Babel de la Bible à la littérature

Corpus Littéraire

 

Chez les écrivains du XIXe et surtout du XXe siècle, l’image de la tour de Babel est utilisée dans des essais, récits et poèmes pour faire réfléchir sur le sens des entreprises humaines. Fonctionnant en écho avec le texte fondateur de la Genèse, les réécritures présentent deux motifs fondamentaux, celui de la reconstruction – dénoncée ou célébrée, réelle ou virtuelle – et celui de la destruction de la tour monumentale et métaphorique. Lorsque la tour représente la condition humaine elle-même, c’est alors une tour de mots que les écrivains imaginent et érigent à travers leur œuvre.

I. La reconstruction de la tour
 

La tour inscrite dans l’Histoire
 
À travers la réécriture de l’épisode biblique de la construction de Babel, les écrivains prennent une distance par rapport à ce qu’ils observent et donnent un caractère universel à leur vision du monde, ancrée dans une temporalité historique précise.
 
Lorsque Stefan Zweig évoque la reconstruction de la tour de Babel, c’est pour faire l’éloge de l’action des hommes capables d’unité pour édifier un projet humaniste, de manière prométhéenne, et dénoncer la cruauté d’un Dieu qui leur inflige à nouveau la discorde, comme dans la Genèse. La tour de Babel sert de métaphore à l’espoir de la construction de l’Europe par delà la catastrophe de la Première Guerre mondiale. L’essai La Tour de Babel, écrit par Zweig en 1916, ne cesse de souligner le parallèle entre l’Histoire des hommes, une Histoire qu’il est lui-même en train de vivre, et l’épisode biblique, dont il reprend le schéma narratif (construction dans l’unité, châtiment divin de la confusion, dispersion des hommes). Mais il aggrave les effets de l’incompréhension entre les hommes (la guerre), et refuse de considérer l’inachèvement de la tour / Europe comme définitive, appelant les peuples à reprendre leur œuvre commune d’unification et de paix.
 
Stefan Zweig source : http://www.stefanzweig.org/« Jamais les nations n’ont eu aussi facilement accès à l’esprit des autres nations, jamais les connaissances n’ont été aussi étroitement liées, jamais les relations commerciales n’ont été aussi proches de constituer un formidable réseau et jamais les Européens n’ont autant aimé leur patrie et le reste du monde. Dans cette ivresse d’unité, ils devaient déjà sentir le ciel car les poètes de toutes les langues se mirent, justement dans les dernières années, à célébrer par des hymnes la beauté d’être et de créer et ils se sentirent tels qu’autrefois les constructeurs de la tour mythique et même déjà comme Dieu parce qu’ils étaient en passe d’accomplir leur œuvre. Le monument grandissait, tout ce que l’humanité comptait de sacré y était rassemblé et la musique résonnait à l’entour comme un orage.
Mais Dieu au dessus d’eux, qui est immortel comme l’humanité elle-même, voyait avec effroi croître à nouveau la tour qu’il avait autrefois détruite et il eut à nouveau peur. Et de nouveau il sut qu’il ne pourrait être plus fort que l’humanité que s’il y semait à nouveau la discorde et qu’il faisait en sorte que les hommes ne se comprennent plus les uns les autres. De nouveau il fut cruel, de nouveau, il envoya la confusion parmi eux et alors, après des milliers et des milliers d’années, ce moment épouvantable réapparut dans nos vies. Pendant la nuit, les hommes cessèrent de se comprendre, eux qui créaient paisiblement ensemble. Parce qu’ils ne se comprenaient pas, ils se mirent en colère les uns contre les autres. De nouveau ils jetèrent leurs instruments de travail et s’en servirent les uns contre les autres comme des armes, les érudits se servirent de leur savoir, les techniciens de leurs découvertes, les poètes de leurs mots, les prêtres de leur foi, tout ce qui autrefois avait servi à l’œuvre de vie se transforma en armes mortelles.
C’est ce terrible moment que nous vivons aujourd’hui. La Tour de Babel, le grand monument à l’unité spirituelle de l’Europe est en ruine, ses ouvriers se sont sauvés. Ses créneaux tiennent encore, son parallélépipède invisible se dresse encore au-dessus du monde troublé, mais sans l’effort commun pour l’entretenir et la poursuivre, elle tombera dans l’oubli. Comme cette autre du temps des mythes.
Nombreux sont aujourd’hui les peuples qui, sans se soucier qu’elle puisse s’effondrer, pensent que leur contribution à la communauté peut être retirée de la merveilleuses construction de sorte qu’ils puissent atteindre le ciel et l’éternité avec leur seule force nationale. Mais il en existe encore d’autres qui pensent que jamais un peuple seul, une nation seule ne pourrait réussir à atteindre ce que les forces européennes unies sont à peine arrivées à réaliser après des siècles de communauté héroïque. »
Stefan Zweig, « La tour de Babel », Essais, 1916 ; traduction Isabelle Hausser
 
