce rachat est clairement envisagé dans le poème « Dieu » où Caïn finit par se manifester en archange :
Qui te dit [...]
Que, le jour où ma mort enfin te fera naître,
Tu ne verras pas, homme, au seuil des cieux paraître
Un archange plus grand et plus éblouissant [...]
Qui viendra vers toi pur, auguste, doux, serein,
Calme, et qui te dira : « C’est moi qui fus Caïn ! »
 

 


III. Ce Caïn qui est en nous

Mais on le sait, la réhabilitation romantique échoue dans la mesure où, dans la conscience commune, c’est toujours vers Abel, la victime, que se tourne principalement vers la compassion. Cécile Hussherr a donc sans doute raison d’affirmer que « jamais la lecture romantique de Gn 4 n’a prévalu dans la conscience collective ». Le meurtre d’Abel par son frère continue donc à symboliser le sang versé par l’humanité. 

1. Le XXe siècle ou comment rendre sa place à Abel
 

Cependant, cette attention à la victime est-elle finalement si évidente que cela ? Les lecteurs de René Girard savent que le penseur attribue le dévoilement du principe victimaire à la Bible, qui identifie les innocents comme tels et ne se place pas du côté des bourreaux. Certes, dans la Bible, avec l’histoire de Caïn et Abel, comme dans la plupart des récits fondateurs, la société humaine s’organise autour d’une rivalité fratricide ; cependant, il semble que, à l’extérieur du monde biblique, le héros fondateur est toujours le meurtrier-sacrificateur. C’est Romulus tuant son frère pour fonder Rome. Remus, assassiné, est alors vite oublié, victime d’une violence qui est en quelque sorte normalisée. Dans la Bible, nous dit Girard, c’est l’inverse qui se produit : Abel, loin d’être négligé, porte l’attention sur la victime innocente. C’est cette attention portée à la victime qui permet, aujourd’hui encore, à un Tournier, dans Le Roi des aulnes, de séparer le monde, au moment de la Seconde Guerre mondiale, entre Caïns nazis et Abels innocents. C’est elle encore qui permet à Camus s’interrogeant, dans L’Homme révolté (1951), sur « l’histoire prodigieuse de l’orgueil européen », de penser que le mythe fondateur, conservé dans notre mémoire, provoquera une tension salutaire qui permettra d’échapper à la démesure et de retrouver la sagesse.

2. Pourquoi les rivaux sont-ils justement des frères ennemis ?
 

La mythologie, les récits fondateurs de toutes les traditions puis la littérature offrent de nombreux modèles de frères ennemis, dont la rivalité aboutit à une lutte à mort. On songera bien sûr à Seth et Osiris, en Égypte, mais aussi à Étéocle et Polynice, dans la tradition grecque, ou encore Romulus et Remus, chez les Latins. La Bible elle-même, avec par exemple l’histoire des frères Jacob et Esa connaît d’autres modèles de frères rivaux. Il est a priori surprenant, puisque nous sommes plutôt disposés à considérer la relation fraternelle sous l’angle justement de… la fraternité, que tous ces récits l’envisagent d’abord comme rivalité.
Dès lors, une question se pose : pourquoi les rivaux sont-ils justement des frères et parfois, des jumeaux ? Dans La Violence et le sacré, René Girard s’intéresse de près à l’histoire d’Abel et Caïn et la commente longuement.
« Les frères, affirme-t-il par exemple, sont rapprochés et séparés par une même fascination, celle de l’objet qu’ils désirent ardemment tous les deux et qu’ils ne peuvent ou ne veulent partager : un trône, une femme, ou de façon générale l’héritage paternel » Le lien fraternel devient ainsi un lien privilégié où se trahit la rivalité mimétique. Mais cette même rivalité est bien entendu à l’œuvre dans la société dans son ensemble. Il faut alors inverser l’angle d’approche : ce n’est pas la relation fraternelle elle-même qui provoque le mimétisme et la rivalité ; c’est la rivalité qui égalise les individus, les met dans une position commune, les rend en quelque sorte doubles l’un de l’autre. Dès lors, la gémellité, si souvent présente dans les récits s’explique mieux : elle est une des manières que trouve le récit de dire le mimétisme.
 

Mais la question trouve un autre prolongement, remarqué aussi bien par la tradition exégétique que ses réécritures littéraires : il n’est pas certain, en effet, que l’opposition entre Abel et Caïn soit uniquement extérieure ; le monde ne se divise pas simplement entre justes et criminels, mais il est plus probable que nous soyons, chacun, en lutte avec ce Caïn qui est en nous et menace à tout moment de poindre. C’est ce que dit Beckett, à sa façon, en inversant bourreaux et victimes, dans En attendant Godot (1952) : Pozzo, tour à tour maître cruel puis esclave malheureux de Lucky est tombé par terre et ne se relève plus. Estragon appelle alors : « Abel ! Abel ! » et Pozzo gémit : « À moi ! » Estragon essaie l’autre nom : « Caïn ! Caïn ! ». Et Pozzo gémit de même : « À moi ! » Estragon conclut alors : « C’est toute l’humanité. » (acte I) Mais c’est ce que disait déjà R.L. Stevenson, par exemple, en composant L’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, puis dans un autre récit, Le Maître de Ballantrae. Les deux frères ennemis du roman représentent les deux faces opposées d’une même personnalité, ce qu’indique l’auteur en les prénommant Henry et James, évoquant ainsi malicieusement son ami l’écrivain Henry James. Pour revenir en France et à Tournier, rappelons que Abel Tiffauges, le héros du Roi des aulnes, est un être complexe : Abel pour Nestor qui en fait son esclave et son porte-symbole, il devient un Caïn inconscient et révèle sa compromission avec le mal nazi, son attirance pour le crime. Il se rêve Abel, mais est Caïn. Il retrouvera cependant son aspect abélien en cachant un rescapé juif.

