REINE POKOU
Véronique Tadjo
Niveaux conseillés : 6e et 3e
Le récit de Véronique Tadjo semble idéalement s'inscrire dans le programme de 6e afin d'aborder l'étude du conte, mais aussi celle des textes fondateurs. L'histoire de cette reine Pokou et de son fils sacrifié entre en résonance, et ce de manière explicite, avec celle de Moïse ou celle de Jésus. Un parallèle est aussi possible avec l'histoire d'Isaac dont Dieu, dans la Bible, demande le sacrifice à Abraham. On peut enfin songer à la mythologie grecque, et notamment à l'histoire d'Iphigénie dont Artémis exige le sang salvateur.
Cependant, ce court livre à l'écriture limpide peut présenter certaines difficultés pour des élèves de 6e, à cause de sa structure inhabituelle : la deuxième et la troisième partie reprennent la première, envisageant d'autres hypothèses de lecture, mlant différents types de discours. C'est pourquoi il pourrait aussi parfaitement convenir à une classe de 3e que l'on désirerait sensibiliser au thème et à la réalité de la guerre.

Présentation

L’auteur

Véronique Tadjo est née à Paris le 21 juillet 1955. Fille d’un haut fonctionnaire d’origine ivoirienne et d’une mère française peintre-sculpteur, l’écrivain grandit à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Son existence, dès l’enfance, est marquée par les voyages : Afrique de l’Ouest, Europe, mais aussi États-Unis et Amérique latine. Jeune femme, elle poursuit des études à la Sorbonne (Paris IV), où elle obtient un doctorat spécialisé dans le domaine anglo-américain. Son parcours professionnel la porte à enseigner, jusqu’en 1993, au département d’anglais de l’Université Nationale de Côte d’Ivoire. Mais la nécessité de voyager se fait de nouveau sentir: elle part donc au Kenya, puis en Angleterre, à Londres. Depuis 2002, elle vit en Afrique du Sud.

Véronique Tadjo se définit elle-même, dans un entretien, comme « poète avant tout »1 même si après la publication de son premier livre, Latérite (1984), un recueil de poèmes, ses Å“uvres adoptent plutôt la forme romanesque. « Le langage condensé de la poésie, affirme-t-elle, lui donne une force que la prose, plus diluée, n’a pas toujours. » Mais la force de la prose, Véronique Tadjo le sait bien, c’est de pouvoir toucher un plus grand nombre de personnes. Son style se fait alors, toujours selon ses propres termes, « prose poétique ». Ainsi l’œuvre ne renonce-t-elle pas à la vocation militante, combattante que l’écrivain reconnaît au vers traditionnel.

De même que le poète n’est pas un être qui « a la tête dans les nuages » mais un individu dont l’œuvre « plonge ses racines dans la vie de tous les jours », de même le romancier a-t-il vocation à s’engager dans la cité, à donner des clés pour éclairer les chemins que prend le monde, « lui trouver un ordre, une logique, un sens »2. Il lui faut comprendre et aider les hommes à comprendre.

Comprendre ? Mais quoi ? Lorsqu’on demande à Véronique Tadjo de quoi parlent ses romans, elle répond : la vie et la mort sont les deux seuls thèmes qui traversent ses Å“uvres. « Bien sûr, pourrait ajouter l’écrivain, comme elle le fait dire à la narratrice de son deuxième livre, A vol d’oiseau (Nathan, 1986), j’aurais, moi aussi, aimé écrire une histoire sereine avec un début et une fin. Mais tu sais bien qu’il n’en est pas ainsi. Les vies s’entremêlent, les gens s’apprivoisent puis se quittent, les destins se perdent. » La vie, que nous le voulions ou non, n’est donc pas uniquement un beau conte, et « nous devons continuellement lutter contre nos pulsions destructrices, nos mauvais instincts qui nous poussent à nous entre-tuer et à saccager notre environnement. » L’existence est un champ de bataille et d’amour, pour reprendre le titre du quatrième livre de Tadjo (Champs de bataille et d’amour, Présence africaine, 1999). Bataille dont l’issue s’avère incertaine, hésitante et l’équilibre très fragile. Nous pouvons à tout moment basculer dans le pire.

