GILGAMESH

Corpus littéraire

Les axes essentiels qui traversent l’Épopée sont de ceux qu’on retrouve dans tous les grands textes fondateurs – la Bible et la littérature gréco-romaine entre autres – témoignant des efforts de l’humain de comprendre d’où il vient et ce qu’il est.

I. La condition humaine : l’origine et la fin

 

1. Création de l’homme

 

L’anthropogonie est, avec la création du monde, la première grande énigme.

 

 


Michel Ange, La Création d’Adam (1508-1512), Chapelle Sixtine

On trouve une première tentative d’explication dans une œuvre mésopotamienne, le Poème d’Atrahasis (vers 1700 av. J.-C.) : l’homme est fabriqué par les dieux, à base d’argile et de sang d’un dieu mineur sacrifié. La création de l’homme est utile aux dieux, qui ont eu un jour besoin de travailleurs à leur service . La fabrication d’Enkidu, au début de l’Épopée de Gilgamesh, répond elle aussi à une nécessité pressante pour eux, celle de modérer Gilgamesh. Enkidu est donc créé avec de l’argile, qui est la matière même du sol mésopotamien – une plaine limoneuse – et le précieux support de l’écriture… Dans l’Épopée, on trouve également l’expression « redevenir argile », qui signifie mourir.

Ce modelage de l’homme à partir de substances terrestres et divines se retrouve bien sûr dans la Genèse, où Dieu crée Adam à son image, avec de la terre animée par son souffle. De même, dans le Coran, l’homme est formé par Allah à partir d’argile à laquelle il insuffle son esprit. Et dans Les Métamorphoses, Ovide suppose que l’homme a été formé par Prométhée avec de la terre mêlée à l’eau, à l’image des dieux ; son visage est fait pour pouvoir se tourner vers le ciel.

2. Anéantissement et régénération

La destruction de l’humanité, puis son renouveau, à cause de catastrophes naturelles attribuées aux puissances divines, sont des épisodes fréquents dans les grands récits fondateurs de toutes les civilisations.  

Joseph Mallord William Turner, The Evening of the Deluge, c. 1843

National Gallery of Art, Washington, Timken Collection

source :  http://www.nga.gov/exhibitions/2007/turner/index.shtm

Le récit d’Ut-Napishtim dans la tablette XI de l’Épopée est repris du Poème d’Atrahasis (Atrahasis, « l’Infiniment Sage », désigne le survivant du Déluge), qui reprend lui-même une ancienne légende sumérienne. C’est en 1872 que pour la première fois une tablette en cunéiforme décrivant le Déluge fut trouvée et traduite, révélant que cet épisode de la Bible avait trouvé son inspiration dans un récit mésopotamien. Un mythe grec évoque aussi un cataclysme envoyé par les dieux irrités auquel échappent Deucalion et Pyrrha ; Ovide le rapporte dans le livre I des Métamorphoses.

Dans l’Épopée de Gilgamesh, dans la Genèse, et dans Les Métamorphoses, l’élément déclencheur est la colère divine et la décision de noyer la race humaine, soit parce qu’elle est devenue trop nombreuse et bruyante (c’est la raison invoquée par Enlil dans le Poème d’Atrahasis), soit parce qu’elle est mauvaise et corrompue (c’est ce que constatent Dieu et Zeus/Jupiter).

Mais il y a des rescapés : dans l’Épopée, le dieu Enki prévient en secret son fidèle Ut-Napishtim pour qu’il construise un bateau, dans lequel monteront sa famille, toutes les espèces animales, et des artisans de tous les métiers. Dans l’Ancien Testament, c’est Noé (ci-contre, L’Arche de Noé de Gustave Doré) le juste qui trouve grâce aux yeux de Dieu ; il lui ordonne de construire une arche dans laquelle, de même, sa famille et les espèces animales seront sauvegardées. Dans le mythe grec, Deucalion, fils de Prométhée et Pyrrha sa femme, les plus vertueux des humains, réussissent à échapper à la mort.

Les trois récits évoquent la même catastrophe (les eaux montent, la tempête détruit tout), mais sur un ton différent. Dans l’Épopée de Gilgamesh, Ut-Napishtim raconte la violence surnaturelle à laquelle il a assisté et dont il est le seul survivant ; le passage est épique, et suscite l’effroi.

« Lorsque brilla le point du jour, monta de l’horizon une nuée noire dans laquelle tonnait Adad, le dieu de l’Orage. En avant-garde marchaient les chambellans divins, sillonnant les collines et le plat pays. Le dieu Nergal, maître du monde souterrain et de la mort, arracha les vannes célestes et Ninurta, le délégué des dieux sur la Terre, se mit à faire déborder les barrages, tandis que les dieux infernaux projetaient des torches et, de leurs éclats divins, embrasaient toute la Terre. Adad déploya dans le Ciel son silence de mort, réduisant en ténèbres tout ce qui était lumineux. Les assises de la Terre se brisèrent  comme un vase. Un jour entier, le premier, l’ouragan se déchaîna et le Déluge déferla. L’anathème passa sur les hommes comme la guerre. Personne ne voyait plus personne ; du Ciel, on ne pouvait plus distinguer les multitudes parmi ces trombes d’eau ». (Gilgamesh, p. 55)

La Bible présente les faits de manière neutre : la volonté de Dieu s’accomplit comme il l’avait annoncé, tout simplement.