Au XVIIIe siècle, Goethe faisait l’éloge d’un artiste, Erwin von Steinbach, l’architecte de la cathédrale gothique de Strasbourg, en célébrant sa « pensée de Babel ». Ici la beauté de la construction humaine élevée vers le ciel est comparée aux arbres : elle est en harmonie avec la Création elle-même. Selon Goethe, le génie est inspiré par Dieu, désigné comme l’Architecte. Et à celui qui contemple une telle œuvre d’art est donné de ressentir une divine impression d’éternité.
 
Goethe dans la campagne romaine, Tischbein, 1787« Mais qu’as-tu besoin d’un monument ! Tu t’es érigé toi-même le monument le plus magnifique ; et si les fourmis qui s’agitent autour de lui ne se soucient pas de ton nom, tu partages ce sort avec l’Architecte qui a élevé des montagnes jusque dans les nuages.
Il n’a été donné qu’à peu de gens d’engendrer une pensée de Babel dans leur âme : une pensée totale, grande et d’une beauté nécessaire jusque dans sa partie la plus infime, pareille aux arbres de Dieu ; il a été donné à moins de gens encore de trouver mille mains tendues, de creuser les fonds rocheux, d’élever par-dessus, comme par enchantement, des altitudes escarpées et de pouvoir dire à leurs fils en mourant : je reste auprès de vous dans les œuvres de mon esprit, à vous de parfaire dans les nuages ce que j’ai commencé.
[…] À l’instar des œuvres de la nature, tout ici, jusqu’au plus infime filament, est forme et concourt à la finalité du Tout. Comme la construction colossale et solidement fondée s’élève, légère, dans les airs, comme tout est percé d’ouvertures et néanmoins destiné à l’éternité ! C’est grâce à ton enseignement, ô génie, que je n’ai plus le vertige devant les profondeurs et que descend dans mon âme une goutte de cette paix délicieuse qui emplit l’esprit de celui qui peut pencher son regard sur une création pareille et déclarer, semblable à Dieu : L’œuvre est bonne ! ».
Goethe, « Architecture allemande », 1772 ; in Écrits sur l’art, traduction Jean-Marie Schaeffer
 
À l’inverse, c’est pour désigner le camp de concentration que Primo Lévi utilise l’image de Babel, dans son récit autobiographique Si c’est un homme :
 
« Le mélange des langues est un élément fondamental de mode de vie d’ici ; on évolue dans unes sorte de Babel permanente où tout le monde hurle des ordres et des menaces dans des langues parfaitement inconnues, et tant pis pour ceux qui ne saisissent pas au vol ».
 
Il inscrit ce lieu, ainsi que la Buna, près d’Auschwitz, sous le signe de la malédiction. La référence à l’épisode biblique est explicite, mais les faits ne se déroulent pas dans le même ordre. La Tour du Carbure est bâtie, dans la vision de Primo Lévi, après et malgré l’interdiction divine et le châtiment de la confusion des langues. Cette construction transgressive, symbole d’un univers totalitaire, s’élève non dans l’unité et la paix, mais dans la haine et l’horreur. Pire qu’un défi à Dieu, elle représente un défi à l’humanité, puisqu’elle est l’œuvre de l’asservissement et de la négation de l’homme par l’homme. Et ce sont les prisonniers eux-mêmes, contraints à y travailler jusqu’à épuisement et qui n’ont plus de nom, qui donnent à la tour son nom de confusion, Babel.
 
