LA CIVILISATION, MA MÈRE !...
Driss Chraïbi

Pistes pédagogiques

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Trois lectures analytiques, tirées de la séquence ci-dessus (cf. séances 3, 5 et 7) sont développées afin d’aborder des points pouvant poser problème dans le cours de la séquence:
- extrait 1 : le portrait de la mère ;
- extrait 2 : la prise de conscience de la mère ;
- extrait 3 : la prise de conscience et les conclusions du père.


Le portrait de la mère (extrait 1)

Lire l’extrait en ligne sur le site des Parcours littéraires francophones (p. 19-21, de « écoute, mon fils. Tu sais lire maintenant ? » jusqu’à « demain n’était plus à attendre mais à inventer. »Son étude est prévue dans le cadre de la séance 3. Il s’agit de faire travailler les élèves sur le vocabulaire du portrait (en regardant la composition, les réseaux d’opposition et les comparaisons), de travailler sur la valeur des temps et de leur faire découvrir la distinction entre « je narrant » et « je narré », à partir des commentaires du narrateur.

Situation : l’action se déroule au Maroc, à Casablanca, pendant la Seconde Guerre mondiale. Le narrateur, alors lycéen, nous montre les différences entre le monde extérieur occidentalisé et sa maison, dans laquelle la mère maintient vivantes les coutumes ancestrales de son pays.

Ce passage présente trois intérêts majeurs :
- au niveau de l’intrigue, il permet d’apprécier l’évolution future de la mère ;
- il donne une vision « réaliste » du monde des femmes dans le Maroc traditionnel et permet d’aborder le problème de la condition de la femme dans ce pays ;
- il amène à comprendre que le narrateur écrivain est le produit de ces deux « cultures ».


1. L’impression d’authenticité dégagée par la scène

Le narrateur dresse un portrait en action de sa mère. Il dépeint de façon «réaliste» la vie quotidienne des femmes au Maroc. Cette scène d’intérieur montre le décalage entre le monde de la mère qui répète des gestes effectués depuis la nuit des temps et le monde extérieur, celui des hommes. L’histoire racontée est hors du temps et en dehors de l’Histoire. Elle sort du puits de la mémoire du narrateur. La mère, aussi insouciante qu’une enfant, se trouve isolée dans sa propre famille car son rôle se cantonne aux tâches domestiques, l’essentiel de l’éducation étant confié à l’école et l’autorité étant dévolue au père. Sa méconnaissance des choses de la vie est totale et elle ignore tout de la vie de ses enfants et de son mari à l’extérieur de la maison.

Quelques questions pour amener les élèves à commenter le passage
- Relevez tous les mots qui qualifient la mère.
- Comment la mère est-elle présentée dans les quatre premiers paragraphes ? Peut-on dégager un portrait physique et moral du personnage ?
- Que fait la mère des objets qui appartiennent au narrateur ? à quel espace appartiennent-ils ?
- Relevez les comparaisons et expliquez-les.
- Quels sont les éléments de la scène qui rappellent le conte de fées ?
- Qu’apprenons-nous sur le passé de la mère dans l’avant-dernier paragraphe ?
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2. Le lyrisme d’un narrateur qui renoue avec ses souvenirs d’enfance
Le narrateur nous communique l’émotion qui le gagne lorsqu’il raconte ses souvenirs. Sa mère semble être un personnage de conte de fées : elle a le don de transformer tous les objets qu’elle touche. Chacun de ses gestes est guidé par l’intuition de sorte que ses réalisations semblent être le produit de la magie. Son univers rappelle le monde enfantin clos, sécurisant, et peuplé de jeux.

Le regard plein de tendresse du narrateur montre que la mère a su lui transmettre des qualités essentielles à sa fonction d’écrivain. Ce dernier semble rendre hommage à sa muse, son inspiratrice, celle qui lui a permis de rendre vivante sa culture. On peut constater l’opposition entre le contenu de l’enseignement qu’il reçoit (« mathématiques », « Victor Hugo », « latin ») essentiellement tourné vers la raison, détaché de ses racines et le ton lyrique de la narration.

Quelques questions pour amener les élèves à commenter le passage
- Avec qui la mère communique-t-elle ? Expliquez la phrase « elle soliloquait ». Recherchez l’étymologie du mot « enfant ».
- Quelles sont les caractéristiques du « monde extérieur » évoqué par le narrateur? A quel monde appartient le personnage décrit ? A quel monde appartient le narrateur ?
- Quels sont les temps employés dans le passage ? Donnez leurs valeurs. Qui parle dans le dernier paragraphe ?

