Pistes pédagogiques

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Quelques éléments d’analyse préalables

Avant de commencer ces lectures analytiques, nous donnerons quelques éléments généraux pour aborder le roman dans sa globalité en détaillant les lieux évoqués, les personnages décrits et les références utilisées par l’auteure.

1. Les lieux évoqués dans le roman
Berkane travaillait en banlieue parisienne, logeait au Blanc-Mesnil en Seine-Saint-Denis (93). Marise vit à Paris. Nadjia, qui voyage fréquemment, séjourne souvent en Italie, à Padoue.

La majeure partie du roman se déroule cependant en Algérie. Berkane est algérien et davantage encore algérois : un enfant de la Casbah. Il parcourt les rues d’Alger, à la recherche du passé (I, C, 2). Sa famille possède une villa à Hydra, sur les hauteurs de la
capitale, mais Berkane préfère habiter en bord de mer (I, A, 3), à l’ouest d’Alger, à Douaouda (voir la carte).

Cette quête du passé conduit le lecteur à remonter aux origines de la famille de Berkane (I, A, 1), en Kabylie, aux origines de la famille de Nadjia (II, A, 2), à Oran (celle-ci envisage de s’installer à Tlemcen, se rapprochant ainsi de la famille marocaine de sa mère).

Les souvenirs de la guerre mènent également Berkane au « camp du Maréchal », à Tadmait (III, A, 1), proche de Dellys en Kabylie : c’est là qu’il disparaît.
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2. Les personnages : quelques éléments de synthèse
- Berkane : il est né en 1946 et passe son enfance à la Casbah, son quartier. Il écrit son autobiographie : il quitte le collège, vend des BD, devient apprenti, typographe à quinze ans, étudiant (II, C). Il fait l’expérience de la guerre et de la prison et part en France en 1970 où il travaille à la Sécurité Sociale. Il vit alors avec Marise pendant dix ans. Il retourne en « retraité » en Algérie à l’automne 1991 après six mois d’hésitation (II, B, 2). « Berkane » est aussi le nom d’une ville marocaine, entre Nador et Oujda.

- Sa mère : bien que bonne élève, Mma Halima quitte l’école par respect des traditions. Elle parle français. C’est une femme discrète et tolérante (I, B, 3).

- Sa grand-mère : devenue aveugle, elle vit encore dix ans après la mort de son fils Tchaida. Elle est très attachée aux traditions arabo-musulmanes (I, C, 3).

- Son père : Saïd Chaoui tient un café. Il est fier d’avoir combattu avec Leclerc pendant la Seconde Guerre mondiale et envoie son fils à l’école française (I, B, 3).

- Son oncle : Mouloud Tchaida est un ancien boxeur devenu coiffeur à qui son neveu procure alcool et drogue. Il meurt, abattu, après avoir demandé pardon, en héros (I, C, 3).

- Son frère Ali ou Alaoua : il est l’aîné dominateur, méprisant, voire méchant. Actif pendant la guerre, arrêté fin 1960, il est torturé puis libéré. Il est devenu haut fonctionnaire dans une ambassade (II, C, 1).

- Son frère Driss : il est le cadet de la famille et respecte Berkane qu’il choisit pour héros (II, B, 3). Il fait ses études universitaires avec Nadjia. Devenu journaliste, il signe des pamphlets courageux et se sent menacé par les extrémistes (III, A, 1). Il joue un rôle important après la disparition de son frère.

- Nadjia : née en 1955, elle raconte l’histoire de sa famille (II, A, 2). Elle est marquée à deux ans par une vision infernale qu’elle cherche à oublier dans une vie d’aventures. Cette femme libre, virulente contre la montée de l’intégrisme, part rejoindre son compagnon en Italie où elle est traductrice (III, C, 2). Elle se qualifie elle-même d’ « exilée, réfugiée, apatride » (III, C, 1).
Pour Marise, c’est une « inconnue, rivale, passagère, femme-pirate, allumeuse » (III, B, 1).
Pour Berkane, elle est une « invitée, récitante, visiteuse, amoureuse, reine, petite sÅ“ur, passante, fantôme, épouse, enfant jumelle, sÅ“ur cruelle, parente, cavalière nue, khti (ma sÅ“ur), nochère, aimée, amoureuse, voyageuse, errante, amante perdue. » (II, B, 1 surtout).