Se questo è un uomo« La Buna est aussi grande qu’une ville. Outre les cadres et les techniciens allemands, quarante mille étrangers y travaillent, et on y parle au total quinze à vingt langues. Tous les étrangers habitent dans les différents Lager qui entourent la Buna : le Lager des prisonniers de guerre anglais, le Lager des Ukrainiennes, le Lager des travailleurs volontaires français, et d’autres que nous ne connaissons pas. Notre propre Lager (Judenlager, Vernichtungslager, Kazett) fournit à lui seul dix mille travailleurs qui viennent de tous les pays d’Europe ; et nous, nous sommes les esclaves des esclaves, ceux à qui tout le monde peut commander, et notre nom est le numéro que nous portons tatoué sur le bras et cousu sur la poitrine.
La Tour du Carbure, qui s’élève au centre de la Buna et dont le sommet est rarement visible au milieu du brouillard, c’est nous qui l’avons construite. Ses briques ont été appelées Ziegel, mattoni, tegula, cegli, kamenny, bricks, téglak, et c’est la haine qui les a cimentées : la haine et la discorde, comme la Tour de Babel, et c’est le nom que nous lui avons donné : Babelturm, Bobelturm. En elle nous haïssons le rêve de grandeur insensé de nos maîtres, leur mépris de Dieu et des hommes, de nous autres hommes.
Aujourd’hui encore comme dans l’antique légende, nous sentons tous, y compris les Allemands, qu’une malédiction, non pas transcendante et divine, mais immanente et historique, pèse sur cet insolent assemblage, fondé sur la confusion des langues et dressé comme un défi au ciel, comme un blasphème de pierre.
Ainsi qu’on le verra, de l’usine de la Buna, sur laquelle les Allemands s’acharnèrent pendant quatre ans et dans laquelle une innombrable quantité d’entre nous souffrirent et moururent, il ne sortit jamais un seul kilo de caoutchouc synthétique ».
Primo Lévi, Si c’est un homme, 1947 ; traduction Martine Schruoffeneger
 
 
On retrouvera chez le poète Pierre Emmanuel une tour inspirée par le nazisme et le stalinisme, une édification de Babel vue comme une entreprise dictatoriale qui nie l’homme au lieu de l’élever. Et les briques, cimentées par la haine chez Lévi, sont ici renforcées par les hommes, devenus eux-mêmes matériau de construction :
 
« Bouchez les trous avec de la chair d’homme ! Élevez de votre substance une muraille contre la vérité !
L’ordre fut reçu dans l’enthousiasme et la peur. Les murs de Babel montaient plus vite que le ciel ne pouvait s’éloigner ».
         Pierre Emmanuel, Babel, 1951
 
La tour fantasmée : une folie diabolique
 
Lorsque les écrivains font intervenir, à l’intérieur même de la fiction, un personnage qui se prend à imaginer la construction d’une seconde tour de Babel, c’est l’occasion de mettre à distance ce fantasme pour en dénoncer les dérives autoritaires.
 
Le personnage principal de Cité de verre, le premier volume de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster, enquête sur un homme devenu fou, Peter Stillman, qui a enfermé son fils très jeune pendant des années. En le privant de tout contact humain, il espérait retrouver le langage originel, antérieur à la confusion de Babel. En le suivant dans la ville, l’enquêteur s’aperçoit que les errances de Peter Stillman dessinent les lettres TOUR DE BABEL. Et dans le passage suivant, l’enquêteur lit en bibliothèque les écrits d’un certain Henry Dark intitulés La Nouvelle Babel, résumés par Stillman.
 
Paul Auster, septembre 2008, David Shankbone« La Nouvelle Babel, écrite dans la prose audacieuse de Milton, exposait les faits militant pour la construction du paradis en Amérique. […] Lorsque le continent aurait été rempli, le moment serait venu d’un changement de destin pour l’humanité. L’obstacle à l’édification de Babel (l’homme doit d’abord remplir la terre) serait levé. Il serait alors à nouveau possible pour toute la terre d’avoir une seule langue et un seul discours. Et si cela se produisait, le paradis ne pouvait pas être loin derrière.
De même que Babel avait été construite trois cent quarante ans après le Déluge, ce serait exactement trois cent quarante ans après l’arrivée du Mayflower à Plymouth que l’ordre serait exécuté. Car c’étaient sûrement les puritains, le nouveau peuple élu de Dieu, qui tenaient en leurs mains la destinée humaine. Contrairement aux Hébreux qui avaient démérité de Dieu en refusant d’accepter son fils, ces Anglais transplantés écriraient le chapitre final de l’histoire avant que le ciel et la terre ne s’unissent enfin. Comme Noé dans son arche, ils avaient traversé le grand déluge de l’océan pour accomplir leur sainte mission.
Trois cent quarante ans. D’après les calculs de Dark, cela signifiait qu’en 1960 la première partie de la tâche des colons serait terminée. À ce moment-là on aurait posé les fondations du travail véritable qui venait ensuite : l’édification de la nouvelle Babel. Déjà, écrivait Dark, il en voyait des signes encourageants dans la ville de Boston, car là, plus que nulle part ailleurs au monde, le matériau de construction le plus répandu est la brique – laquelle, comme il est dit dans la Genèse (11, 3), est le matériau qui doit servir à bâtir Babel. En l’an 1960, déclarait-il en toute confiance, la nouvelle Babel commencerait à s’élever et sa forme s’élançant dans les cieux serait le symbole de la résurrection de l’esprit humain. L’histoire s’écrirait en sens inverse. Ce qui était tombé serait relevé ; ce qui avait été brisé recouvrerait son entièreté. Une fois achevée, la tour serait assez vaste pour contenir tous les habitants du Nouveau Monde. Chaque personne aurait sa pièce, et, dès qu’elle y pénètrerait, elle oublierait tout ce qu’elle avait su. Après quarante jours et quarante nuits elle en ressortirait comme un être humain nouveau parlant la langue de Dieu et préparé à habiter le deuxième, l’éternel paradis ».
Paul Auster, Cité de verre, 1985 ; traduction Pierre Furlan
 
