Groupements de textes

Nous proposons ici deux groupements de textes. Un autre groupement de textes, concernant l’écriture épistolaire est proposé dans le parcours pédagogique et fera l’objet d’un travail dans la rubrique « Vers l’épreuve »

 

1 : Le personnage de la veuve sous l’Ancien Régime

*Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, lettre n° 81 ;  de « La maladie de M. de Merteuil vint interrompre de si douces occupations… » à « j’ai su étouffer d’avance, sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes dangereux auraient pu obtenir. »
Lire le texte en ligne :
http://fr.wikisource.org/wiki/Les_Liaisons_dangereuses_-_Lettre_81
 
*Molière, Le Misanthrope, Acte V, scène finale, de Célimène : « Oui, vous pouvez tout dire : / vous êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez, / et de me reprocher tout ce que vous voudrez… » à Alceste : « Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage / De vos indignes fers pour jamais me dégage. »
Lire le texte en ligne :
http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Misanthrope#Sc.C3.A8ne_derni.C3.A8re
 
*La Fontaine, "La Jeune Veuve" (Fables, livre VI, 21)
Lire le texte en ligne, avec l’illustration de Tony Johannot :
http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/jeunvve.htm
 
Analyse de l’image :
La Jeune Veuve, illustration de Tony Johannot à l’édition de 1895 des Fables de La Fontaine
 
Pistes d’analyse :
 
Ce groupement de textes permet d’étudier le statut de la femme aux XVIIe et XVIIIe siècles, et en particulier le statut de la jeune veuve. Cette figure, classique en littérature, aurait pu (et peut être) couplée avec la figure de la prude, également répandue dans les textes (dans Les Liaisons dangereuses, bien sûr, mais l’on peut songer au personnage d’Arsinoé chez Molière, et à certains portraits chez les moralistes.)
L’intérêt est avant tout le volet d’histoire culturelle offert par le thème, mais les trois textes, illustrant trois genres littéraires aux codes bien précis (le roman épistolaire, le théâtre et la poésie) permettent quelques révisions utiles (versification, en particulier).
La lettre n°81 des Liaisons dangereuses appelle, bien sûr, une analyse plus précise du personnage de la Marquise de Merteuil, femme d’exception et veuve à la ligne de conduite bien particulière, qui pousse l’usage de sa liberté plus loin que ses semblables de l’époque (« puis-je deviner les mille et uns caprices qui gouvernent la tête d’une femme, et par qui seuls vous tenez encore à votre sexe ? » écrit Valmont lettre 76).
 
Au-delà de l’analyse précise des textes que le professeur réservera pour le commentaire composé, le groupement permet de souligner le statut privilégié de la veuve aux XVIIe  et XVIII siècles : ainsi la veuve est souvent jeune (c’est le cas dans les trois textes, et Célimène, en particulier, insiste sur ce fait : « Moi, renoncer au monde, avant que de vieillir ? Et dans votre désert aller m’ensevelir ? »), ce qui lui laisse le temps de profiter de ses attraits sans être soumise à la pression sociale (le mariage ou le couvent, la fidélité ou la chasteté). Elle peut également être riche (c’est le cas d’Araminte chez Marivaux, et c’est souvent le cas dans les textes).
La veuve bénéficie donc d’une autonomie bien plus large que ses consoeurs, et, à condition de savoir jouer de son statut et de sa réputation (voir la Marquise de Merteuil), sa vie sera bien plus plaisante que ne le laisse supposer le mot de « veuvage » (l’analyse des deux portraits contrastés chez La Fontaine est particulièrement parlante dans l’opposition des champs lexicaux de la tristesse et du plaisir). La veuve est donc une des figures qui permet d’entrevoir la naissance d’un certain féminisme à une époque où la marge de liberté de la femme est encore balisée par des codes très contraignants.
  