3. Aucun Abel pur, aucun Caïn pur

En réalité, si la jalousie et l’envie sont bien universelles, il est peu probable qu’il existe des Abels purs ou des Caïns purs et le conflit fraternel symbolise le combat incessant que se livrent bien et mal à l’intérieur de chaque homme. C’est l’histoire de la double postulation baudelairienne, reprise par Bernanos dans Sous le soleil de Satan ou Dostoïesvki dans Les Frères Karamazov. « La Jalousie, écrit Cécile Hussherr, a pour effet de brouiller les repères : le personnage jaloux n’est pas nécessairement le personnage mauvais. Il est d’abord victime, victime de ce sentiment qui le détruit à petit feu ». C’est à propos du beau roman Abel Sanchez, de Miguel de Unamuno que Hussherr prononce ces paroles ; mais on pourrait en dire autant de la rivalité qui oppose les protagonistes dans Pierre et Jean, de Maupassant. La question posée par le récit fondateur de Caïn et Abel est donc bien celle de la responsabilité, comme l’a bien vu Léonard-Roques : chaque jaloux, chaque criminel, chaque homme sans doute est un Caïn possible. Chacun est donc confronté à un choix : transformer sa violence en création – devenir un civilisateur – ou y succomber.

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Pour aller plus loin

1. D’autres pistes de lecture
 

Le présent dossier ne prétend pas épuiser le sujet qu’il s’est proposé de traiter. Bien d’autres pistes pourront être suivies, que les deux ouvrages auxquels nous avons sans cesse fait référence – ceux de Véronique Léonard-Roques et de Cécile Hussherr – développent. De longs passages sont ainsi consacré par exemple, dans les deux livres, au roman de Michel Butor, L’Emploi du temps (1956), qui associe symboliquement le parcours de son héros Revel à celui de Caïn et de sa descendance. Une analyse assez complète est aussi consacrée à la place de la figure de Caïn dans l’œuvre de Léon Bloy, cet écrivain devenu injustement infréquentable et qui mérite d’être lu ou relu. Rappelons notamment que le héros du roman Le Désespéré se nomme Caïn Marchenoir et que son parcours en fait un errant, à l’image des proscrits romantiques. Mohamed Dib n’est pas oublié, qui composa un roman intitulé Habel, dont le titre seul laisse deviner le sujet. Toujours dans le domaine francophone, on pourra se tourner vers le roman de Giono, Deux cavaliers de l’orage, non évoqué par les deux essayistes ou vers le livre de Pontalis, Frère du précédent. Négligé aussi par elles, le récit de Paul Gadenne, Le Vent noir. Deux autres pistes encore, suggérées par Léonard-Roques : on se souvient que Rabelais, dans l’ouverture de Pantagruel, réécrit de façon parodique le récit de Gn 4, faisant de l’acte fratricide un événement fondateur pour la race des géants dont sont issus Pantagruel et Gargantua. Bien plus tard, Maurice Leblanc, dans L’Île aux trente cercueils, bâtit l’intrigue de son roman sur le récit génésiaque : le comte Vorski a deux enfants, chacun issu d’une mère différente, l’un doux, l’autre plus cruel et il se convint qu’une prédiction médiévale – « Devant sa mère, Abel tuera Caïn » – s’adresse à lui et doit l’aider à s’emparer d’un trésor. Il organise un duel entre ses deux fils, afin de mettre en œuvre la prédiction.

2. La postérité du récit à l’étranger

Les deux essayistes n’oublient pas la littérature étrangère et, à côté des œuvres incontournables de Byron ou Coleridge, laissent une place importante à celles de Steinbeck et Hesse, qui ont composé chacun deux des réécritures les plus marquantes du récit de Caïn et Abel, avec À l’est d’Éden et Demian. Le roman Abel Sanchez, de Unamuno, rapidement évoqué à la fin de notre parcours littéraire, constitue également une des paraboles les plus réussies inspirées du récit génésiaque. D’autres préféreront sans doute se tourner vers le roman de Stevenson, Le Maître de Ballantrae et la rivalité fameuse qui oppose entre eux les deux frères Durie. On se souviendra enfin que Kafka composa un récit intitulé Un fratricide

3. Le conte, exploration de la rivalité fraternelle

Pas une ligne, en revanche, n’est consacrée, dans les deux ouvrages de référence, à l’univers du conte, qui, pour une large part, constitue un champ d’exploration de la thématique de la rivalité fraternelle. Les frères Grimm composèrent par exemple un conte intitulé Les Deux frères. Mais la plupart des contes touchent à cette question et il est très fréquent que le récit raconte l’histoire d’un frère cadet qui supplante son aîné dans la course au pouvoir.

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