La prophétie est naïve et absurde, mais inquiétante, et elle fonctionne comme une contre-utopie. Elle annonce la reconstruction d’une tour de Babel idéale, qui suivrait cette fois les desseins de Dieu. Les références au texte biblique sont précises (le Paradis, le Déluge, Babel), mais ces récits allégoriques sont lus de manière littérale, ce qui rend leur interprétation délirante. Ainsi, le texte construit un raisonnement pseudo-scientifique qui conduit à des conclusions fascistes. On reconnaît l’élection d’un peuple (les Américains) à l’exclusion des autres, la négation des civilisations antérieures, la régénération de l’homme et la langue unique. La tour, loin d’être le « symbole de la résurrection de l’esprit humain », est le signe de sa régression.
 
Dostoïevski en 1876Dans la seconde partie des Frères Karamazov de Dostoïevski se trouve un chapitre intitulé « Le grand inquisiteur ». Il s’agit d’une fiction imaginée par Ivan Karamazov : Jésus revient sur Terre en Espagne au temps de l’Inquisition ; il est reconnu et suivi par la foule, mais un très vieil inquisiteur le jette en prison sans que le peuple ne proteste. Le vieillard vient parler à Jésus dans sa cellule, lui reproche de n’avoir pas cédé au Tentateur qui lui demandait un miracle, et d’avoir laissé les hommes libres de croire en Dieu sans preuves. Il lui promet le bûcher le lendemain.
 
L’inquisiteur fait référence au passage suivant dans la Bible :
 
« Alors Jésus fut emmené au désert par l’Esprit, pour être tenté par le diable.
Il jeûna durant quarante jours et quarante nuits, après quoi il eut faim.
Et, s’approchant, le tentateur lui dit : " Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains. "
Mais il répondit : " Il est écrit : Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu " »
(Matthieu, 4, La Bible de Jérusalem)
 
Ivan lit le discours de l’inquisiteur à son frère, Aliocha Karamazov, qui est, lui, profondément croyant.
 
