Parcours pédagogiques

Ce parcours pédagogique en 7 étapes ne rend pas honneur, bien sûr, à l’immense richesse de l’œuvre de Laclos. Il n’est qu’un exemple détaillé de 7 séances au sein d’un ensemble plus large (séquence de 10-12 séances environ) et choisit ici de travailler plus précisément autour du genre (et de la stratégie) épistolaire et de la figure de la femme sous l’Ancien Régime.
Cette perspective a l’avantage de croiser l’histoire littéraire (qui permet d’offrir à l’élève une mise en contexte indispensable) et les exercices habituels attendus au baccalauréat (en particulier lectures analytiques et dissertation).
Une attention particulière est portée à l’analyse de l’image, cinématographique (renvois à l’adaptation de Stephen Frears) et fixe (analyse de tableaux du XVII ou XVIIIe siècle). Les trois lectures analytiques proposées ici sont développées dans la rubrique "Vers l’épreuve" du dossier.

 

Etape n° 1 : la lettre et le genre épistolaire sous l’Ancien Régime

Objectifs :
Il s’agira tout d’abord, et par l’analyse un document facile d’accès (analyse d’un tableau), de faire le point sur des connaissances de base (révision du schéma de communication, et particularisme de la situation de communication différée) tout en vérifiant la lecture des Liaisons dangereuses par des questions et retours sur des exemples précis (les moyens de communications, la lettre dans sa dimension « physique », la lettre « piège » et preuve, le style…)

Activités :
Lecture de l’image : Jean Raoux (1677-1734), Jeune fille lisant une lettre, Paris, Musée du Louvre (on trouvera une reproduction du tableau dans Jean Starobinski, L’invention de la liberté, illustration n° 39)

Voir le tableau sur le site de la RMN (Réunion des Musées Nationaux) :
http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/

 Questions :
1) A quelle classe vous semble appartenir la jeune fille ? Pourquoi ?
2) Par quoi est attiré votre regard ?
3) A l’époque où le tableau a été peint, comment sont acheminées les lettres ?
4) A votre avis, de quelle nature est la lettre que parcourt la jeune fille ? Quel indice vous permet de l’affirmer de façon sûre ?
5) Quel est donc l’émetteur de la lettre ? Quel est le destinataire ?
6) Dans le schéma de communication tel que vous le connaissez, quelle particularité occupe la lettre ? (communication différée)
7) La lettre parcourue par la jeune fille est une lettre d’amour. Cet objet est intime, destinée à n’être lue que par les deux personnes concernées : est-ce le cas des lettres d’amour échangées dans les Liaisons dangereuses ? Citez des exemples.
8) Comment ces lettres peuvent-elles se retrouver dans des mains auxquelles elles ne sont pas destinées ? Citez des exemples précis.
9) Tout écrit est une preuve (et donc une accusation) : avez-vous souvenir de paroles précises de personnages demandant des lettres comme preuve ? Citez des exemples de lettres qui fonctionnent comme preuves dans Les Liaisons dangereuses.
10) Les romans épistolaires que vous pouvez connaître ont-ils pour thème majeur l’amour ? Citez des exemples (la question, très vaste, sert à faire le point sur les connaissance des élèves : souvenirs des Lettres persanes – où l’amour n’est pas la thématique – ou d’autres romans étudiés dans le cadre de la découverte de l’épistolaire en classe de 4ème ; cela permet d’entrer dans le second point sur la lettre comme exercice de style et expression des sentiments : étape n° 2).

Le but de cette série de question est d’entrer dans le vif du sujet et de pouvoir faire émerger la lettre dans toute sa matérialité : on peut ainsi faire un petit historique (lettre cachetée, acheminée par poste…), insister sur le temps de « livraison » et montrer ce que cette situation de communication différée  implique et  permet dans Les Liaisons dangereuses : interception de lettres, domestiques soudoyés, manipulation, lettre timbrée d’une ville, écrite d’une autre (cf la lettre 48)…
On reviendra ainsi tout de suite sur l’échange perverti par Valmont et la Marquise, la lettre privée devenant publique (lettre 48) ou du moins lue par des yeux tiers.
On soulignera que la lettre est une preuve, et donc un piège (et l’on donnera des exemples précis : la Marquise de Merteuil qui demande une preuve écrite par la Présidente pour valider la victoire de Valmont ; la précaution de Madame de Volanges qui demande au chevalier Danceny que toutes les lettres échangées entre lui et sa fille lui soient retournées – cf lettre 62 – ; la même Marquise de Merteuil, habituellement si avertie, qui se voit accusée par les propres lettres qu’elle a écrites…) pour souligner la mécanique mise en place par l’ouvrage.
 

