Vers l’épreuve

Sont proposés dans cette rubrique : des sujets d’épreuves écrites, qui s’appuient sur le corpus littéraire suggéré dans "Groupements de textes" ; des sujets pour l’épreuve orale des examens, à partir des 3 lectures analytiques proposées dans le "Parcours pédagogique" et développées ici, à la suite des sujets. On trouvera également ic le sujet de dissertation proposé comme travail à l’étape 7 du Parcours.  

 

Vers l’écrit

1- Sujet de dissertation proposé à l’étape 7 du Parcours pédagogique

Virginia Woolf à propos de Moll Flanders
 
« Elle ne peut se reposer que sur son esprit et son jugement, et elle doit faire avec les situations d’urgence telles qu’elles se présentent, avec une moralité bien à elle et qui s’adapte selon les circonstances.
La vivacité du récit est en grande partie due au fait qu’ayant transgressé les règles communes dès son plus jeune âge, elle a ainsi gagné la liberté du paria.
(…) Comme elle n’a aucun scrupule à mentir si cela sert ses projets, ses vérités sont elles aussi indéniables, lorsqu’elle les formule. Elle n’a pas de temps à perdre avec ses états d’âme : un moment de désespoir est autorisé, une larme est essuyée et puis c’est « reparti » ! Son esprit aime à déclencher la tempête et elle se délecte à l’exercice de son propre pouvoir. »
 
                                                  Virginia Woolf, The Common Reader (1925)
 
Sujet : Ces propos de la romancière anglaise Virginia Woolf à propos d’un autre personnage de roman, Moll Flanders, vous semble-t-il pouvoir s’appliquer à la Marquise de Merteuil ?
Vous argumenterez votre réponse en illustrant votre devoir d’exemples précis.
 
 
Texte original :
 
« She has to depend entirely upon her own wits and judgement, and to deal with each emergency as it arises by a rule-of-thumb morality which she has forged in her own head. The briskness of the story is due partly to the fact that having transgressed the accepted laws at a very early age she has henceforth the freedom of the outcast. (…) Since she makes no scruple of telling lies when they serve her purpose, there is something undeniable about the truth when she speaks it. She has no time to waste upon the refinements of personal affection; one tear is dropped, one moment of despair allowed, and then “on with the story”. She has a spirit that loves to breast the storm. She delights in the exercice of her own powers.
                                                Virginia Woolf, The Common Reader (1925)
 
2- Groupement de textes n°1 : La stratégie épistolaire
 
Nous choisissons ici de travailler sur ce qui a ouvert la séquence pédagogique (plutôt qu’avec le groupement de textes sur la main) car, dans le cadre du baccalauréat et d’une étude sur Les Liaisons dangereuses, il semble très probable que les connaissances de l’élève sur le genre épistolaire soient sollicitées.
 
Commentaire :
Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, préface (en entier) ou Choderlos de Laclos, préface du rédacteur de « Cet Ouvrage, ou plutôt ce Recueil » à « mais en aurait au moins ôté une partie des défauts ».
Ce sujet choisit d’étudier la stratégie épistolaire dans son lien au romanesque et le jeu qu’il entretient entre fiction et (apparences de) vérité.
On peut aussi choisir, pour un sujet plus classique, une lettre de la Marquise de Sévigné. Par exemple :
Madame de Sévigné, Lettre à M. de Coulanges, datée du 15 décembre 1670
Dissertation :
« Il n’y a rien de si difficile en amour, que d’écrire ce que l’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable : ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots ; mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et cela suffit ».
Ces propos de la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont (lettre 33) vous semblent-ils justifiés : pensez-vous que les sentiments transparaissent dans la façon d’écrire une lettre et que l’art de l’écrivain est de savoir les retranscrire ?
Vous illustrerez vos propos d’exemples précis de la littérature épistolaire.
Ecrit d’invention :
Vous venez d’apprendre une nouvelle particulièrement bouleversante (heureuse ou dramatique). Vous décidez d’écrire à votre meilleur(e) ami(e) pour lui confier votre joie ou votre désespoir.
Vous respecterez les codes de la lettre et prêterez une attention particulière à ce que le lecteur ressente par votre manière d’écrire les émotions que vous éprouvez.
 
 
3- Groupement de textes n°2 : Le statut de la femme sous l’Ancien Régime

Le groupement de textes proposé précédemment porte plus précisément sur le statut de la veuve, mais on considère que le thème de la femme a fait l’objet d’un cours en classe (cf parcours pédagogique).
 