« Décide donc toi-même qui avait raison : toi, ou celui qui t’interrogeait ? Rappelle-toi la première question, le sens sinon la teneur : tu veux aller au monde les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté que leur sottise et leur ignominie naturelles les empêchent de comprendre, une liberté qui leur fait peur, car il n’y a et il n’y a jamais rien eu de plus intolérable pour l’homme et la société ! Tu vois ces pierres dans ce désert aride ? Change-les en pains, et l’humanité accourra sur tes pas, tel qu’un troupeau docile et reconnaissant, tremblant pourtant que ta main se retire et qu’ils n’aient plus de pain.
Mais tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté, et tu as refusé, estimant qu’elle était incompatible avec l’obéissance achetée par des pains. Tu as répliqué que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-tu qu’au nom de ce pain terrestre, l’Esprit de la terre s’insurgera contre toi, luttera et te vaincra, que tous le suivront en s’écriant : « Qui est semblable à cette bête, elle nous a donné le feu du ciel ? »
Des siècles passeront et l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crimes, et, par conséquent, pas de péché ; qu’il n’y a que des affamés. 
- Nourris-les, et alors exige d’eux qu’ils soient « vertueux » ! Voilà ce qu’on inscrira sur l’étendard de la révolte qui abattra ton temple. À sa place un nouvel édifice s’élèvera, une seconde tour de Babel, qui restera sans doute inachevée, comme la première ; mais tu aurais pu épargner aux hommes cette nouvelle tentative et mille ans de souffrances. Car ils viendront nous trouver (on nous persécutera de nouveau) et ils clameront : – Donnez-nous à manger, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l’ont pas donné ». Alors, nous achèverons leur tour, car il ne faut pour cela que la nourriture, et nous les nourrirons, soi-disant en ton nom, nous le ferons accroire. Sans nous, ils seront toujours affamés. Aucune science ne leur donnera du pain, tant qu’ils demeureront libres, mais ils finiront par la déposer à nos pieds, cette liberté, en disant : – Réduisez-nous plutôt en servitude, mais nourrissez-nous ». […] Tel est le sens de la première question qui t’a été posée dans le désert, et voilà ce que tu as repoussé au nom de la liberté, que tu mettais au-dessus de tout. Pourtant elle recelait le secret du monde. En consentant au miracle des pains, tu aurais calmé l’éternelle inquiétude de l’humanité — individus et collectivité —, savoir : « devant qui s’incliner ? » Car il n’y a pas pour l’homme, demeuré libre, de souci plus constant, plus cuisant que de chercher un être devant qui s’incliner. […] car le secret de l’existence humaine consiste, non pas seulement à vivre, mais encore à trouver un motif de vivre ».
Dostoïevski, Les Frères Karamazov, 1880 ; traduction Henri Mongault
 
Cette seconde tour de Babel s’érige contre Dieu, à la place de son temple, et proclame des valeurs matérialistes, celles de la science contre la foi, celles de « l’Esprit de la terre » contre l’Esprit. Dans un autre passage des Frères Karamazov, Dostoïevski, à propos du socialisme athée, évoque « la tour de Babel qui se construit sans Dieu, non pour atteindre des cieux de la terre, mais pour abaisser les cieux jusqu’à la terre ». Les notions de péché et de vertu disparaissent. Les hommes, comme dans l’épisode biblique, comptent sur leurs propres forces pour construire la tour. Mais, comme la première, elle reste inachevée. Car la science ne les nourrit pas, et ne leur donne pas le motif de leur existence ; les hommes s’en détournent, et se laissent manipuler par l’Église catholique, riche et autoritaire, qui a compris de quoi ils ont besoin : de pain et de certitudes. Et c’est l’Église elle-même, ses directeurs de conscience et ses inquisiteurs, qui terminent la construction de cette seconde tour de Babel, signe de l’aliénation volontaire des hommes, trop faibles pour préférer le pain céleste et l’énigme divine.
En imaginant un inquisiteur passé du côté du Diable, reprochant à Jésus de s’être trompé sur la nature humaine, le personnage d’Ivan dénonce la faiblesse des hommes et la toute-puissance de l’Église. 

II. La destruction de la tour

 
Anéantir la tour, c’est abattre la tyrannie. Et c’est une vision d’espoir et de foi en l’homme qu’en proposent les poètes, la destruction étant le fait, non plus de Dieu ou d’une puissance extérieure, mais de l’homme lui-même et ce qui fait sa force : sa volonté, son souffle, son art.
 
Pierre Emmanuel Dans le vaste poème Babel de Pierre Emmanuel, le Récitant prend le contre-pied d’une vision apocalyptique de « Babel terrassée » en décrivant une chute naturelle dans le silence, la sérénité, et même l’indifférence. Ce n’est pas une tempête divine mais le souffle humain qui la fait s’effondrer. C’est au moment où la nature humaine revient à ce qu’elle est : un principe de vie et une aspiration à la joie, que la tour, fondée sur l’oppression et la mort (commandement, menaces) peut s’écrouler d’elle-même. La nature alors reprend ses droits, « les arbres poussent dans ses murailles ».
 
« Nous avions cru que le tyran finirait dans un séisme de toute la terre, ou d’une ruade du ciel en plein front. Les tonnerres de l’apocalypse, les cymbales, les vents, et ces claquements furieux d’ailes d’anges dans la hauteur et la profondeur, l’épée de foudre fendant la Tour comme un heaume, la fanfare des trompettes obliques au-dessus de Babel terrassée…
 
Or voici que tout est silence. […] Chaque voix est une promesse de chant, chaque paume une promesse de fruit, chaque regard annonce une aurore. Une grâce est venue sur les hommes : ils découvrent qu’il fait bon sur la terre, que leur commune vocation est la joie. […] À chaque fois que je respire, j’appelle à moi les lointains, j’ouvre mon cœur à l’univers, je le charge des vertus de mon sang et je dilate l’espace des âmes. À chaque fois que je respire, mon souffle est un bélier contre Babel.
 