3. La critique d’une civilisation dont la femme et la féminité seraient écartées
L’histoire de la mère montre qu’elle est entièrement sous l’emprise de la société patriarcale. Servante soumise à ses patrons, elle n’a eu d’autre choix que d’épouser un homme inconnu, beaucoup plus âgé qu’elle.

Infantilisée par son mari et dépendante de ses fils, elle n’a aucune autonomie et vit essentiellement pour les autres. A travers ce portrait, l’auteur critique une civilisation mortifère qui a exclu les femmes et s’est coupé de ses forces profondes, de ses racines.

Quelques questions pour amener les élèves à commenter le passage
- Quelle est la réaction de la mère quand son fils lui raconte sa journée d’école ? Comment peut-on interpréter ce geste ? à quel problème de la société marocaine est-il fait allusion dans ce passage ?
- La mère incarne-t-elle des valeurs ? Sont-elles positives ou négatives ?
- Comparez le terme civilisation présent dans le titre avec l’emploi du mot dans le passage ? Notez les différences. Que dénonce le narrateur à travers ce portrait ?
- Quel rôle a joué la mère dans la construction du narrateur en tant qu’homme et en tant qu’écrivain ?
- Quels sont les points communs entre ce passage et la vie de l’auteur ?
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La prise de conscience de la mère (extrait 2)

Lire l’extrait en ligne sur le site des Parcours littéraires francophones (p. 83-85, de « Habituée à compter sur ses doigts » jusqu’à « éteindre un incendie. »).

Son étude est prévue dans le cadre de la séance 5. Nous pouvons ici aborder les discours rapportés, le discours narratif à travers le souvenir et sa dramatisation. Nous verrons enfin la dénonciation des travers d’une civilisation qui occulte sa part féminine.

Situation : les deux frères font sortir leur mère à l’insu de leur père. Ils lui achètent des vêtements occidentaux. Il lui apprennent également que la magie n’existe pas en lui expliquant le fonctionnement de l’électricité. Après sa première sortie au cinéma, la mère prend conscience de sa condition, de son existence en tant que sujet autonome. Cette nuit-là, elle ne peut pas s’endormir et se confie à l’un de ses fils.

1. La fin d’une époque
Le narrateur fait l’énumération des multiples activités domestiques de la mère en les comparant aux limites de sa vie psychique. Il suggère à travers cet exemple que les femmes des sociétés traditionnelles menaient et mènent encore une existence difficile, privée de repos et de liberté. Toutes les activités de la mère ont pour objectif le bien-être de la famille et non son propre bien-être. Les nombreuses marques de la répétition sont là pour souligner l’ampleur du conditionnement. Les deux premières phrases de l’extrait sont chargées de parenthèses, d’anaphores, d’énumérations, d’accumulations et montrent combien son ancienne vie est un fardeau, pourtant difficile à abandonner. L’ellipse du sujet dans la phrase suivante (« Ne se couchait que lorsque nous étions endormis [...] ») suggère que la mère n’a jamais vécu en tant qu’individu autonome. Elle ne vivait que pour et par sa famille.

Quelques questions pour amener les élèves à commenter le passage
- Qu’arrive-t-il à la mère pour la première fois ? Comparez son état avec celui de l’extrait précédent.
- Qu’apprend-on des activités traditionnelles des femmes au Maroc et de leurs conditions de vie ?
- Relevez les répétitions et expliquez leur présence.
- Indiquez les fonctions des parenthèses.

2. Un intense bouleversement émotionnel qui rend le narrateur impuissant
Les comparaisons établies entre le bouleversement ressenti par la mère et les catastrophes naturelles montrent l’ampleur et la radicalité de la transformation à envisager. La mère tente de résister à cette métamorphose dans un dernier sursaut alors que ses activités traditionnelles appartiennent déjà au passé. Le changement semble inéluctable. La mère connaît pour la première fois l’angoisse. Elle semble refuser un changement dont elle ne saisit pas le sens. La liberté qui lui est offerte lui donne le vertige car elle n’est pas armée intellectuellement pour en faire usage.

