Babel de la Bible à la littérature

Texte et image

L’histoire des représentations de l’épisode biblique de la tour de Babel commence surtout à partir du XIIIe siècle, et va s’épanouir à la Renaissance. Le motif de la construction de la tour maudite permet de suivre l’évolution des techniques de l’architecture. Il fait intervenir deux espaces essentiels, le haut, domaine du divin, et le bas, réservé aux hommes, que la dynamique verticale de la tour tente en vain de réunir.

Engins et outils de construction de la tour
 

Au Moyen Âge, on trouve des représentations de tours de dimensions modestes. Sur les deux enluminures ci-contre, on remarque l’absence de représentation de la réaction divine, et l’intérêt porté aux techniques et aux matériaux de construction, qui sont ceux de l’époque. On bâtit en pierre, non en briques comme dans la Genèse. Et les outils et engins sont très variés : échelles, poulies, roue, pioches… La tour crénelée ressemble à un donjon de château médiéval. Il y a très peu d’effets de profondeur et les ouvriers sont surdimensionnés par rapport à leur ouvrage.

Histoire ancienne jusqu'à César, (1260-1270), Institut de recherche et d'histoire des textes - CNRS Bible historiale (1300-1324), Institut de recherche et d'histoire des textes - CNRS

Au XVIIe siècle, Leandro Bassano, peintre vénitien de portraits et de sujets religieux, met l’accent sur les constructeurs, maçons et tailleurs de pierre, qui sont au premier plan et occupent la majeure partie du tableau. La tour disparaît presque sous les échafaudages. Le point de vue est à hauteur d’hommes, le véritable sujet étant le travail humain.

Leandro Bassano, La Tour de Babel (entre 1600 et 1622), Londres, The National Gallery

La tour et l’intervention divine
 

Sur l’enluminure des Chroniques du monde du XIVe siècle, la tour s’élève et ressemble davantage à un campanile ; Dieu observe la tour. Un siècle plus tard, sur celle de La cité de Dieu, tout un paysage se déploie à l’arrière-plan d’une tour à étages, la perspective apparaît. La composition est plus complexe ; différentes scènes se déroulent sur la même image, dans différents espaces. La dimension morale est ici éclatante : Dieu intervient par l’intermédiaire de l’ange pour condamner la tour. Ceux qui fabriquent le mortier et ceux qui coupent le bois en croix pour crucifier des hommes travaillent côte à côte. Et Nemrod le tyran, richement vêtu, se tient à droite de la tour.
 
                                                                                                                Chroniques du monde (1370) Institut de recherche et d'histoire des textes - CNRSLa Cité de Dieu (1480), Institut de recherche et d'histoire des textes - CNRS
 
Sur la gravure du Hollandais Cornelis Anthonisz (XVIe siècle), l’intensité dramatique est à son comble : on assiste au moment où la tour est en train de s’écrouler sous l’effet d’une tempête divine. L’œuvre est très didactique – une banderole est déroulée, dont le texte condamne la vanité de l’œuvre. Il s’agit ici d’une métaphore de la Rome pécheresse, l’artiste flamand s’inspirant du Colisée pour représenter la tour.
 
 Cornelis Anthonisz, La destruction de la Tour de Babel (1547), copyright Bibliothèque royale de Belgique
 
 
Au XIXe, dans cette illustration de la Bible, Gustave Doré fait de la sombre tour de Babel frappée par la tempête l’image du destin implacable venant anéantir l’effort des hommes. Mais ce qui domine l’image, c’est la dramatisation du groupe humain, au premier plan. Le désespoir de ce personnage aux bras levés au ciel est celui de l’humanité toute entière, confrontée à des forces qui la dépassent.
 

 

La tour, une ambition colossale
 

À la Renaissance, on revient aux sources de l’Antiquité, et c’est non seulement le Colisée, mais aussi le texte d’Hérodote, qui décrivit la ziggurat de Babylone comme une tour à sept étages autour de laquelle un escalier s’enroule en spirale, qui inspire la forme que donne Bruegel à la tour. Elle change tout à fait d’allure : c’est à partir de la Renaissance qu’elle devient ronde, à galeries superposées de manière hélicoïdale. La ligne d’horizon s’éloigne, la représentation devient plus réaliste. On reconnaît les ports et les bateaux si caractéristiques des paysages flamands de l’époque, et le peintre nous laisse voir le plan de l’intérieur de la tour, ainsi que différentes étapes de la construction.
 