« Le Déluge eut lieu sur la terre pendant quarante jours. Les eaux grossirent et soulevèrent l’arche qui s’éleva au-dessus de la terre. Les eaux furent en crue, formèrent une masse énorme sur la terre, et l’arche dériva à la surface des eaux. La crue des eaux devint de plus en plus forte sur la terre et, sous toute l’étendue des cieux, toutes les montagnes les plus élevées furent recouvertes par une hauteur de quinze coudées. Avec la crue des eaux qui recouvrirent les montagnes, expira toute chair qui remuait sur la terre, oiseaux, bestiaux, bêtes sauvages, toutes les bestioles qui grouillaient sur la terre, et tout homme. Tous ceux qui respiraient l’air par une haleine de vie, tous ceux qui vivaient sur la terre ferme moururent ». (Genèse, chapitre 7)

Le Déluge est pour le poète Ovide l’occasion de nous donner à contempler un monde métamorphosé, dont il imagine toutes les lois renversées : le haut et le bas, la terre et la mer, la force et la faiblesse se confondent.

« Déjà on ne distinguait plus la mer de la terre ; tout était océan ; l’océan lui-même n’avait plus de rivages. (…) Les Néréides s’émerveillent de voir au fond des eaux des parcs, des villes, des maisons ; les dauphins habitent les forêts ; ils bondissent au sommet de leurs ramures et se heurtent contre les chênes qu’ils agitent. Le loup nage au milieu des brebis ; l’onde charrie des lions au poil fauve ; l’onde charrie des tigres ; le sanglier ne trouve aucun secours dans sa force foudroyante et les jambes agiles du cerf ne l’empêchent pas d’être emporté ; après avoir longtemps cherché une terre où se poser, l’oiseau errant, ses ailes lasses, tombe dans la mer. L’immense débordement de l’océan avait recouvert les collines ; des flots jusqu’alors inconnus battaient les sommets des montagnes ». (Ovide, Les Métamorphoses, livre I)

Le Déluge, illustration de La cité de Dieu de Saint Augustin (XVe siècle) © BNF

Enfin, les bateaux des rescapés accostent chacun sur un sommet : le mont Nisir, le mont Ararat, le mont Parnasse. Ut-Napishtim et Noé lâchent des oiseaux pour savoir si l’eau s’est retirée sur d’autres terres. Le premier envoie successivement une colombe, une hirondelle, puis un corbeau qui ne revient pas, signe qu’il a trouvé à manger et que la terre est à nouveau habitable. Noé envoie un corbeau, puis une colombe, qui revient avec une branche d’olivier, signe que les eaux descendent. Ils offrent alors un sacrifice qui est agréable aux dieux, décidés à ne plus anéantir les hommes. Ut-Napishtim et sa femme sont même rendus immortels, à l’égal des dieux.

Enki conseille au dieu Enlil d’autres méthodes pour calmer sa colère : le châtiment du seul coupable ou le pardon. Et pour réguler la multiplication des hommes, il suggère les bêtes sauvages, la famine, et la maladie. A l’inverse, dans la Genèse, Dieu demande aux hommes d’être féconds pour repeupler la terre, puis établit avec eux une nouvelle alliance, symbolisée par l’arc en ciel. Enfin, c’est grâce aux prières de Deucalion et Pyrrha que des hommes nouveaux sortent de terre : l’oracle leur demande de jeter derrière eux les os de leur grande mère (la Terre) ; ce sont les pierres, qui prennent alors forme humaine :

« Puis elles s’allongent, leur nature s’adoucit et on peut y reconnaître jusqu’à un certain point, quoique vague encore, la figure humaine telle qu’elle commence à sortir du marbre, à peine ébauchée et toute pareille aux statues imparfaites. La partie de ces pierres où quelques sucs liquides se mêlent à la terre devient chair ; ce qui est solide et ne peut fléchir se change en os ; ce qui était veine subsiste sous le même nom ; dans un bref espace de temps, comme l’avaient voulu les dieux les pierres lancées par les mains masculines prirent la forme d’un homme et le sexe féminin dut une nouvelle vie à celles qu’un femme avait jetées. Voilà pourquoi nous sommes une race dure, à l’épreuve de la fatigue ; nous donnons nous-même la preuve de notre origine première ». (Ovide, Les Métamorphoses)

Cette métamorphose merveilleuse nous donne ainsi un éclaircissement sur le genre humain.