Quelques questions pour amener les élèves à commenter le passage
- Quels termes caractérisent la vie psychique de la femme d’autrefois ? Relevez les comparaisons qui traduisent son état actuel. Qu’en déduisez-vous ?
- Comment sont rapportées les paroles de la mère ?
- A quelles difficultés est confrontée la mère lors de cette prise de conscience ?
- « Elle ne cherchait pas à savoir mais à comprendre, à être et non à avoir ou posséder. » En quoi cette phrase explique-t-elle les deux grandes parties du livre ?
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3. Une communication verbale impossible
Le narrateur ne parvient pas à libérer sa mère de ses angoisses. Il lui est impossible de répondre à ses questions car sa propre langue et l’éducation qu’il a reçue sont entièrement raisonnées. Il est incapable de s’adresser au cÅ“ur de sa mère, même en faisant usage de sa langue maternelle. Les concepts appris en français ou en arabe classique représentent le langage de la raison. Le narrateur dénonce ces cultures et ces civilisations vidées de tout humanisme, éloignées de la vie quotidienne des humains et vides de tout sentiment. Le langage qui s’adresserait à la fois au cÅ“ur et à la raison n’existe pas. La mère sera la seule à pouvoir réaliser cette synthèse si elle s’engage sur la voie de la connaissance.

Quelques questions pour amener les élèves à commenter le passage
- Comment réagit le narrateur face à la détresse de sa mère ?
- Dans quelle langue s’exprime-t-il lorsqu’il s’adresse à sa mère ?
- La prise de conscience de la mère a-t-elle une portée individuelle ou collective ?
- Le narrateur critique une certaine conception de la littérature, laquelle ?
- Quelles sont les critiques qu’il adresse à la civilisation dont il parle ?
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La prise de conscience : les conclusions du père (extrait 3)

Lire l’extrait en ligne sur le site des Parcours littéraires francophones (p. 171-173, de « Pa m’a dit » jusqu’à « les affaires que je brasse auraient dû me montrer la voie. »).

Son étude est prévue dans le cadre de la séance 7. Nous nous attacherons au choix des registres de langue, au discours argumentatif (convaincre le destinataire, aborder les différents types d’arguments) et nous développerons le rôle des exemples.

Situation : dans la 1re partie intitulée « être », la mère est enfermée dans une vie d’épouse traditionnelle. Ses fils la poussent à s’émanciper en prenant en charge son éducation. Comme le narrateur part pour la France à la fin de la 1re partie, c’est Nagib, son frère, qui prend le relais de la narration dans la 2e partie du livre intitulée « Avoir ».

Dans cette partie, la mère poursuit sa libération. Elle s’engage politiquement en faveur de la paix et veut rencontrer le général de Gaulle. Elle tient tête à son mari et lui montre combien elle a changé. Dans le dernier chapitre, le père fait son autocritique et prend enfin conscience du rôle économique et culturel que peut jouer une femme émancipée dans la société. Il se réjouit, même si cela est douloureux, de voir sa femme libérée du poids des traditions.

1. Le dialogue, signe de l’instauration de nouveaux modes de relations
Le père est un exilé dans sa propre maison, il a perdu ses repères habituels puisque son épouse a remis en question toutes les prérogatives traditionnelles du paterfamilias. Force est de noter l’importance du dialogue. C’est un signe de l’ouverture du père à d’autres points de vue. Le père, homme d’affaires lettré et religieux dialogue avec Nagib qui a très vite quitté l’école pour lui préférer la «contre-école», celle de la rue, pour reprendre les mots de son frère.

Pour la première fois, le père prend conscience des incohérences qui guidaient sa conduite. Alors qu’il prônait le modernisme économique et technique, il a jusque-là refusé toutes les conséquences sociales et familiales induites par ces transformations.

Quelques questions pour amener les élèves à commenter le passage
- Quel est le rôle du père dans la société traditionnelle ?
- Quel est le rôle de la première phrase ? Comment le père est-il nommé ? Qu’en déduisez-vous sur les relations entre les deux personnages ?
- La présence du dialogue traduit-elle un changement dans les relations entre les deux personnages ?
- Les répliques sont-elles équilibrées ? Qui s’exprime le plus ? Pourquoi ?
- Qui est désigné par le « nous » dans le 1er paragraphe ?
- Quel portrait moral du père peut-on dresser ?
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2. Une remise en question à deux voix
Alors que le père critique son attitude passée et son aveuglement, Nagib fait écho à ses propos en montrant, par ses moqueries, ses exemples triviaux et l’utilisation du registre familier, les absurdités auxquelles peut conduire le conservatisme.

