C’est donc dans les silences, les ellipses de l’épisode du meurtre d’Abel par Caïn que l’imaginaire littéraire comme l’esprit théologique vont s’infiltrer pour chercher une interprétation au texte.
La difficulté du récit tient à la figure de Caïn, figure ambiguë et paradoxale s’il en est, puisque Caïn est à la fois, comme le rappelle Claudia Jullien dans son Dictionnaire de la Bible dans la littérature française, « bannie et bénie »0. La littérature, rappelle encore l’auteur n’a pas toujours retenu cette complexité de la figure biblique et a parfois cherché au contraire à la simplifier. C’est ainsi que le Moyen Âge littéraire réduit bien souvent Caïn à son visage de meurtrier. Caïn, décidément, deviendra une figure emblématique de l’homme mauvais, opposée à celle du juste, Abel.
Dans sa deuxième partie, le Jeu d’Adam (milieu du XIIe siècle), le plus ancien « drame » composé en français qui met en scène l’histoire de la chute et du péché originel, présente ainsi l’histoire des deux frères, après celle d’Adam et Eve. Ce ne sont pas uniquement les silences du récit que l’œuvre théâtrale exploite ; au sein de la pièce, le texte biblique est modifié : tandis que le récit génésiaque se contente de dire que Caïn offrit des produits du sol, dans son offrande à Dieu, le texte médiéval parle de récolte de blé, dont le personnage Caïn n’offre pas le meilleur, qu’il garde pour faire son propre pain. Abel en est scandalisé : « Ton offrande n’est pas acceptable. » Caïn tue alors brutalement son frère, sans motiver son acte. Après le crime, le texte biblique est à nouveau modifié : Caïn n’est pas simplement chassé et condamné à l’errance, pour devenir ensuite un fondateur de ville ; au contraire, il se retrouve en enfer !
Le Jeu d’Adam met ainsi en avant la mesquinerie de Caïn, qui mène grand train de vie et se contente pourtant d’une offrande minimale à Yahvé. Le Mystère de la Passion, de Arnoul Gréban, reprendra la même idée, faisant de Caïn la figure de l’homme commun.
Le souci d’édification morale est ici évident, dans un drame liturgique dont la fonction didactique est clairement identifiée. Les mystères, on le sait, auront la même fonction : ils furent écrits par des clercs pour catéchiser le peuple. La fiction doit rendre accessible la vérité dont le texte est porteur. Faire d’Abel et Caïn des figures antithétiques, c’est donc exhorter au bien, suivant Abel qui devient un modèle de foi et condamner Caïn, emblème du mal. Ici commence cette diabolisation littéraire du fratricide, déjà à l’œuvre dans les exégèses juive et chrétienne, et qui sera reprise par les romantiques, bien plus tard, mais pour l’inverser.
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Le Moyen Âge avait donc déjà diabolisé Caïn, faisant de lui un personnage frustre et grossier, souvent moqué et tourné en ridicule dans le théâtre religieux ; mais, à partir de la Renaissance, Caïn va accéder à une autre stature. C’est à cette époque que le mythe littéraire de Caïn est véritablement crée, l’épisode biblique se trouvant fortement amplifié et politisé. C’est Agrippa d’Aubigné qui sera en bonne partie à l’origine de ce mythe littéraire, en France, en donnant à Caïn une conscience. | ![]() |
De plus, l’auteur accentue dans la description du personnage de Caïn les traits qui vont permettre le parallélisme avec l’action criminelle des catholiques. Caïn est donc décrit comme un être sanguinaire, monstrueux. L’accusation contre les catholiques ne fait aucun doute quand, à la fin de « Fers », le poète demande de l’aide aux pays voisins afin de rendre justice aux protestants :
Mais bien vite, comme le souligne Cécile Hussherr, « le sacrifice, le fratricide même, sont éclipsés par les thèmes de l’errance et de la persécution spirituelle de Caïn. »4 Terrifié par son geste, le protagoniste subit le pire des châtiments, selon D’Aubigné – et Hugo saura s’en souvenir : celui de ne pouvoir trouver de repos nulle part, à cause du signe de protection que Dieu étend sur lui. Sa vie devient donc une agonie perpétuelle :