- Marise (ou Marlyse) : cette actrice de théâtre a cinq ans de plus que Driss. Compagne de Berkane pendant dix ans, elle le quitte au printemps 1991 mais lui téléphone régulièrement ; elle accourt en Algérie à la disparition de son ancien compagnon et se voit confier par Driss les écrits de Berkane ; elle est jalouse de Nadjia, alors qu’elle s’apprête à vivre avec Thomas (III, A et B).
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3. Les références utilisées par l’auteure
Nombreuses sont les références explicites à la mythologie (Orphée, Ulysse : I, C, 2), à la tradition religieuse (les Sept Dormants d’Ephèse : II, B, 3), à l’histoire (Jugurtha : I, C, 2 ; Barberousse : III, C, 2 ; le dey Hassan Corso au XVIe siècle : III, B, 3 ; ou encore Amar Ali, dit « Ali-la-Pointe », pendant la guerre : II, C), au cinéma (notamment Pépé le Moko, drame policier de Julien Duvivier [1937], où un chef de gang trouve refuge dans la Casbah : I, C), à des « philosophes » (Erasme, Copernic – également astronome et non astrologue, comme le suggère la fin du roman : III, C, 2 et 3), à des peintres (Delacroix, Fromentin, Marquet, Matisse : I, C, 3), à des écrivains (Brecht, Camus, Cervantès, Claudel, Cluny, Dib, Dickinson, Ekelöf, Hugo, Koltès, Marivaux, Tchekhov, Trackl : I, C, 3 ; III, B, 2 ; et surtout les épigraphes, véritables indices et guides).

Ce roman fourmille aussi de références implicites à l’humoriste Fellagh (III, B, 2), à la terreur des bourgeois cachés de Germinal V,5 (II, C, 2), aux faux dévots de Dom Juan V, 2 (III, C, 3), aux « stances » chères à Corneille (II, B, 2), aux Faux-Monnayeurs (1925) d’André Gide avec la mise en abyme, le procédé du « roman dans le roman » (II, C), aux échanges épistolaires des « amants romantiques » Sand et Musset (II, B, 3 ; III, C), à Joachim du Bellay et ses Regrets (« Quand reverrai-je, hélas ! de ma chère Casbah… » : I, C), etc.

Extrait 1 : l’incipit

Lire l’extrait en ligne sur le site des Parcours littéraires francophones (p. 13-15, du début jusqu’à « je revis chez nous. »).

Son étude est prévue dans le cadre de la séance 2. Il s’agit, en regard des « canons » traditionnels, de définir les spécificités de cette première page.

Situation : la première partie, intitulée « Le retour », est datée de l’Automne 1991. Ce premier chapitre a pour titre « L’installation ».

Cet incipit apporte des informations spatio-temporelles : l’Algérie avec ses traditions d’aujourd’hui et d’autrefois. Le narrateur s’exprime à la 1re personne et se rappelle son passé : il semble souffrir, mais il est aussi satisfait de retrouver son pays. S’agit-il de son histoire ? Ce narrateur (qui reste anonyme) est un homme, alors que l’auteure du roman est une femme.

1. Un récit à la 1re personne, oscillant entre différents temps
- Le présent : temps de l’histoire et temps de la narration.
- Le passé : la jeunesse du narrateur, juste avant la guerre ; Marguerite la «chrétienne», etc.
- Le passé lointain (légendaire, embelli, inventé) : les ancêtres, les aventuriers comme Barberousse, etc.

2. Les révélations qu’apporte cet incipit
- Alger, la mer (perceptions visuelles et auditives), une villa simple, vide, opposée à la maison de maître (champ lexical)…
- Sa famille : père cafetier, mère kabyle (monts Djurdjura mais née dans la Casbah), frères intéressés par l’héritage, deux sÅ“urs, …
- Le retour au pays (pour régler un héritage) comme le suggèrent les titres : « Le retour » (en Algérie) et « L’installation » (dans cette villa), …
- Les traditions arabes, la religion musulmane, la loi sur l’héritage, …

3. Les impressions, états d’âme du narrateur
Après avoir montré l’abondance des pronoms à la 1re personne (travail sur la focalisation interne), on pourra étudier le style soigné, expressif, ainsi que la rencontre de cultures et de langues différentes.

On s’attardera surtout sur Berkane : seul, le cÅ“ur vide, surpris par le vocabulaire anglais, jouant sur les mots, souffrant d’avoir perdu père et mère mais satisfait de retrouver le « pays ».

On relèvera tous les procédés stylistiques qui sont utilisés pour dépeindre ce personnage (répétitions, comparaisons, exclamations, autodérision, …).
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Extrait 2 : la Casbah

Lire l’extrait en ligne sur le site des Parcours littéraires francophones (p. 84-87, de « Mon royaume d’autrefois […] » à « se pressent maintenant. »).