Basculer dans le pire, c’est bien cette expérience terrible que tente d’approcher Véronique Tadjo lorsqu’elle se penche sur le génocide rwandais, dans l’un de ses livres les plus forts et les plus remarqués, L’Ombre d’Imana. Voyages jusqu’au bout du Rwanda (Actes Sud, 2000). Comprendre, une fois encore, pourquoi l’histoire n’est pas sereine, avec un début et une fin, comme un conte, mais un traité d’inhumanité et d’horreur. Il s’agit de « redonner aux victimes et aux bourreaux des visages, des noms, des vies » et de « montrer que ces gens-là étaient bien comme vous et moi. »3

Pour atteindre cet objectif, l’écrivain choisit la précision, référence les lieux du génocide, utilise le style télégraphique. Son écriture se fait froide, sans complaisance, pour mieux approcher le réel.

Mais la gravité d’un tel projet ne doit pas laisser penser que l’œuvre de Véronique Tadjo est austère et sombre. En elle s’exprime aussi un profond amour de la vie et elle laisse souvent place à l’espérance.
Cette espérance se fait jour au sein même du récit sur le Rwanda, qui met l’accent sur le pardon nécessaire à la poursuite de la vie chez les Tutsis et les Hutus, même si, comme l’écrivain le rappelle, « le pardon ne veut pas dire l’oubli ». L’espoir est aussi présent dans une autre facette du talent de la romancière, qui anime dans de nombreux pays des ateliers d’écriture, compose des livres pour les enfants, parmi lesquels La Chanson de la vie (CEDA, 1989), Le Seigneur de la Danse (Nouvelles Éditions Ivoiriennes, 1993), MamyWata et le Monstre (Nouvelles Éditions Ivoiriennes, 1993), Grand-mère Nanan (Nouvelles Éditions Ivoiriennes,1996). Si Véronique Tadjo écrit pour les enfants africains, c’est parce qu’ils sont les lecteurs et les adultes de demain, qu’il faut sensibiliser à la lecture et humaniser par la culture. Faire lire les enfants africains, c’est finalement avoir l’espoir que la littérature africaine ne s’en portera que mieux, mais c’est aussi miser sur un avenir plus serein et pacifique dans un monde souvent abandonné aux conflits armés et sanglants.

L’espoir, enfin, se fait jour dans l’œuvre picturale de cette romancière aux talents multiples. « La peinture justement, affirme-t-elle, m’aide énormément dans mon travail d’écrivain. Elle agit comme un véritable baume pour moi. Quand je peins, j’ai l’impression de me nettoyer le cerveau, de prendre un bain de jouvence. »4 Cet art qui ne nécessite pas une traduction misant sur un contact direct avec son public, illustre à merveille l’amour de la vie qui caractérise la personne de Véronique Tadjo.
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Le récit

Reine Pokou est-il un roman ? À ce qualificatif, on préférera celui, plus incertain, de récit. Certes, il s’agit bien d’une histoire qui, en moins de cent pages, nous est contée : celle de cette reine baoulé légendaire qui dut s’enfuir avec ses partisans hors de Kumasi, capitale du royaume ashanti, à la suite d’une guerre de succession.

Mais si la première partie progresse bien de façon linéaire, « avec un début et une fin », comme dirait l’auteur, la seconde puis la troisième parties font retour sur l’histoire légendaire et la soumettent à questions. Elles la reprennent pour la remettre en cause, l’interroger, mais aussi en quelque sorte la « torturer » ; c’est une histoire qui écrit la légende de tout un peuple. Comment les choses se sont-elles réellement passées ? Pokou est-elle bien cette figure majestueuse et presque divine qu’a bien voulu retenir la légende baoulé, ou bien est-elle une figure plus sombre, autoritaire, avide de puissance et de pouvoir ? Le récit mythique est mis en doute et l’histoire, reprise plusieurs fois tout au long de la seconde partie, étudie différentes pistes, différentes hypothèses.