Ces trois récits ont chacun une visée morale : ils invitent les hommes à l’humilité, au vu de la puissance divine, et à une droiture salvatrice. Mais ils rendent aussi justice à l’ingéniosité humaine : l’idée de faire monter dans l’arche des artisans de toutes spécialités pour ne pas perdre les techniques et les savoirs, celle de lâcher des oiseaux familiers pour savoir si des terres sont émergées, celle de déchiffrer un oracle obscur pour redonner naissance à l’humanité.

3. L’éphémère et l’immortel : de Gilgamesh à J. L. Borges

Comment vivre avec la pensée qu’on va mourir ?

Confronté douloureusement à cette angoisse, Gilgamesh, dans l’Épopée, rencontre deux personnages qui lui feront comprendre et accepter sa condition.

Ut-Napishtim l’invite à la lucidité en lui rappelant que la mort est inéluctable pour tous les hommes et qu’il est vain de tenter de l’éviter :

« Finalement, qu’as-tu gagné à errer de la sorte, à te perturber et à te bouleverser ? Tu t’es seulement épuisé, saturant tes muscles de lassitude et ta tête d’angoisse, te rapprochant de tes derniers jours. L’être humain quel qu’il soit, est voué à être fauché comme un roseau de cannaie. Le sort de l’humanité est d’être brisée. […] Pour combien de temps bâtissons-nous des maisons ? Pour combien de temps scellons-nous nos engagements ? Combien de temps dure le partage entre les frères ? Même la haine, se maintient-elle ici-bas pour toujours ? Le fleuve déborde-t-il pour toujours ? Face au Soleil, tout à coup, il ne reste plus rien. Ce ne sont plus que libellules emportées par le courant ». (Gilgamesh, p. 52)

 

Dans une célèbre Pensée, Pascal utilisera aussi cette image du roseau pour évoquer la fragilité des hommes, dont l’intelligence est la véritable force.

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir ». (Pascal, Pensées)

 

Blaise Pascal (1623-1662)

La tavernière Siduri, dans la version « ancienne » de l’Épopée, conseille à Gilgamesh de jouir des plaisirs de la vie :

« Où cours-tu, Gilgamesh ? La vie que tu poursuis, tu ne la trouveras pas. Quand les dieux ont créé l’humanité, c’est la mort qu’ils lui ont réservée ! L’immortalité, ils l’ont gardée pour eux. Toi, Gilgamesh, que ton ventre soit repu ! Jour et nuit, réjouis-toi ! Chaque jour, fais la fête ! Danse et amuse-toi ! Que tes vêtements soient immaculés, ta tête bien lavée, baigne-toi à grandes eaux ! Contemple l’enfant qui te tient par la main. Que ta bien-aimée se réjouisse dans tes bras ! Telle est l’occupation des hommes ». (Gilgamesh, p. 50)

 

Dans « L’Écclésiaste », le texte biblique ne dira pas autre chose :

« Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car déjà Dieu a agréé tes œuvres.

Que tes vêtements soient toujours blancs et que l’huile ne manque pas sur ta tête !

Goûte la vie avec la femme que tu aimes durant tous les jours de ta vaine existence, puisque Dieu te donne sous le soleil tous tes jours vains ; car c’est là ta part dans la vie et dans le travail que tu fais sous le soleil.

Tout ce que ta main se trouve capable de faire, fais-le par tes propres forces ; car il n’y a ni œuvre, ni bilan, ni savoir, ni sagesse dans le séjour des morts où tu t’en iras ». (La Bible, « L’Écclésiaste », chapitre 9)

 

Et Horace, dans une ode, invite au carpe diem :

« Tremble, Leuconoé, de chercher à connaître
L’heure de notre mort ; fuis les calculs pervers
De Babylone. À tout il vaut mieux se soumettre
Que Jupiter te concède encor d’autres hivers,
Qu’il les borne au présent, dont mugit l’onde étrusque,
Sois sage, emplis ta cave, et d’un si court chemin
Ôte le long espoir. Je parle, et le temps brusque S’enfuit.
Cueille le jour, sans croire au lendemain ».

(Horace, Odes I, 11 « A Leuconoé »)

 

L’injonction du sage, profiter du temps présent, devient chez le poète Ronsard celle d’aimer :

« Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

Assise auprès du feu, dévidant et filant,

Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

"Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle !"

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,

Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie ». 

(Ronsard, Sonnets pour Hélène)

Anonyme, Pierre de Ronsard (1524-1585)

 

Voici enfin ce qu’un autre héros, obsédé comme Gilgamesh par l’immortalité, découvre à l’issue de sa quête ; c’est la mort qui donne tout son prix à l’existence :

« La mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes ; chaque acte qu’ils accomplissent peut être le dernier ; aucun visage qui ne soit à l’instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout, chez les mortels, a la valeur de l’irrécupérable et de l’aléatoire. Chez les Immortels, en revanche, chaque acte (et chaque pensée) est l’écho de ceux qui dans le passé l’anticipèrent, sans commencement visible ou le fidèle présage de ceux qui, dans l’avenir, le répéteront jusqu’au vertige. Rien qui n’apparaisse pas perdu entre d’infatigables miroirs. Rien ne peut arriver une seule fois, rien n’est précieusement précaire. L’élégiaque, le grave, le cérémoniel ne comptent pas pour les Immortels ».