Son étude est prévue dans le cadre de la séance 3. L’objectif est de préciser les registres réaliste et lyrique utilisés dans le cadre de l’épistolaire.

Situation : de retour en Algérie depuis quelques semaines, Berkane vient de revoir son quartier de la Casbah. Il pense toujours à son amour perdu, Marise, et lui écrit une deuxième lettre.

Berkane éprouve le besoin de parler et la lettre se prête aux confidences, d’autant plus qu’il l’adresse à celle qu’il a aimée et qu’il aime encore. Le réalisme des descriptions est cruel, révélant sa déception, ses désillusions, son désenchantement : les lieux et les habitants sont coupables de trahison. Berkane regrette son enfance, l’élégance des femmes, peut-être même l’époque où les différentes communautés, parmi lesquelles les pieds-noirs, vivaient ensemble : il est nostalgique de la « vraie vie », celle d’autrefois.

1. La lettre : un prétexte
Il tutoie sa correspondante, l’interpelle : genre épistolaire…

Il prend la plume deux jours après la visite et se montre réaliste (aspect de notes, phrases sans verbes, énumérations, simplicité, … ).

Il éprouve le besoin d’écrire à celle qui l’a quitté, qu’il aime encore ; le besoin d’avoir un témoin (complice), à qui confier ses réactions, sa déception…

2. Entre passé et présent : un document
Berkane dresse un parallèle avec ce qu’il a connu (la vision de l’enfant jadis s’oppose à celle de l’adulte aujourd’hui).

Autrefois c’étaient les cafés maures, les boutiques en désordre mais vivantes, les portes aux linteaux finement sculptés, les haïks élégants, les regards féminins, la cohabitation avec pieds-noirs et juifs, …

Aujourd’hui, au contraire, il découvre une vie, un esprit des lieux disparus (abandon, dénuement, dégradation), la destruction, la saleté (vocabulaire dépréciatif, progression thématique linéaire pour insister), les vols probables… Non pas après une catastrophe soudaine ou un séisme récent (termes forts), mais à la suite d’une évolution progressive (plus grave), le délabrement règne alors que la population vit là depuis longtemps… Démographie et scolarisation ont progressé au détriment des coutumes vestimentaires locales (ensevelissement, trahison, montée de l’intégrisme).

3. De l’observation à la perplexité et au désespoir
Le début de l’extrait évoque le royaume d’autrefois, sous la « lumière implacable » (terme fort à prendre aux sens propre et figuré pour saisir toute la symbolique de ce que représente le passé que Berkane ne peut empêcher de voir surgir dans le présent). Ce temps du passé obéit à une quête minutieuse (adjectifs, prépositions, énumérations) menée avec lucidité et réalisme. On peut observer notamment le champ lexical de la désolation et la gradation des mots employés (« désolées », « funeste », « désarroi », « épidémie maléfique ») relevant du registre tragique.
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Extrait 3 : l’écriture du journal

Lire l’extrait en ligne sur le site des Parcours littéraires francophones (p. 180-181, de « La nécessité d’écrire […] » jusqu’à « ma Casbah retrouvée. »).

Prévu dans le cadre de la séance 4, ce passage pourra être utilisé pour étudier les particularités et les finalités de l’écriture d’un journal intime.

Situation : depuis la fin de l’année 1991, Berkane tient épisodiquement son journal intime. Il y évoque notamment sa rencontre avec Nadjia et l’évolution politique de son pays gagné par l’intégrisme. Nous sommes le 14 février 1992.

L’écriture de ce journal permet à Berkane d’apaiser son extrême sensibilité, de confier ses sentiments intimes, de retrouver celle qu’il aime malgré l’éloignement.

1. Un chant d’amour
On pourra montrer que Berkane souffre de la solitude, par opposition au bonheur avec Nadjia, en étudiant les champs lexicaux de l’amour (importance du lyrisme) et du sommeil, constitués de termes forts et violents : le narrateur est comme dominé, possédé, ensorcelé par cette passion, il n’arrive plus à vivre sans Nadjia. Le jeu sur les pronoms vient renforcer ce sentiment.

C’est à Ephèse, ville côtière de Turquie, que la tradition situe la légende des « Sept Dormants » (cf. le recueil documentaire et iconographique du même nom de Louis Massignon, édition Paul Geuthner, 1955).