L’expérience africaine dans son ensemble, celle d’une terre ravagée par des conflits armés presque permanents, est sans aucun doute à l’origine de ce livre dense, écrit dans la prose simple et poétique qui caractérise le style de Véronique Tadjo. Mais plus encore, c’est l’expérience rwandaise qui a dû être déterminante. Le génocide rwandais a eu lieu, non pas à une époque lointaine, archaïque, mais il y a seulement dix ans, en avril 1994. Comment un pays que tous les voyageurs, et Véronique Tadjo la première, s’accordent à décrire comme si beau – un pays de collines, de forêts et de lacs – a-t-il pu plonger de manière si radicale dans l’horreur ? Cette question a très certainement hanté l’auteure bien après ce « voyage jusqu’au bout du Rwanda » – pour reprendre le sous-titre de son livre précédent L’Ombre d’Imana. Reine Pokou est finalement l’accouchement de cette douleur rwandaise.

N’oublions pas que Véronique Tadjo est ivoirienne et que son pays, alors qu’il paraissait stabilisé dans la paix, est le théâtre, depuis quelques années déjà, d’une guerre larvée qui menace à tout moment de dégénérer dans une violence sans nom. Le génocide et son horreur figurent toujours parmi les possibles d’un pays qui souffre d’une inadéquation entre les frontières officielles et artificielles parce qu’elles ont été héritées de la colonisation, et celles dessinées par les multiples ethnies du pays. Un pays où un Baoulé peut se sentir plus proche de son voisin ghanéen que de certains de ses compatriotes musulmans ivoiriens.

La question qui hante Tadjo pourrait être la suivante : quelle est la responsabilité du mythe fondateur baoulé (l’histoire de cette reine Pokou, apprise en cÅ“ur dans toutes les écoles ivoiriennes) dans les conflits armés du pays ? S’il est possible de dire que les dérives actuelles, en Afrique, prennent leur source dans la colonisation, si les peuples africains conservent, dans leur mémoire collective, les blessures du passé, et si, enfin, ces traumatismes se continuent dans le présent, la légende d’une reine et d’une mère qui sacrifie son enfant pour sauver ses partisans et finalement fonder un peuple, celui des Baoulé, n’est-elle pas porteuse d’exclusion, n’est-elle pas dangereuse, quand on la prend dans son sens littéral ?

Reine Pokou est finalement un récit douloureux, inquiet, qui interroge la mémoire africaine pour la libérer des lectures figées, littérales, mortifères. Interroger cette mémoire et tenter de rendre à la légende « sa sève », proposer des interprétations plus humaines du mythe, c’est interroger le passé pour comprendre le présent guerrier et tenter de le porter vers un avenir pacifique. Récit douloureux qui semble toutefois finir sur une note d’espoir, lorqu’apparaît « l’enfant-oiseau » qui finit par vaincre « la bête ».
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Les thèmes

1. Un conte et un mythe fondateur
Le récit est composé de trois parties. La première, « Le temps de la légende », nous expose le récit fondateur du peuple baoulé tel qu’il pourrait être rapporté par un conteur, selon une version que l’on pourrait qualifier de « littérale ».

Abraha Pokou naît dans le royaume ashanti. Elle est la nièce du roi, Osei Tutu. Un jour, sa mère se rend compte que les cheveux du nourrisson poussent très vite, comme de la mauvaise herbe et qu’ils sont « aussi épais et touffus qu’un champ de maïs sauvage. » (p. 12) Interrogé, un devin annonce que Pokou est « promise à un grand destin, et qu’elle va « se distinguer des autres ». « Choisie par les esprits du clan », l’enfant de sang royal connaîtra « douleur et gloire. » (p. 12)

Pokou grandit, elle reçoit l’enseignement de sa grand-mère, apprend l’ascendance divine de sa famille. Son oncle, le roi, est « un monarque divin » (p. 13). Jeune femme, la princesse est « remarquée pour son intelligence autant que pour sa beauté » (p. 14), et lorsqu’il est temps pour elle de connaître le mariage, elle s’unit à « son meilleur ami » (p. 15). Le mariage, cependant, est sans fruit, « son mari était sans sève » (p. 15) et Pokou le répudie.

Lorsque le roi Osei Tutu meurt, « tué traîtreusement lors d’une embuscade » (p. 16), c’est Opokou Waré, le frère de Pokou, qui lui succède. La princesse prend d’autres maris, mais aucun ne parvient à la sortir de sa stérilité. Pokou voit les mauvaises langues se délier contre elle. « Et si l’aridité de son ventre était signe de sorcellerie ? » (p. 17) Et les prières n’y font rien.
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La guerre bientôt s’approche : un chef vassal d’Opokou se dirige vers la capitale du royaume Kumasi, tandis que le roi s’est absenté pour « mater une rebellion » (p. 17). On tient conseil. On propose d’armer jusqu’ « aux esclaves, aux femmes et aux enfants » (p. 18). La princesse Pokou propose alors un autre plan qui sera finalement accepté : il faut se cacher et laisser les mutins emporter le trésor royal. Mais Pokou, elle, ne se cachera pas et sera capturée par les rebelles.