Pour que Babel soit ébranlée, il a suffi que les hommes écoutent leur souffle et rendent grâces d’être ce qu’ils sont : des vivants. Ni commandements, ni menaces, ni l’appareil d’une force infirme ne les détourneront désormais. Comme une sablière abandonnée, Babel par un glissement insensible croule sur soi-même et déjà les arbres poussent de ses murailles effritées. Croule, et qui s’en inquiète encore ? Sa chute n’a pas plus d’écho dans l’espace qu’un léger crissement de pierraille sous le pied d’un berger de montagne rejoignant le pâturage au matin ».
Pierre Emmanuel, Babel, 1951
 
Erri de Luca, dans un chapitre de Un nuage comme tapis, décrit lui aussi la chute de la tour comme l’effet de l’initiative humaine. Ici la volonté d’un seul suffit, contre l’habitude et l’étroitesse d’esprit des autres constructeurs, qui n’osent plus imaginer le monde autrement. En descendant vers la terre, cet homme va du côté de la vie (le mouvement) contre la fixité, la rigidité d’une langue devenue « argot d’un métier ». La multiplicité des langues est le signe que la reconquête de la langue par les hommes, libres de la réinventer. Et à mesure que la tour se fissure, c’est, comme chez Pierre Emmanuel, la possibilité du chant qui apparaît dans la voix humaine.
 
« Une pyramide de pères et de fils qui se passaient pierres, briques et métiers : l’histoire des hommes avait cessé d’innover, pour exécuter. Leur langue s’était réduite à l’argot d’un métier. […]
Ils étaient les derniers. Ils ne descendraient plus, personne ne retournerait en bas, entre les fleuves confluents. […] En contrebas, étaient épars les os de ceux qui les avaient précédés. Ils se regardèrent en remuant les lèvres dans leur idiome universel. Puis l’un d’eux dit : « Moi je descends ». Sa bouche émit un chant et un cri où s’éveillaient les mille et une langues. Ce qu’il ajouta, ils ne le comprenaient déjà plus. Il se mit en chemin vers le bas en tournant, nul ne l’arrêta. Descendre était pour eux un acte contre nature et le retour, un acte enseveli comme celui de l’envol.
Sur son passage, les pierres commencèrent à se détacher du mortier. Dans les murs, dans les voûtes, dans les galeries apparut la fissure, comme un fil qui suivait celui qui descendait. Alors qu’il oubliait qui il était, où il se trouvait, absorbé dans la spirale du retour, il lui fut donné de voir en songe la vallée et le futur. […] Il vit le four à briques qui s’éteignait et les hommes qui s’éparpillaient en débouchant au bas des tournants. Ils s’en allaient, oublieux de tout, selon l’antique diastole des civilisations qui, après avoir été figées dans une forme, se dispersent aux quatre vents. Ils étaient porteurs, en germe, du don d’une langue à élaborer, écrire, chanter ».
Erri de Luca, Un nuage comme tapis, 1991 ; traduction Danièle Valin
 
La puissance du chant, c’est l’art du poète. Et c’est lui qui, chez Hugo, détruit Babel. Dans « Réponse à un acte d’accusation », l’alphabet, comparé à la tour de Babel (comme les rimes le sont à la Bastille), représente l’ordre insensé dans lequel les lettres sont rangées. Hugo se sert à nouveau de cette métaphore dans « Tout le passé et tout l’avenir », en se faisant l’écho des doutes humains adressés à la création divine :
 
« Pourquoi livrer l’esprit de l’homme au trouble immense
Et faire tournoyer l’alphabet en démence
Dans la spirale de Babel ? »
(La Légende des siècles, 1854)
 
Le poète se sert de son art, c’est à dire des mots eux-mêmes, pour mettre fin à une utilisation sclérosée de la langue. La lutte contre la tyrannie symbolisée par la tour de Babel se fait grâce à la libération de la langue, puisque « qui délivre le mot, délivre la pensée ».
 
« Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
[…]
Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
J’ai pris et démoli la bastille des rimes.
J’ai fait plus : j’ai brisé tous les carcans de fer
Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer
Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;
J’ai de la périphrase écrasé les spirales,
Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ;
Et je n’ignorais pas que la main courroucée
Qui délivre le mot, délivre la pensée ».
Victor Hugo, « Réponse à un acte d’accusation », Les Contemplations, 1834

 

III. Une tour de mots

 
« Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio ».
Baudelaire, « La Voix »
 
Victor HugoLorsque Babel n’est ni inscrite dans une dimension prophétique ni dans une temporalité précise, elle est alors, sans origine ni fin, l’image de notre condition humaine. Impossible à détruire, elle représente notre destin. Signe d’une impossible totalité et d’un sens dont nous sommes privés, l’écrivain l’imagine faite de mots – soit que ces mots puissent nous permettre de comprendre notre condition terrestre et limitée, soit qu’ils en signalent l’inexorabilité – car c’est aussi dans le langage que se situent nos limites. 
Sur les ruines de Babel, Hugo reconstruit une langue universelle, qui serait la poésie. De cette sinistre tour détruite, symbole d’une histoire humaine tourmentée, et des forces de dispersion, d’autorité, d’espoir et d’orgueil qu’elle incarne, le poète édifie une œuvre littéraire qui vise à nous rendre à nous-mêmes notre histoire ; La Légende des siècles la parcourt et l’éclaire. À la vision du mur des siècles, il entreprend de le traduire en mots, et de construire à son tour un monument. Babel devient un livre.
 
« J’eus un rêve : le mur des siècles m’apparut.
 
C’était de la chair vive avec du granit brut,
Une immobilité faite d’inquiétude,
Un édifice ayant un bruit de multitude
[…]
Et qu’est-ce maintenant que ce livre, traduit
Du passé, du tombeau, du gouffre et de la nuit ?
C’est la tradition tombée à la secousse
Des révolutions que Dieu déchaîne et pousse ;
Ce qui demeure après que la terre a tremblé ;
Décombre où l’avenir, vague aurore, est mêlé ;
C’est la construction des hommes, la masure
Des siècles, qu’emplit l’ombre et que l’idée azure,
L’affreux charnier-palais en ruine, habité
Par la mort et bâti par la fatalité,
Où se posent pourtant parfois, quand elles l’osent,
De la façon dont l’aile et le rayon se posent,
La liberté, lumière, et l’espérance, oiseau ;
C’est l’incommensurable et tragique monceau,
Où glissent, dans la brèche horrible, les vipères
Et les dragons, avant de rentrer aux repaires,
Et la nuée avant de remonter au ciel ;
Ce livre, c’est le reste effrayant de Babel ;
C’est la lugubre Tour des Choses, l’édifice
Du bien, du mal, des pleurs, du deuil, du sacrifice,
Fier jadis, dominant les lointains horizons,
Aujourd’hui n’ayant plus que de hideux tronçons,
Épars, couchés, perdus dans l’obscure vallée ;
C’est l’épopée humaine, âpre, immense, — écroulée ».
Victor Hugo, « La Vision d’où est sorti ce livre », La Légende des siècles, 1859
  
Jorge Luis BorgesBabel n’est plus un livre, chez Borges, mais un nombre indéfini de livres, qui ont tous le même format, et qui contiennent dans leur ensemble toutes les combinaisons possibles des lettres de l’alphabet, depuis le « pur labyrinthe de lettres » jusqu’à « l’histoire minutieuse de l’avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l’évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le récit véridique de ta mort, la traduction de chaque livre dans toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres ». Dans La Bibliothèque de Babel (1941), la métaphore du livre ne mène plus à l’intelligibilité comme chez les kabbalistes, qui imaginent la Création comme le grand Livre de Dieu, elle nous enferme au contraire dans le piège de l’absurde de notre « univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) ». La confusion des langues atteint ici son paroxysme. Comble de l’ironie, la bibliothèque, lieu où le savoir se classe et se range, est devenu un labyrinthe aux combinatoires infinies et indéchiffrables qui en interdit l’accès. La quête métaphysique du sens de cet univers par le narrateur est impossible. Toutes les hypothèses se valent, et tout a déjà été écrit : « Parler, c’est tomber dans la tautologie. Cette inutile et prolixe épître que j’écris existe déjà dans l’un des trente volumes des cinq étagères de l’un des innombrables hexagones – et sa réfutation aussi »… 
 