(Borges, « L’Immortel » L’Aleph)

 

Et dans l’Odyssée, Ulysse refuse l’immortalité que lui offre Calypso :

« - Divin Laertiade, subtil Ulysse, ainsi, tu veux donc retourner dans ta demeure et dans la chère terre de la patrie ? Cependant, reçois mon salut. Si tu savais dans ton esprit combien de maux il est dans ta destinée de subir avant d’arriver à la terre de la patrie, certes, tu resterais ici avec moi, dans cette demeure, et tu serais immortel, bien que tu désires revoir ta femme que tu regrettes tous les jours. Et certes, je me glorifie de ne lui être inférieure ni par la beauté, ni par l’esprit, car les mortelles ne peuvent lutter de beauté avec les immortelles.

Et le subtil Ulysse, lui répondant, parla ainsi :

- Vénérable Déesse, ne t’irrite point pour cela contre moi. Je sais en effet que la sage Pénélope t’est bien inférieure en beauté et majesté. Elle est mortelle, et tu ne connaîtras point la vieillesse ; et, cependant, je veux et je désire tous les jours revoir le moment du retour et regagner ma demeure. Si quelque Dieu m’accable encore de maux sur la sombre mer, je les subirai avec un cœur patient. J’ai déjà beaucoup souffert sur les flots et dans la guerre ; que de nouvelles misères m’arrivent, s’il le faut ».

(Homère, L’Odyssée, chant V)

 

II. L’autre soi-même : un ennemi, un frère

 

1. Le combat épique contre le double

 

L’amitié joue un rôle central dans l’Épopée : la rencontre d’Enkidu est décisive. C’est elle qui entraîne Gilgamesh à mettre sa force à l’épreuve hors de la cité, cessant de tyranniser son peuple. À deux, ils deviennent invincibles.

Seul un très bref passage du combat entre Gilgamesh et Enkidu est conservé, le reste a disparu :

« De toutes ses forces, il [Enkidu] s’élança contre Gilgamesh, bloquant la porte de son pied, et empêcha le souverain d’entrer. Le combat commença, ils s’empoignèrent comme des athlètes, s’arc-boutant tels des taureaux. Dans la lutte, ils démolirent le seuil, arrachèrent les jambages et firent trembler les murs ». (Gilgamesh, p. 21)

Leur vaillance étant égale, ils deviennent amis :

« Alors leurs mains se rejoignirent et ils s’enlacèrent ». (Gilgamesh, p. 22)


Dans La Légende des siècles, Hugo reprend une version médiévale de l’histoire d’Olivier et de Roland évoquant un combat acharné entre les deux héros qui, ne pouvant se vaincre, décident de fraterniser – tout comme Gilgamesh et Enkidu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Victor Hugo en 1883

source : http://www.culture.gouv.fr/GOUPIL/FILES/CHROMO_TYPO.html

 

« Ils se battent combat terrible ! corps à corps.
Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts ;

Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône.

Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,

Le vent trempe en sifflant les brins d’herbe dans l’eau.

C’est le duel effrayant de deux spectres d’airain,

Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,

Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.

Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés,

Les bateliers pensifs qui les ont amenés,

Ont raison d’avoir peur et de fuir dans la plaine,

Et d’oser, de bien loin, les épier à peine,

Car de ces deux enfants, qu’on regarde en tremblant,

L’un s’appelle Olivier et l’autre a nom Roland.

[…]

L’ombre autour d’eux s’emplit de sinistres clartés.

Ils frappent ; le brouillard du fleuve monte et fume ;

[…]

Le jour naît, le combat continue à grand bruit ;

La pâle nuit revient, ils combattent, l’aurore

Reparaît dans les cieux, ils combattent encore.

[…]

Quatre jours sont passés, et l’île et le rivage

Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.

Ils vont, viennent, jamais fuyants, jamais lassés,

Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés,

Et passent, au milieu des ronces remuées,

Comme deux tourbillons et comme deux nuées.

O chocs affreux ! terreur ! tumulte étincelant !

[…]
Plus d’épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes,

Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,

À grands coups de troncs d’arbre, ainsi que des géants.

Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe.

Tout à coup, Olivier, aigle aux yeux de Colombe,

S’arrête, et dit :

« Roland, nous n’en finirons point.

Tant qu’il nous restera quelque tronçon au poing,

Nous lutterons ainsi que lions et panthères.

Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères ? »

(V. Hugo, « Le mariage de Roland », La Légende des Siècles)

 

Le souffle épique du poète fait de cette lutte un combat démesuré, à la dimension du cosmos. L’espace tout entier tremble sous leurs assauts, la durée (cinq nuits) est dilatée, au-delà de l’échelle humaine. Vus comme des géants terrifiants, ils inspirent de l’effroi aux humains. Les deux héros sont comparés à des tempêtes et leur force est agrandie jusqu’au prodige : des arbres arrachés leur servent d’épée.