Le châtiment éternel de Caïn – et des catholiques, ces nouveaux Caïns –, comme le souligne Hussherr est donc préfiguré par son enfer intérieur. Si Caïn erre, c’est pour échapper, en vain, à cet enfer que lui prépare sans cesse sa conscience coupable :
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Les XVIIe et XVIIIe siècles connaissent une relative éclipse dans la représentation littéraire du couple fraternel de Genèse 4. L’art baroque s’intéressera à Abel pour décrire la souffrance d’un Abel martyrisé. Mais il faut attendre, en France, le XIXe siècle pour voir resurgir le mythe, qui atteint une ampleur inégalée. Le mythe littéraire de Caïn, au siècle de Hugo, est si fortement lié à celui de Satan que les deux figures en viennent souvent à se superposer et la liste serait longue de ces figures diaboliques, poétiques et romanesques, qui furent en même temps des figures caïniques. La figure de Vautrin, dans La Comédie humaine, appartient à cette lignée maléfique, que Baudelaire identifiera comme la race de Caïn. | ![]() |
On se souvient donc que Lucien de Rubempré, au moment où il pense à se suicider, dans Les Illusions perdues fait la rencontre de l’abbé Herrera, qui n’est autre que Vautrin. Celui-ci s’exprime en ces termes :
Les uns descendent d’Abel, les autres de Caïn, dit le chanoine en terminant ; moi, je suis un sang mêlé : Caïn pour mes ennemis, Abel pour mes amis, et malheur à qui réveille Caïn !
Des propos quasi identique sont repris dans Splendeurs et misères des courtisanes. Cette fois, c’est Lucien qui s’adresse à Vautrin :
Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous disiez quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’humanité, c’est l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en qui le diable a continué de souffler le feu dont la première étincelle avait été jetée sur Eve. Parmi les démons de cette filiation, il s’en trouve, de temps en temps, de terribles, à organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines, et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie exige les espaces immenses qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont dangereux dans la société comme des lions le seraient en pleine Normandie : il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes vulgaires et broutent les écus des niais ; leurs jeux sont si périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Charlemagne, Mahomet ou Napoléon ; mais, quand ils se laissent rouiller au fond de l’océan d’une génération, ces instruments gigantesques, ils ne sont plus que Pugatcheff, Robespierre, Louvel et l’abbé Carlos Herrera. 5
Vautrin s’est donc présenté auprès de Lucien en tentateur, en pervertisseur, assurant sa perte tout en lui promettant la gloire. C’est de prison, au seuil de la mort que Rubempré compose sa lettre, après que le projet de chantage élaboré avec son père spirituel satanique a échoué.
Le poète Pierre Emmanuel avait peint à travers Caïn le travail de la « Raison en folie » :
Pour Pierre Emmanuel, comme le rappelle V. Léonard-Roques, Caïn est « une figure de l’homme faustien susceptible de verser dans la tyrannie »7. L’efficacité du civilisateur caïnique, n’a-t-elle pas contribué à façonner une société moderne fascinée par la technique, dont les dérives se sont fait sentir au XXe siècle où cette technique a servi à la destruction guerrière ? Cette problématique a été notamment reprise par Michel Tournier.
L’auteur de Vendredi ou les limbes du Pacifique est un de nos écrivains contemporains dont l’œuvre se présente presque toute entière comme une tentative, réussie, d’actualiser les figures et thèmes bibliques. C’est au travers des récits bibliques, réécrits, que l’écrivain lit l’histoire du XXe siècle, et notamment celle de la Seconde Guerre mondiale.