Lorsque le roi Opokou revient, il poursuit les ravisseurs de sa soeur et les punit. Voici Pokou honorée et conseillère du roi. Elle épouse l’officier de l’armée royale «qui l’avait libérée au moment de son enlèvement» (p. 21). Et ce mariage, enfin, porte ses fruits, Pokou est enceinte et remercie les Ancêtres (p. 22). L’enfant est promis à un grand avenir, dit l’oracle : « Grâce à lui, un royaume puissant s’élèvera » (p. 22).

Mais lorsque le roi Opokou tombe malade et qu’il désigne son demi-frère Dakon pour lui succéder, une partie de sa famille ne l’entend pas ainsi. Le conseil est divisé. Dakon est écarté, puis tué. « Meurtres et disparitions se multipliaient dans Kumasi » (p. 25). Le fils de Pokou, « devenu selon la loi du matriarcat l’héritier le plus direct du trône, fut soudain en danger de mort » (p. 25). Il faut fuir. Un marchand musulman les conduira vers l’ouest fertile. « Le sol y était riche, très riche. Un bout de bois enfoncé dans la terre prenait immédiatement racine. » (p. 26). Le mari de Pokou protègera leur fuite, mais le nouveau roi usurpateur comprend la ruse et le tue.
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Douleur. Une armée qui avance. Les fugitifs sont stoppés dans leur avancée par le fleuve Comoé, infranchissable. Le grand prêtre annonce : « Personne ne pourra passer tant que nous n’accomplirons pas un sacrifice » (p. 29). Et ce sacrifice est «sans égal», « [i]l s’agit du corps d’un enfant noble » (p. 30). Pokou n’hésite pas et lance son fils dans le fleuve. « Le sol se mit à trembler. Des éclairs fendirent l’air. Un gigantesque arbre centenaire vint s’écraser devant eux. Ses racines énormes reposaient sur une rive, tandis que son épais feuillage était couché sur l’autre. Son tronc formait un véritable pont. » (p. 30)

Les fugitifs passent le fleuve et s’installent « dans une immense clairière verdoyante. » (p. 31) Le peuple supplie Pokou de devenir sa reine. « Mais Pokou, tête baissée, répétait inlassablement ‘‘ Ba-ou-li ’’ : ‘‘ L’enfant est mort ! ’’ Alors les sages firent un cercle autour d’elle et déclarèrent : ‘‘ Désormais, nous nous appellerons ‘‘ Baoulé ’’ en mémoire de ton sacrifice ’’ ». (p. 31)

Ce résumé de l’histoire laisse entrevoir à quel point la légende de la reine Pokou porte de nombreux traits caractéristiques du conte et du mythe traditionnels : on y retrouve le motif de l’enfant unique et hors du commun, porté à un grand avenir parce qu’il est différent des autres. Pokou et son enfant partagent ces traits singuliers. La princesse, et plus tard son fils, sont destinés à sauver leur peuple. La mort de l’enfant, noyé et bientôt démembré – « Ce furent peut-être ses membres rejetés sur la rive après le festin des crocodiles et des crabes que les hommes et les femmes découvrirent. » (p. 36) – fait songer à ces mythes grecs, égyptiens, babyloniens qui présentent le sacrifice d’un dieu dont le corps déchiré donne naissance aux diverses parties du monde et de l’univers.