 

2. La perte de l’ami

 

L’amitié de Gilgamesh et Enkidu est très semblable à celle qui unit deux autres grands personnages épiques, Achille et Patrocle.

Dans les deux cas, c’est le moins puissant des deux qui est sacrifié ; le héros, inconsolable, organise des funérailles grandioses pour son ami et le deuil qu’il subit le change profondément. Dans l’Iliade, Achille fait la paix avec Agamemnon et reprend le combat contre les Troyens. Dans l’Épopée, la perte de son ami amène Gilgamesh à abandonner les exploits guerriers pour chercher à comprendre le sort mortel des hommes.
 

Le deuil de Gilgamesh :

« - Anciens de la vaste cité d’Uruk, dont les mains nous bénissaient lorsque nous partions ensemble, pleurez-le ! Pleure, ô toi la foule qui nous suivait en nous acclamant ! Pleurez, eaux pures des régions montagneuses que nous avons tant de fois gravies. Pleurez, passes étroites des montagnes que nous avons escaladées. (…) Mon ami, panthère de la steppe, avec qui j’avais escaladé la montagne, pris et tué le Taureau-Céleste, abattu Humbaba tapi dans la forêt de Cèdres. Quel sommeil, à présent, s’est emparé de toi ? Te voilà devenu noirâtre et tu ne m’entends plus.

Enkidu ne levait même plus la tête. Gilgamesh lui posa la main sur le cœur, il ne battait plus. Alors, comme on le fait pour une jeune épousée, il voila son visage. Il tournait autour de lui comme une lionne dont les petits sont pris au piège. Il allait et venait, arrachant et semant les boucles de sa chevelure. Il se dépouilla et rejeta ses beaux habits comme une abomination. […] Gilgamesh pleurait à chaudes larmes en parcourant la steppe ». (Gilgamesh, p.43-45)
 

Le deuil d’Achille (ci-dessous, Achille pansant Patrocle, intérieur d’une kylix attique à figures rouges) :

« Il saisit de ses deux mains la poussière du foyer et la répandit sur sa tête, et il en souilla sa belle face ; et la noire poussière souilla sa tunique nektaréenne et, lui-même, étendu tout entier dans la poussière, gisait, et des deux mains arrachait sa chevelure. […] 

Les Acchéens, pendant toute la nuit, pleurèrent autour de Patrocle. Et le Péléide menait le deuil lamentable, posant ses mains tueuses d’hommes sur la poitrine de son compagnon, et gémissant, comme une lionne à longue barbe dont un chasseur a enlevé les petits dans une épaisse forêt. Elle arrive trop tard, et elle gémit, cherchant par toutes les vallées les traces de l’homme ; et une violente colère la saisit. (…)

Achille pleurait, se souvenant de son cher compagnon ; et le sommeil qui dompte tout ne le saisissait pas. Et il se tournait çà et là, regrettant la force de Patrocle et son coeur héroïque. Et il se souvenait des choses accomplies et des maux soufferts ensemble, et de tous leurs combats en traversant la mer dangereuse. Et, à ce souvenir, il versait des larmes, tantôt couché sur le côté, tantôt sur le dos, tantôt le visage contre terre. Puis, il se leva brusquement, et, plein de tristesse, il erra sur le rivage de la mer ».

(Homère, L’Iliade, chants 18 et 24)

Les marques de la douleur, dans ces deux passages pathétiques, sont très semblables : les vêtements magnifiques sont souillés ou rejetés et les cheveux arrachés. Comparés à une lionne à qui ses petits ont été enlevés, Gilgamesh et Achille font partager leur deuil au peuple tout entier. Le souvenir des prouesses réalisées ensemble ravive la souffrance des deux héros qui pleurent, solitaires.

III. Un passage au-delà du monde : rêve et voyage utopique

  

1. Les rêves et leur interprétation : de Gilgamesh à Nerval

 

Le rêve, voie d’accès à l’inconscient selon Freud, est considéré dans l’Antiquité comme  un message des puissances divines ; son interprétation y était souvent réservée aux prêtres, intermédiaires avec le sacré.

 

 

Salvador Dali, Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme-grenade une seconde avant l’éveil (1944)
© Salvador Dalí – Gala-Salvador Dalí Foundation, VEGAP 2000
source : http://dali.uffs.net/galerie/gal.isolat2.php?page=3/gal.isolat2.php?page=3

Dans l’Épopée, les rêves sont un moyen de connaître ce que seuls les dieux connaissent : l’avenir. Ainsi Gilgamesh, avant d’affronter Humbaba, demande-t-il au dieu Shamash de lui envoyer un songe à valeur divinatoire,  espérant de bons augures. Avant de mourir, Enkidu rêve du royaume des morts, signe de sa fin prochaine.