Commentaire :
Molière, Le Misanthrope, Acte V, scène finale, de Célimène : « Oui, vous pouvez tout dire : / vous êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez, / et de me reprocher tout ce que vous voudrez… » à Alceste : « Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage / De vos indignes fers pour jamais me dégage. »
 
Dissertation :
Dans Les Fausses confidences de Marivaux, Dorante s’adresse en ces termes à Araminte, jeune veuve fortunée : « Et d’ailleurs, votre situation est si tranquille et si douce. » (acte I, scène 15)
Pensez-vous, comme Dorante, que le veuvage soit une chance pour les femmes du XVIIème siècle ? Vous appuierez votre argumentation sur des exemples précis tirés de vos lectures.
 
Ecrit d’invention :
 Sujet 1 :
Cécile de Volanges a épousé le chevalier Danceny, elle continue à écrire à Sophie Carnay, sa confidente, pour lui relater sa vie de femme mariée.
En vous appuyant sur votre connaissance du genre épistolaire, et en respectant les caractères des personnages du roman, écrivez une des lettres que Sophie envoie à son amie.
 
Sujet 2 :
Une jeune fille tient tête à son père qui veut la marier à un homme qu’elle n’aime pas.
A la façon de Molière, retranscrivez dans une courte scène de théâtre, l’affrontement du père et de sa fille.
Vous porterez une attention particulière aux arguments de l’un et de l’autre et vos respecterez les codes de l’écriture théâtrale.

 Vers l’oral

Lecture analytique n°1 : lettre 48 (voir plus bas)
 
Question : Quel tour de force littéraire le vicomte de Valmont réussit-il dans cette lettre ? Expliquez pourquoi en vous appuyant sur des exemples précis du texte.
 
« A l’entretien » :
- Dans les indications liées à la lettre, qu’est-ce qui prouve que celle-ci n’a pas été écrite à Paris ?
- Combien de lecteurs ont-ils eu cette lettre devant les yeux ? Citez-les.
- Souvenez-vous du texte et de l’adaptation cinématographique de Stephen Frears : quelle est la table sur laquelle écrit le vicomte de Valmont ?
- La lettre compte deux paragraphes : que se passe-t-il entre les deux ?
 
Lecture analytique n°2 : lettre 96 (voir plus bas)
 
Question : Par l’usage de quelle arme le vicomte de Valmont vous semble-t-il le mieux triompher de Cécile Volanges : le langage ou la force ?
 
« A l’entretien »
- Quel argument Valmont avance-t-il pour prendre à Cécile un baiser (et plus encore) ? Son argument vous semble-t-il valable ?
- Relevez les mots et expressions qui désignent Cécile Volanges dans le texte. Que remarquez-vous et quelles interprétations en tirez-vous ?
- Le tableau de Greuze, La cruche cassée, vous semble-t-il pouvoir illustrer cet extrait ? Pourquoi ?
 
Lecture analytique n°3 : lettre 125 (voir plus bas)
 
Question : Quelle conception de l’amour, prisée des libertins, est illustrée dans ce passage ?
 
« A l’entretien »
- L’extrait choisi est-il un passage de récit ou de commentaire ? Quels sont les indices (textuels) qui le prouvent ?
- Qu’est ce que la séduction chez les libertins ? Citez la phrase qui illustre clairement ce point de vue.
- Dans ce passage, le Vicomte de Valmont vous semble-t-il un fin stratège ? Pourquoi ?
- Pouvez-vous expliciter la référence aux « délices de Capoue » ?
 

Lectures analytiques

Lecture analytique n°1 Lettre 48. Le Vicomte de Valmont  A la Présidente de Tourvel
 

Situation de la lettre
La lettre 48 est une lettre majeure, qui vient pour ainsi dire clôturer la première partie des Liaisons dangereuses.
Ecrite dans des circonstances bien particulières – qui sont explicitées dans la lettre précédente  et auxquelles il est maintes fois fait allusion dans le corps du texte – cette missive est un chef d’œuvre du genre : un modèle de style et de perversité.
C’est que Laclos, au travers du personnage de Valmont, sait tirer le meilleur parti des stratégies que permet le genre épistolaire.

