Le Fils prodigue : postérité et avatars d'une figure

Texte et image

En France notamment, le XIIIe siècle est surtout marqué par la mise en image de la parabole, "une de celles qui ont été le plus souvent illustrées dans l’histoire de l’art en particulier au Moyen Âge"1, dans les grandes verrières narratives à peu près contemporaines de Courtois d’Arras, des cathédrales de Sens (v.1207-1215), de Bourges (v.1210-1215), de Poitiers (v.1210-1215), de Chartres (1er quart du XIIIe siècle) et d’Auxerre (2ème quart du XIIIe siècle). C’est à Sens dans le déambulatoire de la cathédrale Saint Étienne, que "faisant partie d’un ensemble de quatre verrières datées des années 1207-1215, se trouve le plus ancien des vitraux consacrés à la parabole des deux fils qui ont été conservés. Il est antérieur à ceux de Chartres, Bourges, Poitiers et Auxerre qu’il a vraisemblablement influencés".2

Si la parabole de Luc ne dit pas comment le fils dilapide son bien, les artistes du Moyen Âge vont introduire et développer avec une grande liberté, des scènes de festin, de jeu ou des scènes avec des prostituées. "Il est très remarquable d’ailleurs que la verve,
d’ordinaire si contenue, des artistes se soit ici donnée libre carrière. Ils prennent avec le texte saint les mêmes libertés qu’avec la Légende dorée. Ils nous montrent l’enfant prodigue jouant aux dés dans une taverne, prenant un bain avant de se mettre à table, appelé par des courtisanes qui se tiennent devant leur porte, couronné de fleurs par elles, chassé enfin quand il n’a plus rien à leur donner que son manteau. Ce sont autant de petits tableaux de111 genre où s’égaie leur fantaisie."3

À Sens
Douze médaillons divisés en deux groupes de six qu’il faut lire de bas en haut, de gauche à droite, représentent les scènes suivantes qui suivent fidèlement la trame du récit parabolique :
1. Le fils cadet réclame à son père sa part d’héritage
2. Le père la lui remet
3. Le prodigue fréquente les prostituées
4. Il est couronné lors d’un banquet
5. Le prodigue garde les pourceaux
6. Il a été la proie des démons
7. Le père embrasse son fils qui est de  retour
8. On apporte une robe et on fait tuer le veau gras
9. Le festin
10. De retour des champs, le fils aîné interroge un serviteur
11. Le père sort pour lui parler
12. Le père prend son fils aîné par la main pour le faire entrer dans la maison.
On notera l’introduction du motif du couronnement lors du banquet pour mieux faire sentir ensuite le renversement de fortune, thème fréquent au Moyen Âge.

                                                                   Vitrail de la cathédrale de Sens

À Chartres, plus complet de celui de Sens, ce grand ensemble comporte trente scènes développant des épisodes annexes. Le vitrail illustrant la vie de débauche occupe à lui seul le tiers de la composition.

 1. Le départ

1.Le fils cadet réclame sa part d’héritage
2. Le père lui remet un vase et des pièces d’or
3.Le fils aîné travaille aux champs
4. Le fils cadet s’en va à cheval
5. Son serviteur le quitte tandis qu’il s’arrête
6. Des courtisanes l’invitent à entrer

 

 

 

 

 

 

 

 2. La débauche

 7. Des serviteurs apprêtent les mets
 8. Une des courtisanes embrasse le prodigue assis à la table d’un festin
 9. Les serviteurs apportent les mets
10. Le prodigue est déshabillé et mis au lit
11. Il est couronné de fleurs et caressé
12. Il joue aux dés et a déjà perdu une partie de ses habits

 


 

 

 

 

 

 

L’ idée d’un cycle est reprise par Jacques Joseph dit James Tissot, qui traita le sujet une première fois en 1862 dans une atmosphère médiévale.

Entre 1880 et 1882, il exécute une suite de l’Enfant prodigue (Musée des Beaux Arts de Nantes) pour laquelle il choisit de traiter quatre scènes avec une volonté affichée de réalisme en transposant l’histoire à Nantes à la fin XIXe siècle. Ainsi Le Départ prend place dans un salon bourgeois où au premier plan une grande table centrale ferme l’espace. A gauche, une femme, (la mère ?) coud, tandis qu’à droite, celui qui s’apprête à partir prend congé du père. Au second plan, rêveur, le frère se tient accoudé à la fenêtre qui ouvre sur l’extérieur lumineux.