Etape n° 2 : La lettre et le genre épistolaire sous l’Ancien Régime (suite)

Objectifs :
Cette seconde séance consacrée à l’épistolaire s’intéresse davantage au genre épistolaire comme stratégie et « exercice de style ».
La dominante est d’histoire littéraire, et de lecture analytique (comprendre comment la façon d’écrire dévoile quelqu’un et comment on peut aussi pervertir cette notion de style : imitation des égarements de l’amour, art de l’écrivain…)

Activités :
Préalable : On a gardé en mémoire la dernière question du questionnaire (sur l’amour et le roman épistolaire) et on a demandé aux élèves de lire l’avertissement et la préface du rédacteur.

A partir de questions liées à ces lectures, on fera émerger l’importance du style, la nécessité de « faire vrai » (on reviendra sur la stratégie des lettres trouvées, du brouillage des frontières entre fiction et réalité : vraies lettres ? fausses lettres ? avec des exemples historiques précis – Les lettres portugaises par exemple)

On débattra ensuite en cours des paroles de la marquise de Merteuil dans sa lettre 33 :
« Il n’y a rien de si difficile en amour, que d’écrire ce que l’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable : ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots ; mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit ».

Comment réussir à imiter les égarements du cœur ? Comment peut se lire le sentiment dans une lettre (analyse de la ponctuation expressive…) ? Quels traits de caractère les élèves sentent-ils au travers des différentes façons d’écrire des personnages ?

Travail de rédaction : Une même nouvelle, deux tons différents (par exemple : annonce d’un mariage : lettre administrative – horaires, informations pratiques…  et lettre de la mariée à sa meilleure amie)

Avec une très bonne classe, on peut choisir de comparer les styles des personnages en lisant la lettre 1 (Cécile Volanges à Sophie Carnay) et la lettre 117 (lettre de Cécile Volanges au Chevalier Danceny, dictée par Valmont et dont le Chevalier Danceny dira avec ravissement qu’il y a trouvé comme un ton nouveau)
Après avoir mis en lumière les différents styles de chacun (spontanéité de Cécile qui écrit au fil de la plume, sans aucune construction, ton parlé… / doubles sens permanents de Valmont, usages de sophismes…) on pourra demander aux élèves de réécrire la lettre 117 en laissant Cécile tenir la plume.

Etape n° 3 : Lecture analytique : Lettre 48

En droite ligne des deux précédentes séances, la lecture analytique vient illustrer la stratégie épistolaire, le schéma de communication bien précis (et ici perverti) que permet la lettre et la maîtrise du style.
Voir lecture analytique n° 1

Etape n° 4 : Histoire littéraire et culturelle : la femme sous l’Ancien Régime

Objectifs :
Il s’agira, à partir d’un cas bien précis, celui de cette femme d’exception que représente la Marquise de Merteuil, de mieux comprendre la position de la femme sous l’Ancien Régime.

Activités :
On partira de l’extrait du film de Stephen Frears [ ] et/ou de la lettre 81 où la Marquise de Merteuil expose à Valmont son entrée dans le monde et sa conduite.

On demandera aux élèves :
De donner la situation sociale et financière de la Marquise de Merteuil.
De relever une phrase qui montre qu’elle se considère comme différente des autres femmes.
Quel est le sort habituellement réservé aux femmes au XVIIIème siècle ?
On demandera aux élèves d’expliquer de quoi vient cette différence.
Quelles sont les marques de sa prudence ?
Qu’avez-vous à dire de la phrase : « Ces précautions et celle de ne jamais écrire » ?