De jeunes chrétiens qui, tels les Maccabées, refusaient des viandes impures, trouvèrent refuge dans une grotte pour fuir l’oppression d’un gouverneur qui sévissait contre les croyants, au IIIe siècle, et ils se réveillèrent sous Théodose II en 448, pour quelques heures seulement, annonçant par là la résurrection des corps au dernier jour.

Ce récit, composé en grec à Éphèse au milieu du Ve siècle, fut traduit en latin par Grégoire de Tours (mort en 594) dans son De gloria confessorum et par Jacques de Sarouj, dans son De pueris Ephesi.

Pour les Musulmans, les Sept Dormants d’Éphèse (les « Ahl al-Kahf ») sont, par leur résurrection anticipée, les témoins de celle des derniers temps, les annonciateurs du Jugement. Le Coran leur consacre plusieurs versets dans le chapitre appelé sourate de la Caverne (XVIII, 8-12).
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2. L’écriture comme refuge
Après ce long exil si loin de chez lui, la Casbah est connotée négativement aux yeux de Berkane. La métaphore de la poussière et des éboulis se rattache ici au territoire d’enfance que le narrateur n’arrive pas à retrouver pleinement.

On pourra amener les élèves à réfléchir sur le choix apparemment paradoxal pour Berkane du français comme langue d’écriture (§4). La répétition constante des verbes « écrire » et « lire », renforcés par des compléments de temps, souligne que l’écriture en français se révèle un refuge.

3. L’écriture : une rencontre
On pourra travailler sur la fréquence des pronoms « je »/« tu », « moi »/« toi », rapprochés en chiasme (fin du §5). Cette construction vient illustrer les retrouvailles qu’attend Berkane, symbolisées par le « nous » du §7. Il se projette dans l’avenir et le souhait devient réalité : les verbes ne sont pas au conditionnel mais au futur, la localisation se fait de plus en plus précise, les dialogues inscrivent l’histoire non plus dans l’imaginaire mais dans le vécu.

L’écriture de ce journal lui permet d’apaiser son extrême sensibilité (on pourra faire travailler les élèves sur le rythme de l’extrait : il va s’accélérant soulignant par là la passion qui anime le narrateur) et de retrouver celle qu’il aime malgré l’éloignement. L’intérêt est autant psychologique que dramatique : le lecteur se demande si cette page est prémonitoire, si ces retrouvailles tant souhaitées sont proches.
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Extrait 4 : Marise investie par Berkane

Voir l’extrait (p. 276-278, de « Elle accepta d’emblée […] » jusqu’à « mais torturée !… »)
Cette étude, prévue dans le cadre de la séance 5, permet d’observer le registre tragique, dans le théâtre et dans la réalité vécue.

Situation : après la disparition de Berkane et trois semaines de doute et de souffrance, Marise envisage de refaire sa vie sans pour autant l’oublier.

Elle regrette ce qui s’est passé, redoute le pire pour son ancien compagnon, vit le personnage qu’elle incarne sur scène. Le théâtre joue un rôle majeur dans cet extrait et dans le roman en général.

1. Du souvenir à la fiction théâtrale
Marise se sent coupable après la disparition de Berkane (voir notamment la phrase exclamative « en terre obscure ! » renvoie à l’épigraphe de la 1re partie) car cet homme était non seulement son amant pendant une décennie mais il était aussi profondément ancré dans sa jeunesse (l’interjection est soulignée entre virgules). Avec lui, c’est une partie de son passé qui disparaît.

Elle n’hésite pas dans le choix du personnage et d’un écrivain attaché à l’Algérie (cf. épigraphe de la 3e partie) : Le Retour au désert (1988), pièce de Bernard-Marie Koltès, présente un conflit familial en France pendant la guerre d’Algérie, avec une dimension burlesque sinon comique (cf. la remarque du metteur en scène au §3). Il s’agira de montrer la confusion entre le théâtre, la fiction d’une part, et d’autre part la vie, le cas personnel de Berkane (utilisation de verbes forts, d’interjections, d’exclamations qui soulignent sa souffrance et la violence de ses sentiments). Cette confusion aboutit à la prise de conscience finale : elle met son jeu théâtral au service de son amour abandonné (Marise semble obsédée par son compagnon disparu qui exerce sur elle un pouvoir quasiment surhumain). On pourra travailler sur les métaphores, les champs lexicaux du jeu théâtral, les oppositions, les répétitions.