 

Sous l’influence de la fascination de l’époque pour l’exotisme japonisant, Tissot campe En pays étranger dans une maison de thé japonaise.
Dans un intérieur sombre, rouge et brun doré, de longues silhouettes de geishas exécutent leur pas de danse devant un occidental en costume et chapeau melon assis en tailleur à leurs pieds !

 


Le Retour
se situe sur un ponton en bois, où le fils à genoux, enserre les genoux de son père dont le chapeau a roulé au premier plan et qui entoure la nuque du fils de ses bras. 
Enfin, Le Veau gras, montre dans un décor de guinguette au bord de l’eau, le père en compagnie, qui accueille à la table du repas le fils vêtu en canotier.

Le motif apparu au Moyen Age du festin où le prodigue dépense son bien avec les prostituées va être repris, en particulier dans la peinture allemande ou flamande des XVIe et XVIIe siècles.
Ainsi avec L’enfant prodigue de Jan Sanders van Hemessen (1536, Musée royal des Beaux Arts de Belgique), ou La parabole de l’enfant prodigue (1633) de Frans Francken (le jeune), ou encore Le festin de l’Enfant prodigue (1644) de David Teniers (le jeune), tous deux au Musée du Louvre.

On trouve dans La parabole du fils prodigue (v.1550, Kunsthistorisches Museum de Vienne) du Maître du Fils prodigue, artiste anonyme connu seulement sous le nom de Maître du fils prodigue, et actif vers 1530-1560, une mise en scène et une moralité de la parabole. Au centre, assis à une table garnie, le fils, richement vêtu, caressé par une jeune femme, dépose de l’argent, dont une autre femme subtilise une part. A droite du tableau, à moitié dévêtu, il est chassé de l’auberge. Au premier plan à gauche, on le voit mendier, garder les porcs, et tout à l’arrière plan, se jeter aux pieds de son père. 
Dans la même veine dénonciatrice, Simon de Vos représente la débauche des plaisirs  de l’amour charnel (les courtisanes), du vin et du jeu (les cartes à jouer) dans Le fils prodigue dissipant son héritage (vers 1640, Musée Calvet, Avignon).

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Simon de Vos, Le fils prodigue dissipant son héritage, v. 1640.

On trouve aussi le motif du fils repentant ou "rentrant en lui-même" tandis qu’il garde les porcs. Dans une gravure sur bois et taille-douce, Albrecht Dürer, dans Le fils prodigue, (v.1496) , Musée des Beaux-Arts de Rennes) renouvelle sous une forme pittoresque l’illustration de la parabole en situant l’épisode dans une ferme de Bavière, et montrant le personnage parmi les porcs et dans une attitude repentante. Puvis de Chavane, Le Fils prodigue, ( v. 1879 ) le peint de profil, au premier plan d’ un paysage désolé, presque nu, croisant les bras et joignant les mains en signe de repentir.

Un motif souvent retenu est celui du retour du fils cadet.  

Zone de Texte:  J.Bosch, Le Vagabond (le fils perdu)

J.Bosch, Le Vagabond (Le Fils perdu)

Il inspire à Jérôme Bosch deux tableaux : l’un, appelé Le Vagabond (Le Fils perdu) (1490-1505) est conservé à Rotterdam au Museum Boijmans von Beuningen et représente un homme encore jeune, aux vêtements élimés, baluchon et bâton à la main, qui se met en route, avec un dernier regard vers une masure (maison de plaisirs ?) devant laquelle des porcs s’abreuvent à une auge.

Zone de Texte:  J. Bosch, Le Char à foin

Le second, daté de 1502 se trouve à Madrid au Musée du Prado et fait partie d’un triptyque dit du "Char à foin". L’homme porte cette fois la barbe et les cheveux blancs, il conserve le bâton. À l’arrière-plan, des bandits détroussent leur victime, illustrant les périls rencontrés sur le chemin.

J. Bosch, Le Char à foin

 

 

 

  

Alexandre Robert (1817-1890) dans une huile sur toile de 1872 le représente également avec les attributs traditionnels du pèlerin de St Jacques : bâton du pèlerin ou bourdon et besace (ou calebasse). De même dans Le Retour du fils prodigue de Domenico Maria Viani, (1668-1711) appartenant à la collection Motais de Narbonne et entré au Louvre récemment, on retrouve le bourdon  et la besace (ou calebasse). Le sujet très présent dans la peinture bolonaise de l’époque (Carrache, Le Guerchin) pouvait repré­senter un avertissement aux jeunes gens tentés de dilapider le patrimoine familial.