On ne pourra se dispenser de débattre en commun des revendications de la marquise : comprenez-vous sa volonté de liberté, d’émancipation ? Trouvez-vous le comportement de cette femme admirable ? défendable ? incompréhensible ? Cette lettre vous permet-elle de mieux la comprendre ?…

Le tout donnera lieu à un cours sur la situation de la femme sous l’Ancien Régime. On s’intéressera particulièrement aux questions du mariage, du veuvage, et de leurs rares alternatives (couvent, fidélité, mauvaise réputation…). Les figures littéraires de la veuve et de la prude seront également étudiées (avec des recours aux moralistes, à Molière…).
Bien sûr ce sera l’occasion de s’intéresser à la question de l’éducation des femmes, aux positions des Lumières (et en particulier de Rousseau) sur le sujet, ainsi qu’à celles de Choderlos de Laclos.
Ce thème peut d’ailleurs à lui seul donner lieu à un débat, toujours d’actualité, en classe.

On peut aussi proposer ce cours sous la forme d’une lecture analytique plus précise de « Mais moi, qu’ai-je de commun…» jusqu’à « je ne désirai pas de jouir, je voulais savoir ; le désir de m’instruire m’en donna les moyens. »

Etape n° 5 : Lecture analytique et analyse de l’image

(comparaison texte et adaptation cinématographique) : Lettre 96 (Cécile déshonorée)

Activités :
voir lecture analytique n° 2 et l’analyse filmique en relation.
On profitera des deux supports (textuel et cinématographique) pour s’intéresser à ce que chacun permet et pour discuter les partis pris d’adaptation (dominante orale : débat).
La lecture analytique est doublée d’une analyse de l’image (Jean-Baptiste Greuze, La cruche cassée)

Voir le tableau en ligne, sur le site de l’académie d’Amiens :
http://pedagogie.ac-amiens.fr/lettres/TICE/apologue/greuze.htmpedagogie.ac-amiens.fr/lettres/TICE/apologue/greuze.htm

Etape n° 6 : lecture analytique : Lettre 125

Voir lecture analytique n° 3.
Cette lecture analytique permet de s’intéresser plus précisément au couple Valmont/Merteuil et aux relations qu’il entretient.

Etape n° 7 : Dissertation

Objectifs :
Comparer deux textes (et deux portraits de femmes) importants de la littérature européenne :
La Marquise de Merteuil (Les Liaisons dangereuses) et Moll Flanders (Moll Flanders, Daniel Defoe, 1722), analysée par la romancière Virginia Woolf.
Voir les points de convergence – et éventuellement de divergence – entre deux femmes « fortes » de la littérature du XVIIIe siècle.
Etre capable d’argumenter et d’illustrer.
S’entraîner à l’un des exercices du baccalauréat tout en réinvestissant les connaissances acquises au cours de la lecture et de la séquence.

Activités :
On peut choisir de dédoubler la séance et de travailler d’abord sur le texte de Virginia Woolf (sous forme de débat participatif) pour demander ensuite aux élèves de réinvestir les arguments et illustrations trouvés en commun au sein d’une dissertation individuelle (exercice de travail du plan, de mise en forme des idées et de rédaction).
On peut également choisir de donner directement le texte et le sujet de la dissertation.

Le texte de Virginia Woolf, traduit par l’auteur de ce dossier, et le sujet sont disponibles dans la section "Vers l’épreuve").

Remarque : On peut, bien sûr, profiter de cette occasion pour s’intéresser de façon plus précise à cette autre figure de femme forte qu’est Moll Flanders, cependant, la connaissance de ce chef d’œuvre anglais n’est nullement nécessaire à l’exploitation du texte de Virginia Woolf et l’on ne demande pas aux élèves – ni même au professeur ! – de savoir décoder les références précises auxquelles appelle l’extrait.
Les personnages de Moll Flanders et de la Marquise de Merteuil ne sont pas absolument semblables (ne serait-ce que par – et surtout par – leur différence de classe) mais les propos de Virginia Woolf sur l’héroïne anglaise éveillent des échos certains avec l’aristocrate française.