1. Les ressources de l’épistolaire : émetteur et destinataire(s)

Voici, peut-être, la preuve suprême de l’habileté de Valmont – et derrière lui de Laclos : une lettre superbe (au double sens du terme) et perverse qui porte à son plus haut point les jeux permis par la situation de communication qu’implique le genre épistolaire.
Cette lettre est une lettre stratagème, un piège, un divertissement.
Pour le lecteur averti (et il l’est), la mention « timbrée de Paris » signale, dès la présentation, la tromperie.
En effet, avant d’atteindre son destinataire – la Présidente de Tourvel – cette lettre va connaître bien d’autres lecteurs ! De sorte qu’à l’habituelle double destination de tout roman épistolaire (le destinataire dans le roman, et le lecteur) s’ajoutent ici Emilie, et la Marquise de Merteuil, qui rendent le jeu encore plus pervers.
Car il s’agit bien d’un jeu, d’un divertissement.
Loin d’être un écrit intime – comme le croira la Présidente – cette lettre est destinée à être lue du plus grand nombre car elle est une marque de la supériorité manifeste de Valmont, de sa rouerie et de sa maîtrise littéraire : le phénomène de double lecture à laquelle elle se prête est en effet pour son auteur un sommet d’intelligence et de rouerie.

2. « une lettre (…) dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation et de ma conduite »

L’habilité de Valmont dans cette lettre est de réussir à offrir un texte qui, en son entier, peut se lire à double sens : il allie ainsi la plus grande sincérité et la plus grande tromperie. 
« On ne dit pas simplement pas la même chose, et on n’écrit  pas de la même manière, en fonction du destinataire ! »  : mais dans cette lettre, c’est le contraire qui se produit, et le tour de force est justement là : la même chose est écrite d’une même manière mais signifie deux choses tout à fait différentes en fonction des yeux qui la lisent.
On peut ainsi citer quelques exemples des plus frappants, parmi lesquels toutes les notations ayant trait à la situation d’énonciation (d’écriture) de la lettre : « En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître, plus que jamais, la puissance irrésistible de l’amour » ; « je crois pouvoir vous assurer sans crainte que, dans ce moment, je suis plus heureux que vous » ; « jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant » et, bien sûr,  « la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l’autel sacré de l’amour »…
L’ignorante madame de Tourvel imagine l’égarement d’un homme reclus et solitaire, alors que les lecteurs avisés voit le jouisseur dont l’écriture se partage entre un « avant » et un « après » l’orgasme (cf la composition en deux paragraphes où Valmont « quitte » la Présidente pour « dissiper une ivresse qui s’augmente à chaque instant » pour « revenir » à elle une fois son désir assouvi)
D’ailleurs, si la lettre fait tant rire celles qui la lisent, c’est que les doubles sens touchent à des interprétations on ne peut plus différentes : le libertin jouisseur se moque de la vertueuse dévote !

3. Deux philosophies de vie radicalement opposées

Aussi, la victoire du vicomte de Valmont dans la « forme » de cette lettre est aussi une victoire sur « le fonds ». La façon dont il berne la Présidente de Tourvel vaut comme affirmation de la supériorité des libertins, esprits forts, sur les honnêtes gens et leur crédulité. Nulle surprise à ce que le livre ait créé le scandale à sa parution, moins, comme le souligne Charlotte Burel, par ses « scènes érotiques » que par « le cynisme, le machiavélisme, la perversion de l’intelligence mise au service de la domination et de la manipulation » 
Ici, bien sûr, c’est la piété de la Présidente, et sa conception d’un amour avant tout spirituel qui sont visés par les traits d’esprit de Valmont : les désordres qu’elle imagine être ceux du cœur et de l’esprit sont plutôt ceux de la chair aiguillonnée par le désir. On pourra citer, par exemple, l’ironie – et la muflerie insigne – de cette allusion : « et déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre, sans être obligé de l’interrompre. ». Ce que l’on prend pour une lettre d’amour, d’égarement est une façon de ridiculiser, de « tromper » à tous les sens du terme.
Toutes les allusions deviennent alors une façon de se moquer de la lectrice naïve, moquerie bien sûr d’autant plus vive qu’elle est exhibée aux yeux de tous autres les lecteurs : il y a pour ainsi dire, le Tiers-instruit et le dindon de la farce. Les esprits faibles et les esprits éclairés, forts, au sens d’athée.
 Les doubles sens s’amusent en blasphémant (« l’autel », qui, loin de son sens religieux, prend les formes généreuses d’une courtisane) : la manipulation est parfaite, l’affirmation de sa supériorité éclatante. 