2. L’imagination, le cauchemar
On conduira une réflexion sur la métaphore de l’épée (symbole de vigueur, de force).

Au XVIe siècle, enlevé en Corse par des pirates barbaresques, Pietro Paolo Tavera embrassa la religion musulmane et devint dey d’Alger sous le nom de Hassan Corso. Histoire, légende, mythe : Marise évoque ce héros qu’elle connaît grâce à Berkane (explication au plus-que-parfait).

Ne pas savoir ce qui est arrivé à Berkane est encore plus cruel qu’avoir des certitudes : Marise imagine un homme non pas mort mais torturé, quelque part dans une caverne de Kabylie, terre de ses ancêtres. Les phrases longues, tout en nuances, viennent renforcer la fatalité et la tragédie.

Bien qu’elle soit bouleversée par le sort de Berkane et qu’elle imagine le pire, « Marise s’installa chez Thomas » (fin du sous-chapitre). Cette « chute » peut paraître surprenante. Il faut sans doute opérer une distinction : d’un côté se trouve le personnage de théâtre et ce qu’il représente, de l’autre la femme décidée à « vivre sa vie ».
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Pour aller plus loin :La littérature francophone du Maghreb

Objectifs : il s’agit de sensibiliser les lycéens à la diversité des littératures francophones et à la richesse de la littérature francophone du Maghreb (approche culturelle) afin de les amener à réfléchir à la notion de « mouvement littéraire ». Plusieurs écrivains francophones retiendront ici notre attention.


1. Quelques généralités sur la francophonie
La francophonie, c’est « l’ensemble constitué par les populations pratiquant le français en tant que langue maternelle, voire officielle ou véhiculaire. »

En octobre 2006, on célèbrera le centième anniversaire de la naissance de Léopold Sédar Senghor et la fin de l’« année des cultures francophones ». Poète et homme politique, à l’origine, avec Aimé Césaire, du mouvement de la négritude dans les années trente (cf. le dossier sur Enfance outremer pour un élargissement sur la Négritude – à venir), président du Sénégal de 1960 à 1980, il disparut le 20 décembre 2001, dans sa quatre-vingt-seizième année. Il fut l’un des « pères » de la francophonie :

« la Francophonie, c’est cet humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre… », affirmait-il.

L’écrivain Eric Orsenna lui rendit hommage :

« Un ami indéfectible de la France en ce qu’elle a d’universel : sa langue, celle de la liberté […]. Senghor vient du portugais senhor. Un monsieur, un seigneur. Comme celui qui vient de s’en aller. » (Le Monde, 4 janvier 2002).

Que signifie donc la francophonie aux yeux de plusieurs écrivains « étrangers » qui ont choisi d’évoquer ce choix linguistique et ce qu’il représente à leurs yeux ?