2 : Accorder sa main : jeux de conquête et séduction

 
 *Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, lettre 99 de « Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne » à « qui tourne infailliblement au profit de la défense. »
Lire le texte en ligne :
 http://fr.wikisource.org/wiki/Les_Liaisons_dangereuses_-_Lettre_99
 
*Stendhal, Le Rouge et le Noir, « Une soirée à la campagne » de « On s’assit enfin, madame de Rênal à côté de Julien… » à « mais enfin cette main lui resta. Son âme fut inondée de bonheur, non qu’il aimât madame de Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser. »
Lire le texte en ligne :
http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Rouge_et_le_Noir_-_Tome_premier,_Chapitre_IX
 
**Flaubert, Madame Bovary, Livre II, chapitre 8 (« les comices agricoles ») de « M. Lieuvain se rassit alors ; M. Derozerays se leva, commençant un autre discours. » à « et mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent. »
Lire le texte en ligne :
http://fr.wikisource.org/wiki/Madame_Bovary_-_Deuxi%C3%A8me_partie#VIII
 
***Sartre, l’analyse de la mauvaise foi : L’Être et le néant, chapitre 2 de « Voici par exemple, une femme qui s’est rendue à son premier rendez-vous » jusqu’à « c’est un certain art de former des concepts contradictoires, c’est-à-dire qui unissent en eux une idée et la négation de cette idée. »
 
 
 Pistes d’analyse :
 
Ce groupement de textes permet, autour d’un thème très précis, de travailler sur des grands textes de la littérature française, souvent donnés en commentaire composé et qui constituent en quelque sorte, un « fond culturel et littéraire » important.
Il peut, en ce sens, être une bonne préparation à l’épreuve du baccalauréat.
 
Tous les textes saisissent le moment crucial où « la femme abandonne sa main », moment décisif dans la stratégie de conquête masculine et qui est souligné ici et mis en valeur (on peut par exemple, analyser les progrès accomplis par Valmont entre la lettre 44 et la lettre 99 ; on peut, surtout, remarquer la dramatisation du moment dans Le Rouge et le Noir, où le combat intérieur de Julien est rythmé par l’horloge).
Si ce moment est si important, c’est que l’abandon de sa main à l’homme par la femme constitue l’autorisation (et la métaphore) de l’acte sexuel à venir : la femme a succombé, s’est rendue (ce que mettent en scène, bien sûr, les passages à venir).
Cette équation est lisible dans tous les textes, et l’utilisation du vocabulaire du combat, cher au libertin, est également fréquente (ainsi la référence au duel chez Stendhal, même si le combat intérieur, dans ce cas précis, est bien du côté de l’assaillant, plus que de la « victime »). L’homme a porté le dernier assaut et se retrouve victorieux.
Aucun romantisme, donc, dans ce geste, qui est avant tout victoire d’orgueil et de tactique. Ce qu’il pourrait rester de douceur et de partage dans le geste est définitivement dynamité par l’art du montage chez Flaubert, qui désamorce tout romantisme naissant par la juxtaposition des propos les plus prosaïques avec les « belles paroles » (on notera particulièrement l’ironie mordante du « Oh ! non, n’est ce pas, je serai quelque chose dans votre pensée, dans votre vie ?  – Race porcine, prix ex aequo… »)
Dans tous les cas, la femme, est présentée comme passive, cette passivité étant une marque de soumission, du moins d’accord tacite, même si rien de tel n’est formulé. L’éclairage philosophique donné par Jean-Paul Sartre est à cet égard assez magistral, et l’on comparera combien le texte de Choderlos de Laclos illustre avec éclat sa théorie : « ces symptômes précieux annoncent, d’une manière non équivoque, le consentement de l’âme : mais rarement a-t-il encore passé jusqu’aux sens. »
L’analyse du libertin et du philosophe se répondent, mettant subtilement en lumière ce moment trouble où la main murmure oui, là où l’esprit s’offusquerait de propositions trop directes. Il s’agit donc de laisser le corps parler… et d’agir.