Zone de Texte:  Viani - Le retour du fils prodigue

 Viani – Le Retour du fils prodigue

Mais le grand motif de prédilection, celui que de loin les artistes vont privilégier , c’est la scène  des retrouvailles avec le père qui valorise l’humilité du fils repenti et repentant et la miséricorde du père.

Dans Le retour du fils prodigue, v.1450, dessin  à la plume extrait du "Speculum humanae salvationis" de Cologne, manuscrit Den Haag, MMW,10 B34, Museum Meermanno Westreenianum, La Haye), en signe d’humilité, le fils est nu, et représenté comme redevenu un enfant nouveau né.

Dans la tradition caravagesque, Giovanni Francesco Barbieri, dit Le Guerchin, (1591-1666), choisit cette scène dans Le Retour du fils prodigue, 1619, Kunsthistorisches Museum, Vienne. Il traite le sujet de façon originale : la scène ne se déroule pas sur le seuil de la maison. Le fils à gauche du tableau, torse dénudé retire son vêtement usé, tandis que le père lui-même, au centre de la composition l’aide à se dévêtir. Un troisième personnage à droite apporte des sandales qui apparaissent au premier plan et une robe d’apparat.

Le Retour du fils prodigue de Giovanni Francesco Barbieri dit Le Guerchin, Vienne, Kunsthistorisches museum 

Domenico Fetti qui s’est inspiré de plusieurs paraboles, celles du semeur en 1621 et celle du Bon Samaritain vers 1623, a choisi les trois paraboles de miséricorde de Luc 15 : la parabole de la drachme perdue (1618-1622, Musée Alte Meister à Dresde), de la brebis perdue à Dresde également, et du fils prodigue pour Le retour du fils prodigue (1620-1623, Kunsthistorisches Museum, Vienne). La scène, dans la tradition vénitienne est transposée dans un palais de style palladien en toile de fond. Des personnages affairés, apprêtant déjà la robe et le veau, ou commentant la scène, encadrent le fils agenouillé de profil, épaule et haut du torse dénudé vers qui le père se penche comme pour le relever.

Rembrandt en fait bien sûr également un sujet de prédilection : la célèbre huile sur toile, Le Retour de l’enfant prodigue du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg (vers 1667; voir le tableau en lien), présente un père de miséricorde dans les bras duquel un fils vient se blottir et dont le pied hors de la sandale et le crâne nu font sentir toute la détresse. La très belle lecture de ce tableau par Paul Baudiquey a fait date.4
Ce motif est central dans l’œuvre Rembrandt comme l’attestent déjà une eau-forte de 1636, un dessin de 1642 et un Prodigue gardant les porcs dans un dessin de 1647, qui témoignent de l’importance de cette figure pour l’artiste.

Bartolomeo Murillo,  a peint un ensemble (v.1660) qui se trouve à la National Gallery of Ireland de Dublin représentant Le fils prodigue recevant sa part d’héritage, Le Départ de l’enfant prodigue et Le retour du fils prodigue. On connaît surtout celui du Retour du fils prodigue (1670-1674) à National Gallery of Art, Washington (Voir le tableau en ligne). Tous les personnages figurent : fils repentant agenouillé que le père prend dans ses bras, au second plan à droite, serviteur avec les vêtements et fils aîné.

 Le sujet est détourné par Jean-Baptiste Greuze, (1725-1805), dans La Malédiction paternelle, le fils ingrat, huile sur toile Paris, Musée du Louvre.

Dans Le retour du fils prodigue de Domenico Maria Viani, le père se précipite vers son fils agenouillé et joignant les mains dans une attitude suppliante. 

Après la représentation de Gustave Doré, Le retour du fils prodigue dans les bras de son père, 1865, on connaît celle de Julius Schorr von Carosfeld, L’enfant prodigue, (1851-1860). Le fils cadet s’agenouille devant le père qui se penche vers lui en lui ouvrant les bras. À l’arrière-plan à droite, le fils aîné relève la tête et ramène son bras devant lui avec une expression de mépris. 

Max Ingrand renoue au XXe siècle avec l’idée médiévale des verrières représentant des  paraboles. Il réalise de 1948 à 1954 pour Notre-Dame-du-Pré au Mans, ancienne abbaye romane devenue église paroissiale et dont les vitraux avaient été détruits en 1944, un ensemble de douze paraboles pour lesquels il s’est inspiré de dessins de Chagall, de Matisse ou de Braque. Il retient entre autres, la parabole du Bon Samaritain, propre à Luc pour illustrer le grand commandement de l’amour du prochain, très fréquemment représenté au Moyen , et deux des paraboles de la miséricorde de Luc 15, celle de la brebis égarée et celle du fils prodigue dont il choisit la scène des retrouvailles.