Le premier rêve de Gilgamesh, au début de l’Épopée, est lui aussi prémonitoire :

« - Ma mère, je voudrais te raconter le rêve que j’ai fait cette  nuit. Tandis que m’entouraient les étoiles célestes, un bloc venu du Ciel est tombé près de moi. J’ai voulu le déplacer, mais je n’y parvins pas. Le peuple s’était   rassemblé, la foule se pressait autour de lui. Tous se bousculaient pour le voir et lui baisaient les orteils comme à un nouveau-né. Et moi je le caressais comme une épouse. Puis je l’ai déposé à tes pieds et toi, tu l’as traité comme un autre moi-même !

Sage et avisée, Ninsuna interpréta le rêve de son fils :

- Gilgamesh, les étoiles sont ton escorte. Ce bloc tombé du Ciel, trop lourd pour toi et que tu as déposé à mes pieds, signifie que tu vas rencontrer un compagnon puissant et qui te sera secourable. Que tu l’aies caressé comme une épouse veut dire que lui, au moins, ne t’abandonnera jamais ! Ton rêve est excellent, Gilgamesh, et du meilleur augure ! ». (Gilgamesh, p.18).

Dans le rêve, les mots sont transformés en images, comme dans un rébus. Le rêve dramatise, condense, déplace. L’enjeu de l’interprétation est de parvenir au sens en déchiffrant les images et en rétablissant les liens logiques effacés. C’est la déesse Ninsuna, mère de Gilgamesh, qui déchiffre le rêve.

Ici, le bloc venu du Ciel fait référence à la naissance d’Enkidu, morceau d’argile déposé par les dieux. L’expression « bloc venu du Ciel » a d’ailleurs déjà été utilisée pour décrire le sauvage Enkidu : le chasseur qui l’a découvert dans la steppe le décrivait ainsi. La tentative infructueuse de Gilgamesh, qui cherche à le déplacer, évoque leur futur combat d’égal à égal. La joie et la curiosité qu’éprouveront les habitants d’Uruk face à Enkidu est elle aussi annoncée dans le rêve.
 

 

Le joueur, planche lithographique de la série « Dans le rêve » d’Odilon Redon (1879)

source : http://www.odilonredon.net/planches/planches1879/

 La Bible est riche en récits de songes (de Jacob, de Joseph, de Pharaon…), qui sont toujours à interpréter comme une invitation à reconnaître la toute-puissance divine. Ici, c’est un rêve de Nabuchodonosor, puissant roi de Babylone, qui est évoqué. Il est déchiffré par Daniel comme un avertissement ; le roi devra abandonner son orgueil et glorifier Dieu :

 Daniel dans la fosse aux lions, Mathias Mérian  l’Aîné, 1625-1630 ; source :http://www.biblical-art.com/

 
 

« Moi Nabuchodonosor, j’étais dans ma maison, florissant dans mon palais.

Je vis un songe, et il m’effrayait ; des rêveries sur ma couche, et les visions de mon esprit me tourmentaient.

Je donnai ordre d’introduire en ma présence tous les sages de Babylone, afin qu’ils me fissent connaître l’interprétation du songe.

Alors entrèrent les magiciens, les conjureurs, les chaldéens et les devins ; je dis le songe en leur présence et ils ne m’en firent pas connaître l’interprétation.

A la fin entra Daniel, surnommé Beltshassar selon le nom de mon dieu, qui avait en lui un esprit des dieux saints. Je dis le songe en sa présence : -  Beltshassar, chef des magiciens, toi qui as en toi, je le sais, un esprit des dieux saints et qu’aucun mystère ne dépasse, dis-moi les visions du songe que j’ai vu et son interprétation ! […]

Alors Daniel, surnommé Beltshassar, fut terrifié pendant un moment et ses réflexions le tourmentèrent. Le roi prit la parole et dit : -  Beltshassar, que le songe et son interprétation ne te tourmentent pas !

Beltshassar répondit et dit : -  Monseigneur ! Que le songe soit pour tes ennemis, et son interprétation, pour tes adversaires !

L’arbre que tu as vu, qui devint grand et fort, dont la hauteur parvenait jusqu’au ciel, et la vue, jusqu’à la terre entière ; dont le feuillage était beau et les fruits abondants, et en qui il y avait de la nourriture pour tous ; sous lequel demeuraient les bêtes des champs, et dans le feuillage duquel nichaient les oiseaux du ciel : c’est toi, ô roi ! Car tu es devenu grand et fort ; ta grandeur a crû et est parvenue jusqu’au ciel, et ta souveraineté, jusqu’aux extrémités de la terre.

Puis le roi a vu un Vigilant, un Saint, qui descendait du ciel et disait : Abattez l’arbre et détruisez-le ! Mais la souche de ses racines, laissez-la dans la terre, et avec un lien de fer et de bronze dans la végétation de la campagne ; il sera baigné par la rosée du ciel, et il aura son partage avec les bêtes sauvages, jusqu’à ce que sept périodes passent sur lui.