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Dans Le Roi des aulnes (1970), le romancier fait de Caïn et Abel les symboles des bourreaux et victimes, lors de ce second conflit mondial. Abel représente les nomades persécutés, Gitans ou Juifs, et Caïn les sédentaires persécuteurs, les nazis. Caïn, présenté au chapitre 6 comme « le premier assassin de l’histoire humaine » devient archétype des figures imaginaires ou historiques et notamment de celle de Hitler. Tournier présente donc le portrait d’un Caïn « technocrate et dictateur », selon l’expression de Léonard-Roques. « La transposition choisie, continue-t-elle, sert la mise en cause de la logique rationaliste perpétuée par l’idéologie nazie à des fins génocidaires. »8 Et l’auteur critique de citer le romancier : | ![]() |
Les nazis sont donc de nouveaux Caïn et Auschwitz devient sous sa plume « la grande métropole de l’abjection, de la souffrance et de la mort vers laquelle convergeaient de tous les points d’Europe des convois de victimes. »10
Mais l’opposition antithétique radicale à laquelle, suivant la tradition exégétique, se livrent de nombreux auteurs n’est pas la règle absolue en littérature et nous savons que l’époque romantique, surtout, a voulu inverser les rôles, faire de Caïn une figure positive et tenter de le réhabiliter. Mais les romantiques n’ont pas l’exclusivité de cette vision positive de Caïn, qui se fait jour dès la Renaissance.
Le premier livre de Microcosme de Maurice Scève (1562), un poème de trois mille et trois vers qui s’interroge sur la destinée humaine, à partir de la création de l’Homme, s’achève par le meurtre biblique. C’est au « Malin » que l’auteur, traditionnellement, attribue la colère de Caïn.
Scève détaille les motivations de cette colère et y voit envie, dépit, dédain, avarice et orgueil.
Dans la Seconde Semaine (1584), Du Bartas se montre lui aussi fidèle à l’interprétation traditionnelle et fait de Caïn un frère jaloux, hypocrite et meurtrier poursuivi par le remords ; un remords qui le poursuit partout et annonce le Caïn de Hugo :
Mais Du Bartas ne s’en tient pas là et ne cache pas sa sympathie pour un Caïn qui a subi une injustice de la part de Dieu, un Caïn peint comme un homme plus travailleur qu’Abel. Plus ambitieux aussi car il invente l’agriculture. Homme d’intelligence, d’industrie et de progrès, donc, qui affirme son pouvoir sur la nature.
Le Caïn de la littérature de la Renaissance est donc une figure ambiguë qui va préparer le terrain aux recherches romantiques : meurtrier, certes, mais meurtrier qui semble avoir des circonstances atténuantes, dans la mesure où il subit un jugement arbitraire de Dieu qui ne rend pas justice à sa qualité d’homme supérieur.
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Le poème Qaïn de Leconte de Lisle (1869, Poèmes barbares) raconte le rêve d’un « voyant » captif à Babylone (Thogorma). Caïn, mort, est encore poursuivi par la vengeance divine qui s’exprime par la bouche de son envoyé, un Khéroub, « Esprit aux six ailes de feu » qui maudit Hénokhia, la ville fondée par Caïn et les siens et annonce sa disparition. Défié, Caïn se réveille de la mort et se met à maudire Dieu à son tour. Il le rend responsable du meurtre d’Abel. Les rôles traditionnels sont donc inversés et le « Vengeur Caïn » prédit à Dieu l’oubli et le mépris des hommes du futur. La réponse à cette révolte est le déluge. |
C’est justement dans la section intitulée Révolte de son recueil Les Fleurs du mal que Baudelaire écrira pour sa part son fameux Abel et Caïn, que voici :
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Abel et Caïn
[ I ] Race d'Abel, dors, bois et mange ; Dieu te sourit complaisamment. Race de Caïn, dans la fange Rampe et meurs misérablement. Race d'Abel, ton sacrifice Flatte le nez du Séraphin! Race de Caïn, ton supplice Aura-t-il jamais une fin ? Race d'Abel, vois tes semailles Et ton bétail venir à bien ; Race de Caïn, tes entrailles Hurlent la faim comme un vieux chien. Race d'Abel, chauffe ton ventre A ton foyer patriarcal ; Race de Caïn, dans ton antre Tremble de froid, pauvre chacal ! Race d'Abel, aime et pullule ! Ton or fait aussi des petits. Race de Caïn, cœur qui brûle, Prends garde à ces grands appétits. Race d'Abel, tu croîs et broutes Comme les punaises des bois ! Race de Caïn, sur les routes Traîne ta famille aux abois. |
[ II ]
Ah ! race d'Abel, ta charogne Engraissera le sol fumant ! Race de Caïn, ta besogne N'est pas faite suffisamment ; Race d'Abel, voici ta honte : Le fer est vaincu par l'épieu ! Race de Caïn, au ciel monte, Et sur la terre jette Dieu ! |
Certains y ont vu, sans doute à juste titre, l'influence de 1848, de ses idéaux trahis par une république embourgeoisée, et du socialisme naissant. La race de Caïn, laborieuse et affamée, écrasée par la punition séculaire pesant sur elle, y côtoie la race d'Abel, qui s'engraisse indéfiniment dans la grâce de Dieu. Mais Baudelaire termine le poème en annonçant la révolte des déshérités divins, gagnant le Ciel en balayant Dieu et ses favoris.