Pieter Bruegel, La Tour de Babel (1563), copyright Kunsthistorisches Museum, Vienne
 
Le gigantisme de la tour, qui écrase le paysage et occupe la plus grande partie du tableau, en souligne la démesure. La disproportion est l’inverse de celle observée au Moyen Âge : les personnages minuscules fourmillent – il y en a environ 7000 sur le tableau de Bruegel conservé à Rotterdam. La tour est vue d’un point de vue élevé, et non plus de la terre, mais seuls quelques nuages évoquent une présence menaçante dans les cieux : aucun miracle n’est représenté chez ces peintres flamands qui vont si souvent prendre comme sujet la tour de Babel (Pieter Bruegel l’Ancien, Lucas van Valckenborch, Hendrick van Cleve…). Ils sont d’un pays réformiste d’Europe du Nord, qui veut mettre fin à l’hégémonie du latin comme langue unificatrice. Même si la tour, penchée et inachevée, présente beaucoup d’imperfections, c’est le génie collectif d’un peuple qu’elle traduit, capable de dominer la nature.
 
Pieter Bruegel, La Tour de Babel (1563), copyright Musée Boijmans Van Beuningen, Rotterdam

La tour totalitaire
 

Métropolis, le film muet de Fritz Lang réalisé en 1926, décrit le fonctionnement d’une ville futuriste inégalitaire. C’est une ville de science-fiction, marquée par le gigantisme et la hauteur. Sur l’image extraite du film, on peut en voir les passerelles et les engins volants. Le siège du pouvoir, où s’exerce l’autorité du chef de la ville, Joh Fredersen, est appelé la « nouvelle tour de Babel ». Cette tour est dans la ville haute, où vivent les puissants, ceux qui en élaborent les plans. Les travailleurs, qui la construisent, vivent sous terre et risquent leur vie sur les machines. Dans cette société de classes manichéenne, l’une est totalement esclave de l’autre. Maria, un personnage féminin appartenant à la classe des travailleurs raconte à ses compagnons le mythe de la tour maudite, établissant un parallèle entre cette histoire et celle qu’ils vivent. Son récit oppose le fondateur de la tour, qui rêve d’un monument à la gloire de l’homme, et les exécutants, les ouvriers esclaves qui se tuent à la tâche et finissent par détruire l’ouvrage détesté. Il y a une telle division entre ceux qui pensent et ceux qui exécutent qu’ils ne peuvent pas se comprendre, même s’ils parlent la même langue. Dans ce film fonctionnant comme une contre-utopie, la tour de Babel est à nouveau symbolique d’une ambition démesurée qui se retourne contre ses concepteurs. Il ne s’agit plus, comme dans la Genèse, d’une œuvre collective, mais d’un projet confisqué par quelques-uns au détriment des autres.
 
Metropolis, Fritz Lang (1926), la "nouvelle tour de Babel"

Le « babélisme » du monde contemporain
 

 Au XXIe siècle, les artistes se saisissent toujours du motif de la Tour de Babel. Mais, loin de se disperser loin d’elle comme dans le texte de la Genèse, les hommes l’habitent. Babel représente la confusion du monde contemporain dans son ensemble. Babel TV de Patrick Mimran  (voir l’oeuvre en ligne) est une installation d’environ 3m50 de hauteur, très nettement inspirée de la Tour de Pieter Bruegel l’Ancien, conservée à Rotterdam. C’est l’incommunicabilité au cœur de notre monde contemporain, en dépit de ses médias à haute technologie, que l’artiste décrit à travers la confusion sonore créée par ces 40 vidéos représentant des bouches qui parlent en même temps. 
 
Alejandro González Inárritu, le réalisateur du film Babel (2006), explique le choix du titre en disant qu’il voulait « englober toute l’idée de la communication humaine, ses ambitions, sa beauté et ses problèmes, en un seul mot » : « C’était comme une métaphore pour le film. Chacun de nous parle sa propre langue, différente des autres, mais nous partageons tous la même structure spirituelle ». Le film juxtapose trois histoires liées par un même sentiment d’incommunicabilité dans trois continents différents, l’Amérique (États-Unis et Mexique), l’Afrique (Maroc) et l’Asie (Japon).  
 
La photographe Julee Holcombe reprend la silhouette et la composition des tours flamandes du XVIe siècle (tour gigantesque au centre de l’image, horizon lointain, mer à droite -  voir le tableau 1 en ligne), pour donner à travers elle, là encore, une vision du monde contemporain et ses métropoles géantes. La ville – tour, créée par collage photographique, juxtapose sans ordre une série hétéroclite de bâtiments modernes. Composée essentiellement de gratte-ciels à l’assaut des hauteurs, elle se présente comme le résumé des techniques architecturales d’une époque. C’est encore la confusion et l’ambition qui se donnent à voir – dont l’homme est pourtant absent. La dimension humaine manque à ces photographies de Babel, étrangement dépeuplée. (voir le tableau 2 en ligne 
 
 

 

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