Telle est l’interprétation, ô roi ! C’est la décision du Très-Haut qui est parvenue jusqu’à Monseigneur le roi : on va te chasser d’entre les hommes ; tu auras ton habitation avec les bêtes des champs ; on te nourrira d’herbe comme les boeufs et on te baignera de la rosée du ciel ; et sept périodes passeront sur toi, jusqu’à ce que tu reconnaisses que le Très-Haut est maître de la royauté des hommes et qu’il la donne à qui il veut.

Puis on a dit de laisser dans la terre la souche des racines de l’arbre : Ta royauté se prolongera pour toi, dès que tu reconnaîtras que le Ciel est le maître. 

C’est pourquoi, ô roi ! que mon conseil t’agrée ! Rachète tes péchés par la justice et tes fautes en ayant pitié des pauvres ! Peut-être y aura-t-il une prolongation pour ta tranquillité !

Tout cela advint au roi Nabuchodonosor ».

(La Bible, « Daniel »)

L’interprétation du songe de l’arbre fonctionne elle aussi en partant des images pour aller vers les concepts : l’arbre florissant évoque la puissance royale, l’arbre abattu est l’orgueil du monarque abattu par Dieu, et les racines reprenant vigueur représentent la souveraineté retrouvée du roi devenu pieux.

 

Dans ce passage d’Aurélia de Nerval, « le rêve est une seconde vie » pour le narrateur, qui y retrouve les êtres chers. Là encore, la réalité viendra confirmer les intuitions du songe. Mais l’interprétation des motifs oniriques est désormais laissée au lecteur :

« De loin en loin s’élevaient des massifs de peupliers, d’acacias et de pins, au sein desquels on entrevoyait des statues noircies par le temps. J’aperçus devant moi un entassement de rochers couverts de lierre d’où jaillissait une source d’eau vive, dont le clapotement harmonieux résonnait sur un bassin d’eau dormante à demi voilée des larges feuilles de nénuphar. 

La dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvement qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant, entoura gracieusement de son bras nu une longue tige de rose trémière, puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements; tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs contours aux nuages pourprés du ciel. Je la perdais de vue à mesure qu’elle se transfigurait, car elle semblait s’évanouir dans sa propre grandeur. « Oh ! ne fuis pas ! m’écriai-je… car la nature meurt avec toi ! ».

Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces, comme pour saisir l’ombre agrandie qui m’échappait, mais je me heurtai à un pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. En le relevant, j’eus la persuasion que c’était le sien… Je reconnus des traits chéris, et, portant les yeux autour de moi, je vis que le jardin avait pris l’aspect d’un cimetière. Des voix disaient : « L’Univers est dans la nuit ! ».

Ce rêve si heureux à son début me jeta dans une grande perplexité. Que signifiait-il ? Je ne le sus que plus tard. Aurélia était morte ».

(Nerval, Aurélia)

 

Gérard de Nerval par Nadar, autour de 1854

 

2. Le voyage utopique : du héros antique à Thomas More

Le voyage est encore un moyen pour le héros de dépasser ses limites, en étant le premier à parvenir au bout du monde. L’Épopée fait même voyager Gilgamesh au-delà du monde, dans un espace utopique. L’éloignement de ces terres permet de tout imaginer.

C’est d’abord le jardin merveilleux que découvre Gilgamesh à l’endroit où le Soleil se lève. Comme le jardin des Hespérides, où les pommes sont en or, la végétation y est en pierres précieuses :

« Devant lui s’étendait le bosquet des dieux, région enchantée où arbres, fruits et fleurs étaient des pierres précieuses. Les fruits étaient en cornaline, les feuillages en lazulite. Les cèdres avaient une fondation d’albâtre. Il vit des palmers avec des dattes en améthystes, le pin maritime chargé d’émeraudes. Les topazes foisonnaient comme ronces et épines. Le caroubier était garni de turquoises, d’agates et d’obsidiennes. Gilgamesh allait et venait parmi ces merveilles ». (Gilgamesh, p.47-48)

C’est ensuite l’île retirée dont l’habitant, Ut-Napishtim, est immortel.

Insatisfait de sa situation présente, le héros voit dans le voyage le moyen de plonger dans l’inconnu à la recherche d’un idéal : l’immortalité. Elle est inaccessible, mais sa quête conduit Gilgamesh sur le chemin de la sérénité et de la sagesse. Au retour, il n’est plus le même ; voici comment le présente le poète, au début de l’Épopée :

« Voici celui qui a tout vu, exploré la Terre entière, pénétré chaque chose. Sage parmi les sages, il a percé tous les secrets, dévoilé tous les mystères !

Il a ouvert le chemin vers les montagnes, creusé des puits sur les pentes les plus inaccessibles, traversé le vaste océan jusqu’à l’endroit d’où surgit le Soleil. Il a exploré l’univers à la recherche de la vie éternelle, atteint avec courage les limites de ce monde ». (Gilgamesh, p.13)

Le Voyageur par excellence, Ulysse, est présenté par l’aède de manière très semblable au début de l’Odyssée ; voyager, c’est acquérir la connaissance :

« Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troie.