 
Lecture analytique n° 2 : Cécile déshonorée. Lettre 96, Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil

« Après avoir calmé ses premières craintes » à « et également d’accord pour le rendez-vous de ce soir »

Situation de la lettre
Cette lettre relate à la Marquise de Merteuil les progrès du Vicomte de Valmont dans ses diverses entreprises : si la conquête de la Présidente de Tourvel est lente, les choses ont pris un autre tour en ce qui concerne la jeune Cécile Volange.
Choisissant d’éprouver une autre tactique de conquête, Valmont est parvenu à ses fins : Cécile a été dépucelée, et la vengeance mise au point par la Marquise de Merteuil est consommée.
C’est le récit de cette nuit – qui est une nuit de viol – que découvre le lecteur, subjugué par un Valmont qui, s’il a choisi la force, a cependant réussi à rendre sa victoire plus éclatante en triomphant aussi – et surtout – par les mots, soumettant sa victime presque avec l’assentiment de celle-ci. Perversion suprême !

1. L’homme et ses « droits imprescriptibles » : une répartition des rôles bien définie

A femmes différentes, méthodes différentes : alors que les tactiques d’approche et de séduction de la Présidente de Tourvel prennent du temps et nécessitent des précautions extrêmes, Valmont choisit la force pour soumettre Cécile et la déshonorer.
Lui-même est très clair concernant sa méthode et son plan d’action : il est passé à l’attaque, comme il l’a rapporté à la Marquise de Merteuil quelques lignes auparavant : « Tandis que maniant avec adresse les armes de votre sexe, vous triomphiez par la finesse ; moi, rendant à l’homme ses droits imprescriptibles, je subjuguais par l’autorité. »
Cette phrase assigne clairement les rôles de chasseur et de proie, et rappelle que la scène qui va être décrite est bien une scène de viol, même si l’habileté extrême de Valmont (dans son utilisation du langage) permet de déguiser celle-ci.
Cécile n’étant pas de taille à lutter, l’attaque est donc frontale et presque sans fioriture : on retrouve bien sûr le champ lexical du combat et de la tactique (« périls divers » ; « fausse attaque » ; « sans défense » ; « changé ma marche » ; « j’ai pris poste » ; « favorable à l’attaque » ; « ce poste important ») alors que la jeune victime est nommé dans toute son innocence et son incapacité à pouvoir se défendre : « la timide innocence » ; « la petite fille, toute effarouchée » ; « la femme la plus simple, une pensionnaire » ; « ma charmante ennemie ».
Cécile n’a en effet que peu d’expérience et de répartie à opposer à son assaillant ! Et si Valmont ne profite pas des « avantages du terrain », pourrait-on dire, que lui offre cette innocence (« tout le reste était laissé sans défense » ; « Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez qu’au moins elle était favorable à l’attaque ») c’est que son goût de libertin répugne à une victoire si simple et si « brutale ». En homme d’esprit et de manipulation, Valmont sait bien que savoir maîtriser le langage, c’est soumettre l’autre encore plus sûrement que par la force : c’est de cette victoire qu’il se délecte !