On doit songer aussi à l’histoire de Moïse, bien sûr et Véronique Tadjo elle-même y songe tellement que les références à l’histoire du sauveur hébreu sont très nombreuses dans le livre. Ainsi l’enfant est-il caractérisé comme le « Prince dont le sang rougit les eaux » (p. 36). La page 38 évoque directement le sauveur d’Israël : « Les eaux se sont-elles fendues comme pour Moïse et le peuple juif ? » La page 66 parle encore de « terres promises » et on nous dit, plus loin, que les fugitifs marchèrent sept fois sept jours à travers une forêt dense. » (p. 67)

On peut aussi songer à Jésus et là encore le texte de Tadjo est explicite, puisque l’introduction présente Pokou comme une « Madone noire », qui doit faire le sacrifice de son fils unique pour donner naissance à un peuple. La seconde partie met très nettement l’accent sur la douleur de Pokou face au sacrifice exigé par les divinités. Nous voici en présence d’une « Mater Dolorosa ». On trouve une autre référence ou point commun avec la tradition scripturaire hébraïque, juive ou chrétienne : cette stérilité de la reine la rapproche des épouses de prophètes bibliques enfantant sur le tard. L’enfant, si longtemps espéré, devient le fruit du miracle divin car il est destiné à accomplir de grandes choses pour son peuple. On songe notamment à Sarah, l’épouse d’Abraham, dont le fils Isaac constitue la figure par excellence du sacrifice.
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2. Un récit à lectures multiples

Les eaux se sont-elles vraiment fendues pour laisser passer le peuple ? (p. 38)

Si la première partie nous présente la légende dans ce qui pourrait être sa littéralité, la seconde – intiutlée « Le temps du questionnement » – l’interroge, la met en doute et s’attache à découvrir d’autres niveaux de lecture. Le problème, pour Véronique Tadjo, comme elle le dit elle-même dans un de ses articles, est de savoir « à quel niveau de compréhension aborder la légende. Littéralement ou symboliquement ? » (propos de Véronique Tadjo recueillis dans le site Réseau Ivoire).

Lorsque la légende fut mise par écrit, au XXe siècle, par le français Maurice Delafosse, elle perdit sans doute la plupart de ses possibilités de lecture et se figea dans un récit froid et cruel. Il fallait donc, et tel est le travail entrepris par l’écrivaine ici, retrouver et questionner une tradition orale jamais fixée, toujours adaptée à un public contemporain.

Ainsi le récit que nous connaissons par la première partie est-il sans cesse repris, avec des variations. On se livre donc à plusieurs hypothèses de lecture, tantôt à la faveur de Pokou, tantôt contre elle, « comme si la légende pouvait être contée à l’infini, revisitée maintes fois pour tenter de résoudre l’énigme de cette femme, de cette mère qui jeta son enfant dans le fleuve Comoé » (p. 8).
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3. L’hypothèse de la condamnation à l’esclavage
Une de ces hypothèses de lecture imagine une Pokou capturée par l’armée du roi et vendue comme esclave aux « hommes de pierre », les hommes blancs, qui lui font traverser l’Atlantique avec ses partisans. C’est ici l’hypothèse la plus clémente envers la figure de cette reine. Pokou aurait ainsi « refusé le sacrifice » (p. 53) et aurait terminé sa vie en « mère esseulée » (p. 63), ayant perdu son pays, ses traditions, mais aussi ses deux fils : le premier, que nous connaissons déjà, et un autre, « garçon au sang mêlé, couleur de sable et de paille. » (p. 61) Tous deux, après s’être rebellés, mourront pendus. C’est alors que Véronique Tadjo fait preuve d’empathie envers cette figure tragique : « Quelle faute méritait une telle déchirure ? » (p. 60)
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4. Un sacrifice rituel ou un infanticide ?
Mais voici d’autres hypothèses.
« [E]lle comprit qu’elle était condamnée » (p. 37). Pokou fut-elle donc cette victime des traditions ancestrales que nous présente le premier chapitre de la seconde partie ? Connut-elle la douleur de la séparation d’avec «l’enfant-miracle», tant attendu ? Fut-elle « inconsolable » (p. 69) comme le suppose une des lectures choisies par Véronique Tadjo ? Suivit-elle son enfant dans la mort, devenant ainsi une sorte de déesse des Eaux, à la fois cruelle et séductrice ? N’avait-elle pas d’autre choix, elle qui était la « gardienne de la tradition » ? (p. 40) Poussée par cette tradition et par le peuple « las et fatigué », Pokou sacrifia donc son enfant.

Ce geste fut, peut-être, un sacrifice rituel destiné à obtenir la clémence des dieux et celle des ennemis du peuple poursuivi. Mais comment, dès lors, l’interpréter aujourd’hui ? La réponse de Véronique Tadjo semble claire : ce sacrifice est un infanticide et les eaux ne se sont pas fendues pour laisser passer le peuple.