• le Haïtien Jean-Claude Charles : « Je n’ai pas choisi la langue française, elle m’a choisi. Et j’en suis très content. Je veux pouvoir la garder. Je veux pouvoir la tromper itou » ;
• l’Algérien Kateb Yacine : « Le français est notre butin de guerre » ;
• la Canadienne Suzanne Jacob : « C’est ma langue, je n’en ai pas d’autre » ;
• l’Algérien Yasmina Khadra : « Pourquoi suis-je devenu un écrivain francophone ? Parce que mon prof d’arabe me détruisait pendant que mon prof de français m’encourageait » !
• le Congolais Tchicaya U Tam’si : « Non il ne s’agit pas de choix. Imposée ou pas, la langue française était là toute séduction dehors, m’environnant » ;
• la Tunisienne Hélé Béji : « Une langue n’est jamais nôtre, fût-elle de naissance, elle n’est qu’une traduction étrange de l’intensité de la réalité » ;
• le Marocain Driss Chraïbi : « S’il y a une élite capable d’être un pont jeté entre les deux rives de la Méditerranée, c’est bien celle que nous représentons, nous, les écrivains maghrébins d’expression française » ;
• le Tunisien Abdelwahab Meddeb : « L’espace de l’entre-deux langues reste hospitalier »
• l’Algérienne Assia Djebar : « Mon écriture en langue française est devenue une francophonie où graphie et oralité se répondent comme deux versants face à face » ; « Ecrire en la langue étrangère devient presque faire l’amour hors la foi ancestrale » ;
• le Tunisien Albert Memmi : « La vérité toute simple était, est encore, que nous n’avions pas d’autre choix : écrire en français ou nous taire […]; La francophonie signifie simplement aujourd’hui que la langue française réunit miraculeusement un certain nombre d’écrivains de par le monde » ;
• l’Ivoirien Ahmadou Kourouma : « L’objectif est que le français soit notre langue, pas seulement constitutionnellement mais par sa pratique dans les relations de tous les jours » ;
• l’Algérien Nabile Farès : « C’est à un espace de l’étrangeté dans la langue et de la langue que la francophonie doit son développement » ;
• la Canadienne Antonine Maillet : « Un arbre est plus qu’un arbre : il est tronc, racines, sève, feuilles, fruits, vent dans les branches, nids d’où s’échappent les oiseaux du ciel. C’est la plus belle image que m’inspire la francophonie » ;
• l’Egypto-Libanaise Andrée Chédid : « être femme et orientale me donne un excès de sensibilité. Passer par le cristal de la langue française m’oblige à la rigueur » ;
• le Bengali Lokenath Bhattacharya : « Une meilleure connaissance de la France et de son immense contribution à l’humanité enrichirait l’Inde dans beaucoup de domaines » ;
• l’Algérien Rachid Boudjedra : « Je crois que les vrais écrivains sont ceux qui ont un vrai lexique qui leur appartient, une vision du monde, un fantasme important, central, qui les fait bouger et avoir cette passion de l’écriture. En ce qui me concerne, la langue française est une passion » ;
• le Sénégalais Léopold Sédar Senghor qui, enfant, « goûtait le français comme de la confiture » : « Je n’ai pas inventé la francophonie : elle existait déjà […] La langue française nous apporte une complémentarité à nos richesses » ;
• l’Espagnol Jorge Semprun, alors enfant : « La commerçante du boulevard Saint-Michel m’avait chassé (« Espagnol de l’armée en déroute ») de la communauté des élus […] Il me fallait maîtriser la langue française comme un autochtone. Et même, mon orgueil naturel y mettant son grain de sel, mieux que les autochtones […] Vingt-cinq ans plus tard, j’écrivis mon premier livre, en français. » ;
• le Russe Andreï Makine : « Mon admiration est immense à l’égard de ce que la France a apporté à la littérature ». Cf. le dossier sur Le Testament français.


De ces témoignages, nous pourrons retenir des thèmes fort variés : la diversité, la richesse, l’identité, l’amour, la reconnaissance, le droit à la différence, la liberté, l’ouverture à l’autre, la solidarité, …

« Le français symbolise l’accès à la modernité et il autorise un regard distancié, donc une conscience critique de sa propre culture », écrivait Jean-Louis Joubert dans Les Littératures francophones depuis 1945 (Bordas, 1986, p. 10). L’opinion de ce spécialiste mériterait d’être vérifiée dans l’œuvre des écrivains eux-mêmes : ceux de l’Afrique subsaharienne et du Nord dont l’apport est immense, ceux d’Asie comme Shan Sa, François Cheng, ceux du « Nouveau Continent » tels l’Américain Elie Wiesel, l’Argentin Hector Bianciotti, ou bien ceux de la « vieille » Europe comme la Bulgare Julia Kristeva, l’Espagnol Jorge Semprun, le Roumain Emil Michel Cioran, …

Les uns passent pour des écrivains français à l’œuvre teintée d’une couleur particulière, venue d’ailleurs, les autres façonnent par le français le patrimoine de leur pays d’origine. D’autres encore font de la francophonie un bien commun.

En mars 2005, Aimé Césaire, sage de Martinique, livrait cette confidence à l’ancien président de la République du Sénégal devenu secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, Abdou Diouf :

« J’étais contre la francophonie parce que cela me paraissait être l’arme du colonialisme. Aujourd’hui, il y a tellement de diversité culturelle que l’hégémonisme est impossible. La francophonie permet d’assurer une liaison entre les peuples et les cultures. » Et celui-ci d’ajouter : « Elle prône une mondialisation maîtrisée, plus équitable, plus juste. Une mondialisation qui ne laisse pas les plus démunis sur le bas-côté de la route. » (« Supplément » à Lire n° 339, octobre 2005).

2. La littérature francophone du Maghreb
L’Orient au sens large et le Maghreb en particulier ont inspiré les écrivains français : Gustave Flaubert, Pierre Loti, André Gide, Henry de Montherlant, … Et aussi Louis Bertrand, Robert Randau, les frères Tharaud, François Bonjean, … Mais encore Gabriel Audisio, Albert Camus, Jean Pélégri, Emmanuel Roblès, Jules Roy, … Quels que soient leurs talents littéraires, ces auteurs ne peuvent être rangés parmi les auteurs « maghrébins » : les premiers sont des « voyageurs », les seconds relèvent de la littérature dite « coloniale », les derniers appartiennent au courant « pied-noir ».

a) Essai de définition
Seront alors qualifiés de « maghrébins » les écrivains qu’un lien profond unit à leur communauté d’origine, celle communément – et trop commodément – appelée « civilisation arabo-musulmane ». En effet les musulmans d’origine arabe et les Arabes de religion musulmane y sont largement majoritaires, mais figurent également :
- des juifs comme le Tunisien Albert Memmi, le Marocain Edmond El Maleh ;
- des chrétiens tel l’Algérien Jean Amrouche ;
- des Berbères comme Mohammed Khaïr-Eddine au Maroc ou les Kabyles Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri en Algérie.