2. Combat des mots, victoire des sens

Ce passage des Liaisons dangereuses est particulièrement intéressant dans les rapports mis en lumière entre force, langage et silence. « Comme je n’étais pas là pour causer » : voici les mots qui ouvrent le passage choisi. Et en effet, comme la phrase le rappelle sans ambages, Valmont n’est pas là pour parler mais pour jouir des charmes de la jeune pensionnaire.
Pourtant, c’est par le langage qu’il va définitivement soumettre Cécile et la réduire, elle, au silence. Ce rapport de force se traduit d’ailleurs dans la façon dont la parole est répartie : à Cécile les cris étouffés, les pleurs puis le silence (« sa voix s’est éteinte dans les pleurs »), à Valmont le seul passage rapporté au discours direct dans la lettre, qui met en évidence sa ruse et qui entraîne exactement la réaction attendue : « Cette courte harangue n’a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle a amené la soumission ».  
Une fois Cécile soumise, cependant, vient le plaisir le plus vif pour le libertin : faire en sorte que tout ce qu’il va désormais prendre (le baiser mais, bien plus, la virginité) soit d’une certaine manière « consentie » par une jeune fille trop simple pour voir clair dans le jeu d’un brillant sophiste.
On étudiera particulièrement la syntaxe très particulière du passage (« Celle-ci, tout en se désolant… ») avec la multiplication des balancements (qui donnent l’apparence d’un choix pourtant inexistant) et surtout des asyndètes qui, tout doucement, et sans même y paraître (puisque le rapport de causalité est sensible dans l’absence de mot de liaison, dans la simple juxtaposition) amènent à la conclusion voulue.
Tout d’abord le baiser (on admirera particulièrement le sophisme qui lui permet de réitérer son larcin premier, pour gagner un second baiser, qui entraîne Cécile sur une piste dangereuse) : « Il est vrai que, le baiser pris, je n’ai pas tenu ma promesse : mais j’avais de bonnes raisons. Etions-nous convenus qu’il serait pris ou donné ? » (Soit : vous deviez me donner un baiser – Or ce baiser a été pris de force et non donné – Donc, vous n’avez pas respecté les termes de notre contrat et je suis en droit de réclamer mon du). A partir d’un mot, d’une simple expression « donner un baiser », Valmont met en marche une mécanique subtile : une fois sa démonstration faite, et sa première parole « violée » (à juste titre, prouve-t-il), il n’y a plus de défense qui tienne : la jeune fille est déjà subjuguée, et sur la voie de l’acceptation. Ce que vient souligner avec ironie la phrase du Vicomte, qui sonne déjà comme une conclusion : « Tant de bonne foi méritait récompense » (une étude approfondie sur les connecteurs logiques mettra en valeur la mécanique infernale qui amène, « mine de rien », à la défloration)

3. Cécile pervertie

Et c’est cela l’éclatante victoire conjointe de Valmont et de la Marquise de Merteuil : ils ont fait plus que déflorer Cécile de Volange, ils l’ont pervertie, au sens étymologique du terme : elle est sortie de la voie (et particulièrement celle tracée par son éducation au Couvent et par sa mère).
Ce premier épisode n’est que le premier d’une éducation très particulière à laquelle la jeune fille se pliera de bonne grâce. Ce que la jeune fille commence à faire dès cette première nuit, sans bien le comprendre. Ainsi, comme le souligne Valmont : « le doux baiser a été reçu en effet ; mais bien, mais parfaitement reçu : tellement enfin que l’Amour n’aurait pas pu mieux faire ». Dans les bras d’un séducteur patenté, le corps et ses désirs viennent à bout d’une raison bien incertaine. Et de la « timide innocence » du début du texte , on parvient à la « tendre amoureuse » de la fin, les dénominations mettant en valeur le changement, la reddition, bref, la victoire éclatante du couple libertin : Cécile a délaissé sa vertu presque de bon gré, ce dont témoigne la phrase qui clôt le passage : « Enfin, de faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes séparés que satisfaits l’un de l’autre, et également d’accord le rendez-vous de ce soir. ». L’opposition du début vient de se résoudre dans un «  nous » qui unit, et un « également » qui vient souligner cette union .

En lien : analyse de l’image : La Cruche cassée de Jean-Baptiste Greuze

1- Comment la jeune fille est-elle habillée ? que vous évoque cette tenue (couleur, aspect…)
2- La jeune fille a-t-elle l’air gai ? Pourquoi ? Justifiez votre réponse.
3- A votre avis, que peut suggérer l’idée de la cruche cassée ?
4- Mettez en parallèle ce tableau de Greuze, avec un autre du même peintre : Les œufs cassés. Ces deux tableaux ont la même signification, mais ne nomment pas directement ce à quoi ils font allusion. Si vous vouliez être « directs », comment nommeriez-vous les tableaux ?
5- Comment appelle-t-on la figure de style qui consiste à ne pas nommer directement les choses ?
6- La cruche cassée est-il un tableau qui pourrait illustrer le passage étudié ? Pourquoi ?

 Lecture analytique n°3 Lettre 125 ; Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil

De « Jusque là, ma belle amie, vous me trouverez… » à « mais je crains, à présent, de m’être amolli comme Annibal dans les délices de Capoue. »

Situation de l’extrait :
La lettre 125 ouvre la quatrième partie des Liaisons dangereuses. Lettre longue, et capitale, puisque Valmont fait part à la Marquise de Merteuil du succès de son entreprise : il a possédé la vertueuse Présidente de Tourvel. Mieux, celle-ci s’est donnée à lui.
Après l’annonce triomphante de sa victoire « La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu’elle pourrait me résister ! », c’est le récit circonstancié des événements.
Récit interrompu par le passage que nous analysons, et qui constitue un commentaire des faits.