Aucun royaume ne vaut le sacrifice d’un enfant ! (p. 45)

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5. La cruauté du pouvoir

Véronique Tadjo fait parler Pokou. Mais, dans un autre chapitre, l’auteure nous offre un autre visage de la reine : celui de l’ambition et de la cruauté.

« Impossible à présent de résister au pouvoir qui s’offrait à elle sous sa forme la plus cruelle » (p. 79).

Face à un mari qui en appelle au caractère sacré de la vie, Pokou répond par la tradition : « Qui es-tu pour vouloir contrarier publiquement la volonté des dieux ? Je suis la mère de l’enfant et je l’aime, mais tu dois savoir qu’il ne m’appartient pas » (p. 77).

Ainsi, une autre hypothèse nous laisse-t-elle face à une femme qui « convoitait le pouvoir depuis longtemps » (p. 80) et qui sacrifia son fils « pour cette raison » (p. 80).

« La puissance, affirme Véronique Tadjo, porte toujours un masque grimaçant » (p. 80).

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6. Les enfants dans la guerre
Mais peut-être qu’il n’y eut jamais d’enfant, comme le laisse supposer une autre lecture, symbolique, « mais plutôt un homme, jeune, une âme généreuse qui aurait de plein gré accepté de se sacrifier » (p. 83) ? Peut-être que le roi fut finalement magnanime et que le bain de sang fut évité, par Pokou, « la négociatrice » (p. 84) ?

Ce qui reste clair pour Véronique Tadjo, c’est que la légende, lue littéralement, s’avère dangereuse car ses paroles « pénètrent dans la tête des écoliers qui récitent, sans bien la comprendre, l’histoire de cette mère sacrifiant son fils » (p. 84). Insidieusement s’installe alors dans leur esprit cette idée pourtant horrible : ils pourraient, si l’histoire les y contraignait, prendre le même chemin que ce prince sacrifié. Et les femmes verraient, une fois encore, « partir leurs fils » (p. 42) et « leur amour [ne serait] pas assez fort pour arrêter la guerre, pour empêcher la mort » (p. 43). En faisant une lecture littérale du mythe, les enfants accepteraient donc de partir à la guerre, et on a déjà vu cette réalité en Afrique, que ce soit en Sierra Leone ou au Liberia : « Enfant dans la guerre. Demain enfant-soldat. » (p. 84)

La légende est d’autant plus dangereuse aujourd’hui, en Côte d’Ivoire, que se réveillent les démons nationalistes, les divisions ethniques entre le Sud et le Nord5.

Un peuple dont le nom même signifie « l’enfant est mort », un peuple dont les fondations reposent sur un sacrifice supposé et sur la mort ne prend-il pas le risque de répandre celle-ci, dans ses moments de crise, se demande en filigrane Véronique Tadjo ?

Il est urgent, pour les Baoulé, de relire leur légende et de lui donner une portée plus pacifique et symbolique. Ainsi que le laisse espérer la dernière partie du livre, peut-être que « l’enfant sacrifice » deviendra cet « enfant-oiseau », capable de vaincre le serpent de la mort.

« Et l’enfant-oiseau rit, lève les bras au ciel.
Il a vaincu la bête. » (p. 91)

1 Africultures n°32, nov. 2000, entretien avec Véronique Tadjo, propos recueillis par Boniface Mongo-Mboussa.
2 Mots pluriels n°11, sept. 1999, entretien avec Véronique Tadjo, propos recueillis par Jean-Marie Volet.
3 Africultures n°32, nov. 2000, entretien avec Véronique Tadjo, propos recueillis par Boniface Mongo-Mboussa.
4 Mots pluriels n°11, sept. 1999, entretien avec Véronique Tadjo, propos recueillis par Jean-Marie Volet.
5 La Côte d’Ivoire est composée de quatre groupes ethniques principaux, eux-mêmes divisés en sous-groupes : 42 % de la population sont akan (Baoulé, Agni) et se situent à l’Est et au centre du pays ; 34 % sont des Djoula (Sénouffo) au Nord ; 13 % sont des Krou (Bété, Dida, Guéré) au Sud-Ouest et 10 % sont des Yacouba, au centre-ouest.

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