Les auteurs maghrébins sont conscients et convaincus d’appartenir à une terre commune, à une société façonnée par l’histoire et reposant sur des traditions communes ; cette « communauté » s’est formée et renforcée autour d’une revendication nationale, contre la présence de la France en Afrique du Nord.

Par ailleurs, en tant que « francophones », ces auteurs écrivent directement en français. Ce qui élargit sensiblement l’auditoire mais peut provoquer des réticences, dans la mesure où cette langue est perçue comme un héritage de la colonisation et qu’elle vient concurrencer l’arabe classique, celui du Coran. Ces écrivains assument ce choix, l’expliquent et le justifient ; mais certains tiennent à préciser :

« de langue française, d’expression arabe », ce que confirme Albert Memmi évoquant « ces curieuses littératures francophones […] fortement originales dans leurs contenus, sinon toujours dans leurs formes ».

b) Quelques caractéristiques
Cette littérature voit le jour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui favorisa la prise de conscience nationale ; elle cohabite avec la littérature en arabe classique. Nourris de culture française, les écrivains maghrébins utilisent cette langue française pour affirmer leur volonté d’exister.

Elle privilégie largement la forme romanesque, sans doute la plus apte à rendre témoignage des difficultés, à dénoncer les injustices, à faire état des revendications. Elle n’oublie ni la poésie ni l’essai, l’une autorisant l’épanchement des sentiments personnels (cf. Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours – PUF, 2001, p. 455-459 ou les recueils de Jean Amrouche, de Nabile Farès, d’Abdellatif Laâbi), l’autre permettant de disserter, d’argumenter (cf. dans le Dictionnaire des intellectuels – Seuil, 2002 – les articles consacrés à la décolonisation en Algérie [p. 57-58], au Maroc [p. 910-911], en Tunisie [p. 1364-1365] ; ou aussi les diverses études de Tahar Ben Jelloun sur l’immigration et le racisme, celles d’Albert Memmi sur le colonialisme et les relations entre communautés dans la bibliographie, …). Elle néglige en revanche le théâtre, que viennent concurrencer des pièces populaires en arabe dialectal, comme l’illustre l’œuvre de Kateb Yacine.

La violence qui caractérise de nombreuses productions n’est pas seulement verbale : des auteurs sont morts assassinés, tels Mouloud Feraoun en 1962, Jean Sénac en 1973, Tahar Djaout et Youcef Sebti en 1993 sur le sol algérien…

Si l’on s’efforce de « mettre de l’ordre » parmi les écrivains maghrébins (cf. Jacques Noiray, Littératures francophones I. Le Maghreb, Belin, 1996, p. 14-17), on peut envisager un classement historique, par générations.

• D’abord il y a la génération des fondateurs, des « classiques », marquée – pour simplifier – par la prise de conscience identitaire et la réflexion sociale. Ce sont surtout : en Tunisie, Albert Memmi (né en 1920), en Algérie, Mouloud Feraoun (1913-1962), Mouloud Mammeri (1917-1989), Mohammed Dib (1920-2003), Malek Haddad (1927-1978), Kateb Yacine (1929-1989) ; au Maroc, Ahmed Sefrioui (1913-2004), Driss Chraïbi (né en 1926), etc.
• Puis la génération de 1970, qui traite des mêmes thèmes que ses aînés, mais avec une violence souvent accrue, et en recherchant une écriture originale. Quelques auteurs : en Algérie, Assia Djebar (née en 1936), Mourad Bourboune (né en 1938), Nabile Fares (né en 1940), Rachid Boudjedra (né en 1941) ; au Maroc, Abdelkebir Khatibi (né en 1938), Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), Abdellatif Laâbi (né en 1942), Tahar Ben Jelloun (né en 1944).
• Une troisième génération, principalement de romanciers à l’écriture plus traditionnelle mais qui s’engagent davantage dans la réalité présente, sociale et politique. On retiendra notamment : en Tunisie, Abdelwahab Meddeb (né en 1946) ; en Algérie, Rachid Mimouni (1945-1995), Rabah Belamri (1946-1995), Boualem Sansal (né en 1948), Malika Mokeddem (née en 1949), Maïssa Bey (née en 1950), Tahar Djaout (1954-1993), Mohamed Moulessehoul, alias Yasmina Khadra (né en 1955 et félicité par le Goncourt des lycéens en 2005 pour L’Attentat) ; au Maroc, Abdelhak Serhane (né en 1950), Fouad Laroui (né en 1958).