1. Acteur et commentateur : le libertin juge et partie

Ainsi donc, alors qu’il se trouve en pleine relation de sa victoire, le Vicomte de Valmont choisit de se retirer brutalement des faits, pour passer à l’analyse.
Formellement, ce passage est très visible puisque du récit au passé on revient au dialogue avec l’interpellation à la Marquise et l’emploi des temps présent et futur (« Jusque là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté de méthode qui vous fera plaisir. »).
De personnage principal, acteur, il devient juge et commentateur, même s’il remet l’appréciation de sa victoire à son exigeante maîtresse.
Le passage illustre bien le trait principal du libertin, être dédoublé qui se regarde agir. Celui-ci est un être de tête, d’une intelligence redoutable, qui observe, analyse, dissèque. Le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil en sont les exemples les plus probants, qui sont des observateurs avertis du monde et de la société (ce que vient rappeler la phrase « cette guerre, que nous avons remarqué souvent être si semblable à l’autre. »)
Alors que le Vicomte tendrait à se laisser aller à son émotion, le libertin en lui reprend donc le dessus dans ce passage d’analyse où l’art d’aimer (et de soumettre) prend des résonances particulières.

2. Une carte du tendre en forme de champ de bataille

Les liens entre amour et guerre ne sont pas nouveaux en littérature, si l’on songe que depuis l’amour courtois, le chevalier doit gagner l’amour de sa dame.
Pourtant, les rapports ici prennent une tournure nouvelle : le jeu d’amour devient véritablement un combat qu’il faut mener en stratège.
Le champ lexical de la guerre et de la tactique est surabondant dans le texte, témoignant bien de l’assimilation de l’amour à une guerre. D’ailleurs, d’amour il n’est pas vraiment question : il s’agit de posséder et de soumettre. Ce vocabulaire tactique et militaire, Choderlos de Laclos, en parfait homme d’armée qu’il est (il est lieutenant à vingt ans) le maîtrise absolument.
On retrouve ainsi tout au long de l’extrait les termes suivants : « pureté de méthode » ; « combattre l’ennemi » ; « temporiser » ; « savantes manœuvres » ; « choix du terrain et des dispositions » ; « ennemi » ; « retraite » ; « combat »… 
Les comparaisons que Valmont opère entre lui-même et de célèbres chefs de guerre (Turenne, Frédéric, Annibal) ne font que souligner une équation affichée dans le texte : la conquête amoureuse est une guerre comme une autre (« je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette guerre, que nous avons remarqué souvent être si semblable à l’autre. »)

3.  Un combattant pris entre plusieurs fronts

Cependant, si Valmont est tout au délice de sa victoire, n’a-t-il pas un pressentiment lorsqu’il s’interroge : « mais je crains, à présent, de m’être amolli comme Annibal dans les délices de Capoue. » ?
En effet, les combats d’amour qu’il mène se portent sur plusieurs fronts : il a triomphé presque sans gloire de la jeune Cécile Volanges, proie facile et presque sans intérêt. La Présidente de Tourvel, adversaire bien plus farouche, vient de succomber, cependant l’ennemi bien plus redoutable reste l’alter ego, la Marquise de Merteuil auprès de laquelle il réclame sa récompense.
Or si le Vicomte de Valmont se voit en grand stratège, il commet cependant, et dans cette lettre même, plusieurs erreurs tactiques. Bien qu’il s’en défende – et alors que le cœur et l’amour n’ont pas de place dans les combats galants qui se tiennent – le Vicomte de Valmont laisse échapper quelques témoignages de sentiment (dont le plus frappant reste sans doute cet aveu : « Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un amour éternel ; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. »).
Voici donc le libertin pris en flagrant délit de sincérité. Une sincérité qui n’échappera ni à l’intelligence ni à l’orgueil ombrageux de la Marquise de Merteuil. 
Valmont vient de démériter à deux reprises : en tant que libertin (il se montre faible) et en tant que favori (il froisse l’orgueil de la marquise qui se voit un temps préférée). Sa lettre, qui se voulait demande de récompense (et presque de « rançon ») est la première d’une série qui, insidieusement, va mener à la guerre (cf Lettre 153).