La mère était jusque-là infantilisée puisque ses idées et ses aspirations n’étaient jamais prises en compte. Le père considérait son épouse comme une mineure qui, au moindre faux-pas, devait être punie sévèrement. Il ne l’a jamais soutenue dans son entreprise d’émancipation et se rend compte trop tard de son erreur.

Quelques questions pour amener les élèves à commenter le passage
- A quel registre appartiennent les remarques du fils ? Relevez les termes qui le prouvent. Quel effet produisent ces remarques ?
- Quels sont les domaines successivement abordés par les deux personnages ?
- Cherchez les sens du mot discuter dans un dictionnaire. Pourquoi est-il en italique dans le texte ?

3. Une analyse lucide de l’immobilisme et du conservatisme des sociétés traditionnelles musulmanes : vers une redéfinition de la « civilisation »
L’analyse de l’état des sociétés arabes est présentée de façon vivante grâce à ce dialogue. Cette présence de la dimension orale dans un texte écrit montre la tentative de l’auteur de revivifier la lettre du texte tout comme il souhaiterait voir les civilisations redevenir vivantes et humaines.

Le nouvel humanisme ne peut passer que par la redécouverte et l’intégration de la part féminine. De même, la littérature ne redeviendra vivante que lorsqu’elle saura s’adresser à tous, sans distinction.

Quelques questions pour amener les élèves à commenter le passage
- En vous aidant d’un dictionnaire et de votre lecture du livre, expliquez l’expression « conscience d’un monde inconscient ». Qui désigne-t-elle ?
- Expliquez la portée politique de cette expression.
- Quel domaine aurait pu montrer la voie au père ? Pourquoi ?
- D’après le père, quelle est l’importance des mères dans les sociétés ?
- Selon les personnages, à quoi est dû l’immobilisme des sociétés arabes et musulmanes ?
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Pour aller plus loin :

la place de l’oralité dans quelques romans maghrébins de langue française

Objectifs : l’analyse de cette question pourra être étudiée dans le cadre de la séance 5. Dans l’extrait proposé, le narrateur tente d’expliquer à sa mère le sens de sa démarche mais cette dernière est illettrée. Le narrateur montre qu’il est impossible de lier la littérature, et plus généralement la langue de l’écrit avec celle de l’oral. La critique d’une certaine conception de la littérature traduit le souhait de voir l’oralité revivifier la littérature en la rendant plus proche de tous les hommes.


Nul n’est censé ignorer que les cultures berbères sont essentiellement orales. L’oralité occupe une place importante dans la littérature francophone du Maghreb car de nombreux écrivains ont choisi de lui restituer, dans leurs écrits, sa place perdue. Certains sont même allés jusqu’à lui accorder une légitimité et une authenticité supérieure à celle de l’écrit.

Dans L’Œil et la nuit du Marocain Abdelatif Laâbi, par exemple, le narrateur étudie les rapports entre l’oral et l’écrit et tourne le dos aux idées reçues en montrant combien l’écrit a été infidèle à l’oral :

« L’écrit trahit la légende […]. L’écrit parodia, suivant la logique archaïque des narrations. Il forgea sa version légendaire et prêcha la sainteté. » (La Différence, « Minos », 2003, p. 88)

D’autres montrent combien la culture orale se trouvait du côté de la vie. Pour ne citer qu’un exemple, la mère du narrateur dans La Civilisation, ma Mère !… est analphabète mais possède cette culture et cette vision ancestrale du monde qui sont si importantes pour l’auteur et le narrateur. L’importance accordée à l’oralité ressort parfaitement dans cette citation tirée de l’œuvre :

« Les mots n’avaient plus désormais qu’un seul sens : celui qui s’adressait au cerveau. Secs comme lui. Déshumanisés et déshumanisants. Une culture jadis vivante et à présent écrite. » (p. 85)

Même si elle est souvent évoquée, l’oralité est un concept aux contours assez imprécis. Nous pouvons dire que sa présence induit une communication plus émotive que raisonnée. De ce fait, nous nous limiterons à l’examen de quelques manifestations récurrentes : l’utilisation du registre familier ou vulgaire, l’usage d’un dialecte ou de l’argot, les anaphores incantatoires, les graphies et les dialogues.