Cependant, Jacques Noiray, dans son manuel de Littératures francophones (cf. p. 16-17, et la table des matières, p. 191-192) ne cache pas sa préférence pour un classement thématique – celui qu’il adopte dans son étude – « plus propre à souligner l’unité, à travers le temps, des grandes sources d’inspiration de la littérature maghrébine de langue française » :
• « une littérature de description réaliste » ou « le roman ethnographique et son évolution » ;
• « un tableau souvent critique de la famille et de la société », ou « peintures du milieu familial » ;
• « une rencontre de la littérature et de l’histoire » (« misères sociales et guerre »);
• « une revendication individuelle d’authenticité » ou « la quête d’identité » ;
• « recherches d’écriture », ou « le renouvellement des formes ».

Ainsi, quoique la littérature francophone ait pu passer pour une « anomalie » (cf. Albert Memmi, Anthologie des écrivains francophones du Maghreb, Présence africaine, 1985, p. 8-14), force est de constater qu’elle perdure, qu’elle s’engage avec franchise et originalité sur des questions d’actualité, qu’elle conquiert un large public, autochtone mais aussi extérieur.

Les premières générations sont encore en activité et les jeunes auteurs se multiplient, certains étant appelés à rejoindre, grâce à leur talent, les classiques.

Une littérature « cousine » est apparue depuis quelques années, celle des « Beurs » comme Azouz Begag, Farida Belghoul, Nina Bouraoui (Prix Renaudot en 2005 avec Mes mauvaises pensées), Mehdi Charef, Nacer Kettane, Zahia Rahmani, Leïla Sebbar (voir le dossier sur Enfance outremer), … Les thèmes abordés peuvent être voisins, mais l’« ancrage » principal, lui, est européen.
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3. La francophonie : un mouvement littéraire ?

« – Quel est selon vous le plus grand chanteur français ?
- Jacques Brel ! » (sic)
« Le Gabonais et le Réunionnais, le Wallon et le Gascon, le Haïtien et l’Alsacien, le Québécois et le Vaudois… sont finalement proches » !
« Au cÅ“ur de l’Afrique, l’Européen que je suis ne se sentait pas vraiment à l’étranger » !

Trois réflexions entendues à la frontière belge, au Maroc, au Gabon ! Des réflexions surprenantes ? Sans doute… Mais qu’est-ce qui abolit ainsi les nationalités, les distances, les différences, les frontières ? Une réponse : la langue française, plus précisément la « francophonie ».

Peut-on pour autant parler de « mouvement littéraire » ? Reportons-nous pour cela aux Instructions officielles et aux dictionnaires :

« En partant des textes et en ménageant des temps de recherche autonome, les élèves sont amenés à construire la notion de mouvement littéraire et culturel (auteurs, Å“uvres, contextes) pour apprendre à mieux contextualiser les Å“uvres qu’ils lisent. » (BO n° 41 du 7 novembre 2002 ; Accompagnement des programmes : français, classes de seconde et de première, CNDP, 2001 ; p. 28-30).

Mouvement : « Action collective (spontanée ou dirigée) tendant à produire un changement d’idées, d’opinions ou d’organisation sociale […] Tendance évolutive (en littérature, en art) ; personnes qui la représentent. » (Le Grand Robert de la langue française, 2001 ; IV p. 1719)

Même si Albert Camus déclarait dans son Discours de Suède (1957) :
« Ma patrie, c’est la langue française », celle-ci suffit-elle comme élément fédérateur engendrant une « action collective » ?

Le débat est ouvert, mais il paraît difficile de répondre par l’affirmative. Une limitation dans l’espace et/ou dans le temps semble s’imposer. 2006, dénommée année des cultures francophones – au pluriel – apporte probablement un début de réponse.

On parlera alors de « mouvement littéraire et culturel francophone » en un lieu précis et dans une période donnée. Et on soulignera la diversité, la richesse, la créativité, le foisonnement… du monde francophone !
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