M. Ingrand, Vitrail

Père et fils se tiennent debout face à  face. À gauche, le père prend dans ses bras son fils nu qu’il enveloppe dans son grand manteau blanc. À leurs pieds, un serviteur tue le veau gras. 

Encore récemment, la figure du fils prodigue a inspiré l’artiste Arcabas que   François Boespflug a contribué à faire connaître. Le peintre choisit aussi de représenter la scène  des retrouvailles dans Le Fils perdu  et retrouvé (1985) dans la prédelle de  Saint-Hugues de Chartreuse. Trois autres œuvres, toutes trois intitulées Le Fils prodigue datent de 1990, 1993 (collections particulières) et de 2002, pour la Chapelle de la Réconciliation, à Costaserina, Bergame, en Italie. Toutes illustrent les retrouvailles où le fils, un très jeune garçon, presque un adolescent, agenouillé, de dos, tête inclinée tend les bras dans un geste implorant, vers son père qui lui ouvre largement les siens. Comme chez Rembrandt, les couleurs chaudes et or donnent une grande tendresse à la scène. L’absence d’autres personnages, contribue à l’intimité de la scène, seul motif récurrent, la présence familière d’un chien qui renifle le fils ou "se dresse de joie sur ses pattes de derrière, sa queue frétille follement au retour du jeune maître, qu’il reconnaît, tel Argos reconnaissant Ulysse, après l’avoir dument flairé."5 

Enfin, la figure de l’enfant prodigue a inspiré les musiciens : Marc-Antoine Charpentier a composé vers 1680 un oratorio Filius Prodigus, Darius Milhaud, une cantate, Le retour de l’Enfant Prodigue, en 1907. Des opéras L’Enfant prodigue d’Auber (livret de Scribe) en 1850 ; The Prodigal Son (1968) de Benjamin Britten, livret de William Plomer, est la dernière de ses trois "paraboles d’église", avec Curlew River (1964), The Burning Fiery Furnace (1966).

La figure du fils prodigue est allée jusqu’à inspirer un ballet : celui de Prokofiev sur une chorégraphie de Balanchine en 1929, avec des décors et costumes de Georges Rouault. C’est Serge Diaghilev, alors directeur des ballets russes, qui en 1928, demanda à Serge Prokofiev de composer une musique sur le thème  du fils prodigue. George Balanchine, alors au début de sa carrière en signa la chorégraphie sur un livret réduit au trict minimum. Une première représentation eut lieu le 21 mai 1929 par les Ballets russes au Théâtre Sarah- Bernhardt. Le ballet fit son entrée au répertoire  de l’Opéra de Paris en 1973. En 2001, il fut représenté au Palais Garnier et Jérémie Belingard, premier danseur, était le fils prodigue.

Au cinéma, dès 1901, Ferdinand Zecca tourne pour Pathé, un Enfant prodigue. Autre film inspiré de la parabole,Le Fils prodigue de Richard Thorpe est tourné en1955. Vingt ans plus tard, en 1976, Youssef Chahine tourne Le retour de l’enfant prodigue : une grande fête se prépare, celle organisée pour la libération d’Ali, prisonnier politique depuis onze ans. Sa famille l’attend avec impatience. Mais la fête tourne rapidement et le film dénonce la domination masculine sur la société mais aussi le pouvoir matriarcal domestique. Parmi les autres œuvres marquantes, il faut signaler Le retour du fils prodigue de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Solaris d’André Tarkovski (1971), Le Retour d’Andreï Zviaguintsev (2003).
 

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1 F. Boespfliug, Saint-Hugues de Chartreuse et autres œuvres, éd. Patrimoine en Isère, 2008, p. 68.

2 Philippe Le Maitre,in La parabole du fils prodigue (Luc 15), Cahiers Évangile, Supplément n° 101, Cerf, p. 54-55.

3 E.Mâle, L’art religieux du XIIème siècle en France – Etude sur l’iconographie du Moyen-Age, Paris, Armand Colin, 1931.

4 Paul Baudiquey, Rembrandt, le retour du Prodigue, Mame, 1995.

5 F. Boespflug, Arcabas, Saint-Hugues de Chartreuse et autres œuvres, Conservation du patrimoine en Isère, 2008, p. 68.

 

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