1. Une syntaxe négligée
Dans Un été de cendres de l’Algérien Abdelkader Djemaï, les propos du narrateur sont fortement imprégnés par les marques de l’oralité ce qui peut donne
l’illusion qu’il s’adresse directement au lecteur :

« Ce matin, j’ai eu des palpitations. Ce n’est rien. Sans doute un peu de tension, ça doit être le café, les cigarettes, peut-être. » (Gallimard, «Folio», 2000, p.69)

2. L’utilisation de la typographie : les italiques ou les lettres capitales
Les caractères en italique peuvent être une marque d’insistance. Ils peuvent nous donner un indice sur la manière dont un mot devra être lu.

Les lettres capitales sont parfois la marque du cri, signe du bouleversement. Dans L’Œil et la Nuit (La Différence, « Minos », 2003), le narrateur utilise les lettres capitales pour faire entendre le cri qui devrait être aussi celui du lecteur. Il veut donner à entendre sa révolte. Les lettres capitales insistent sur la fraternité qui lie l’écrivain et ses concitoyens comme le montrent les interrogations :

« QU’A-T-ON FAIT DE MON PEUPLE ? » (p. 119)
« GLOIRE GLOIRE à CEUX QUI NOUS TORTURENT » (p. 126)

Le sentiment d’appartenance se fait de plus en plus fort puisque nous passons de l’adjectif possessif « mon » à un « nous » marquant la fusion du locuteur avec les destinataires de l’énoncé.

3. L’emploi du registre familier ou argotique
Le registre familier ou même vulgaire vise à davantage « prosaïser » l’écrit. Dans La Civilisation, ma Mère !… , Nagib utilise souvent le registre familier comme nous avons pu le voir dans l’extrait 3.

4. L’emploi du style affectif
Les ponctuations fortes comme les exclamations ou les interrogations rappellent les intonations orales. Les points de suspension imitent la discontinuité que peuvent avoir des phrases prononcées oralement.

Ainsi, le titre La Civilisation, ma Mère !… sonne comme un appel. La « tirade » de la mère dans le même ouvrage (p. 131) semble davantage parlée qu’écrite tant ses propos sont décousus. Les multiples interrogations et exclamations traduisent l’intensité de son trouble émotionnel et le théâtralisent. Il en va de même pour le jeu des questions/réponses. Les multiples réseaux de comparaisons ancrent davantage le discours de la mère dans le monde des personnes détentrices de la culture orale.

« – Dis ? mon âme ? où est-elle ? qui est-elle ? que fait-elle ? pourquoi ? en ai-je une ? » (p. 131)

5. L’utilisation du dialogue théâtral
La théâtralisation de la parole marque une forme de domination de l’oralité puisque c’est la parole qui prend le pas sur la narration. Dans Le Muezzin de Mourad Bourboune, on retrouve des dialogues théâtraux impliquant des personnages du roman dans les pages 189 et 285. Il en va de même dans La Civilisation, ma Mère !… à la fin de la page 115.

6. Les anaphores incantatoires
L’anaphore est, selon sa définition rhétorique, la répétition fréquente d’un mot, ou d’une construction de phrase, qui martèle une idée tout en donnant au texte une valeur incantatoire.

Dans Le Muezzin de l’Algérien Mourad Bourboune (Christian Bourgois, 1968), le terme mémoire et l’expression je me souviens sont répétés tout au long du récit. On peut, également, relever de nombreuses anaphores dans La Civilisation, ma Mère !… comme nous l’a montré l’étude de l’extrait 2.

Il arrive aussi que la répétition prenne plutôt la forme d’un refrain, comme on le voit à la page 120 du Muezzin. Elle consiste, alors, en une reprise multiple, mais approximative d’un petit nombre de phrases. La répétition porte alors plus sur l’idée que sur la forme précise. Ainsi, « Encore la mémoire » peut être associée à l’expression : « Je me souviens […] » qui suit. L’anaphore peut parfois se trouver dans la structure syntaxique de la phrase suivante. On retrouve, de ce fait, la même structure :

« Je me souviens » + « qui » + verbe à l’imparfait comme dans les phrases : « Je me souviens de la mosquée blanche et de l’été qui commençait […] » ; « Je me souviens du vieillard à demi éteint par l’âge qui appelait […] ».
L’anaphore confère au texte une incontestable musicalité.

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