Franz Kafka en 1908Kafka va encore plus loin, si c’est possible, et pousse jusqu’au bout le destin d’inachèvement de la tour. Il imagine une tour de Babel qui n’a jamais existé – que dans notre esprit. Non pas trop présente mais absente, et plus significative encore de nos limites par cette absence même. La tour de Babel est le révélateur de l’impuissance humaine.
Dans « Les armes de la ville », il remonte à l’origine du projet de l’édification de la tour, au lieu de s’intéresser à ses conséquences. Cette réécriture inverse les motifs traditionnels du récit biblique. Le récit se présente comme l’explication d’une origine, mais pas celle de la confusion des langues (elles sont déjà multiples, il y a des interprètes sur le chantier) mais du poing qui se trouve dans le blason de la ville. La colère divine n’explique pas l’échec des hommes à mener collectivement leur projet ; elle est imaginée par les hommes qui se représentent ainsi eux-mêmes leur futur anéantissement. La malédiction est en nous. Elle n’est pas dans l’hybris mais dans l’excès de précautions, la faiblesse du désir, le manque de persévérance. Même la projection dans l’avenir et la pensée du progrès paralysent l’action présente. Le lecteur est amené à s’interroger sur le sens de notre inaction. Promis à la mort, et leurs œuvres à la destruction, les hommes sont incapables de mener à bien une grande idée (une tour qui touche aux cieux). Ce qui était le moyen (la ville) devient le but de leurs efforts : une organisation horizontale est possible, mais rythmée par les conflits, et la dimension verticale de la tour, du sens, nous est interdite. Elle se révèle vaine, l’absolu n’est pas de notre monde. La tour reste donc à l’état de projet échafaudé, et n’aura jamais été que des mots (une idée, puis des chants et des légendes).
 
«  Au début, quand on commença à bâtir la Tour de Babel, tout se passa assez bien. Il y avait même trop d’ordre : on parlait trop poteaux indicateurs, interprètes, logements ouvriers et voies de communication ; il semblait qu’on eût des siècles devant soi pour travailler à son idée. Bien mieux, l’opinion générale était qu’on ne saurait jamais être assez lent ; il eût fallu la pousser bien peu pour avoir peur de creuser les fondations.
Voici comment on raisonnait : l’essentiel de l’entreprise est l’idée de bâtir une tour qui touche aux cieux. Tout le reste, après, est secondaire. Une fois saisie dans sa grandeur l’idée ne peut plus disparaître : tant qu’il y aura des hommes il y aura le désir, le désir ardent, d’achever la construction de la tour. Or, à cet égard, l’avenir ne doit préoccuper personne ; bien au contraire, la science humaine s’accroît, l’architecture a fait et fera des progrès, un travail qui demande un an à notre époque pourra peut-être, dans un siècle, être exécuté en six mois, et mieux, et plus durablement. Pourquoi donc donner aujourd’hui jusqu’à la limite de ses forces ? Cela n’aurait de sens que si l’on pouvait espérer bâtir la tour dans le temps d’une génération.
Il ne fallait pas compter là-dessus. Il était beaucoup plus logique d’imaginer, tout au contraire, que la génération suivante, en possession d’un savoir plus complet, jugerait mal le travail fait, abattrait l’ouvrage des devanciers et recommencerait sur nouveaux frais.
De telles idées paralysaient les forces et, plus que la tour, on s’inquiétait de bâtir la cité ouvrière. Chaque nation voulait le plus beau quartier, il en naissait des querelles qui finissaient dans le sang.
Ces combats ne cessaient plus ; ils fournirent au chef un nouvel argument pour prouver que, faute d’union, la tour ne pouvait être bâtie que très lentement et même, de préférence, une fois la paix conclue. Mais on n’employait pas tout le temps à se battre. Entre deux guerres, on travaillait à l’embellissement de la cité, ce qui provoquait d’ailleurs de nouvelles jalousies d’où sortaient de nouveaux combats. Ce fut ainsi que passa l’époque de la première génération, et nulle, depuis, ne différa ; seul le savoir-faire augmentait, et avec lui l’envie de se battre. Ajoutez-y qu’à la deuxième ou troisième génération on reconnut l’inanité de bâtir une tour qui touchât le ciel, mais trop de liens s’étaient créés à ce moment pour qu’on abandonnât la ville.
Tout ce qu’il y est né de chants et de légendes est plein de la nostalgie d’un jour prophétisé où elle sera pulvérisée par les cinq coups d’un gigantesque poing. Cinq coups qui se suivront de près. Et c’est pourquoi la ville a un poing dans ses armes ».
Franz Kafka, « Les armes de la ville », 1920 ; traduction Alexandre Vialatte
 

 

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