Et il vit les cités de peuples nombreux, et il connut leur esprit ; et, dans son cœur, il endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le retour de ses compagnons ».

(Homère, L’Odyssée, chant I)

Les Grecs et les Latins évoqueront souvent ces lieux enchantés, comme l’île des Bienheureux ou les Champs Elysées, dont les morts vertueux peuvent goûter la douceur. Virgile décrit ainsi l’arrivée d’Enée dans la partie lumineuse des Enfers :

« Ils arrivèrent aux lieux riants, aux délicieuses pelouses de bois fortunés, séjour des bienheureux. L’air pur y est plus large et revêt ces plaines d’une lumière éblouissante. Ils y ont un soleil et des astres qu’eux seuls connaissent ».

(Virgile, L’Enéide, livre VI)

L’île de Calypso et le jardin d’Alkinoos imaginés par Homère, les îles Fortunées célébrées par Horace, le jardin d’Eden décrit dans la Bible sont d’autres manifestations de cet idéal, car les cultures humaines ont toujours rêvé d’un âge d’or où le paradis est terrestre.

« Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et il y plaça l’homme qu’il avait formé.

Le Seigneur Dieu fit germer du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger, l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais.

Un fleuve sortait d’Éden pour irriguer le jardin ; de là il se partageait pour former quatre bras ».

(Genèse, chapitre 2)
 

Ci-contre, Claude Lorrain, Départ d’Ulysse du pays des Phéaciens, 1646, Musée du Louvre

 

Homère nous donne à contempler les jardins d’Alkinoos sur l’île des Phéaciens, à travers le regard émerveillé d’Ulysse :

« Et, au delà de la cour, auprès des portes, il y avait un grand jardin de quatre arpents, entouré de tous côtés par une haie. Là, croissaient de grands arbres florissants qui produisaient, les uns la poire et la grenade, les autres les belles oranges, les douces figues et les vertes olives. Et jamais ces fruits ne manquaient ni ne cessaient, et ils duraient tout l’hiver et tout l’été, et Zéphyros, en soufflant, faisait croître les uns et mûrir les autres ; la poire succédait à la poire, la pomme mûrissait après la pomme, et la grappe après la grappe, et la figue après la figue. Là, sur la vigne fructueuse, le raisin séchait, sous l’ardeur de Hélios, en un lieu découvert, et, là, il était cueilli et foulé ; et, parmi les grappes, les unes perdaient leurs fleurs tandis que d’autres mûrissaient. Et à la suite du jardin, il y avait un verger qui produisait abondamment toute l’année. Et il y avait deux sources, dont l’une courait à travers tout le jardin, tandis que l’autre jaillissait sous le seuil de la cour, devant la haute demeure, et les citoyens venaient y puiser de l’eau. Et tels étaient les splendides présents des Dieux dans la demeure d’Alkinoos. 
Le patient et divin Odysseus, s’étant arrêté, admira toutes ces choses, et, quand il les eut admirées, il passa rapidement le seuil de la demeure ».

(Homère, L’Odyssée, chant VII)

Et Horace invite le peuple romain à quitter Rome et ses troubles pour partir aux îles Fortunées :

« Cherchons les campagnes, les heureuses campagnes, les îles fortunées où la terre non labourée produit Cérès chaque année, où fleurit la vigne non émondée, où le bourgeon germe et ne trompe jamais, où la figue brune orne le figuier, où le miel coule du chêne creux, où la source transparente bondit dans son cours murmurant ».

(Horace, Epodes XVI)

 

Bien plus tard, à la Renaissance, à travers la description des jardins sur l’île Utopie, Thomas More exprime un idéal de vie en société bien éloigné des habitudes de son temps :

« Derrière et entre les maisons se trouvent de vastes jardins. Chaque maison a une porte sur la rue et une porte sur le jardin. Ces deux portes s’ouvrent aisément d’un léger coup de main, et laissent entrer le premier venu.

Les Utopiens appliquent en ceci le principe de la possession commune. Pour anéan­tir jusqu’à l’idée de la propriété individuelle et absolue, ils changent de maison tous les dix ans, et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage.

Les habitants des villes soignent leurs jardins avec passion ; ils y cultivent la vigne, les fruits, les fleurs et toutes sortes de plantes. Ils mettent à cette culture tant de science et de goût, que je n’ai jamais vu ailleurs plus de fertilité et d’abondance réunies à un coup d’œil plus gracieux. Le plaisir n’est pas le seul mobile qui les excite au jardinage ; il y a émulation entre les différents quartiers de la ville, qui luttent à l’envi à qui aura le jardin le mieux cultivé. Vraiment, l’on ne peut rien concevoir de plus agréable ni de plus utile aux citoyens que cette occupation. Le fondateur de l’empire l’avait bien compris, car il appliqua tous ses efforts à tourner les esprits vers cette direction ».

(Thomas More, Utopia)

 


Hans Holbein, Portrait de Thomas More, 1527

New York, Frick Collection

source : http://collections.frick.org/Obj496$21794

 

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