Le poème semble donc l’occasion de fustiger l’ordre bourgeois, celui des « assis », comme dira Rimbaud, qui vivent aux dépends des plus miséreux et se comportent en pharisiens, certains d’avoir Dieu dans leur poche ; et c’est l’injustice faite à Caïn qui justifie sa révolte ; mais le poème est sans doute beaucoup plus ambigu qu’il n’y paraît et on a pu dire que Baudelaire, ici, avait voulu parodier la thématique romantique associée à la figure de Caïn. Quoi qu’il en soit, l’utilisation du présent permet au poète de dire que la symbolique associée aux figures d’Abel et Caïn est toujours à actualiser. « L’écriture du poème au présent, écrit ainsi Cécile Hussherr, nous place hors de tout contexte biblique et suggère que l’injonction se répète à chaque lecture du poème. »
Mais la réhabilitation romantique on le sait échoue, dans la mesure où, dans la conscience commune, c’est toujours vers Abel, la victime, que se tourne principalement la compassion. Cécile Hussherr a donc sans doute raison d’affirmer que « jamais la lecture romantique de Gn 4 n’a prévalu dans la conscience collective ». Le meurtre d’Abel par son frère continue donc à symboliser le sang versé par l’humanité.
Mais la question trouve un autre prolongement, remarqué aussi bien par la tradition exégétique que ses réécritures littéraires : il n’est pas certain, en effet, que l’opposition entre Abel et Caïn soit uniquement extérieure ; le monde ne se divise pas simplement entre justes et criminels, mais il est plus probable que nous soyons, chacun, en lutte avec ce Caïn qui est en nous et menace à tout moment de poindre. C’est ce que dit Beckett, à sa façon, en inversant bourreaux et victimes, dans En attendant Godot (1952) : Pozzo, tour à tour maître cruel puis esclave malheureux de Lucky est tombé par terre et ne se relève plus. Estragon appelle alors : « Abel ! Abel ! » et Pozzo gémit : « A moi ! » Estragon essaie l’autre nom : « Caïn ! Caïn ! ». Et Pozzo gémit de même : « A moi ! » Estragon conclut alors : « C’est toute l’humanité. » (acte I) Mais c’est ce que disait déjà R.L. Stevenson, par exemple, en composant L’Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, puis dans un autre récit, Le Maître de Ballantrae. Les deux frères ennemis du roman représentent les deux faces opposées d’une même personnalité, ce qu’indique l’auteur en les prénommant Henry et James, évoquant ainsi malicieusement son ami l’écrivain Henry James.
Pour revenir en France et à Tournier, rappelons que Abel Tiffauges, le héros du Roi des aulnes, est un être complexe : Abel pour Nestor qui en fait son esclave et son porte-symbole, il devient un Caïn inconscient et révèle sa compromission avec le mal nazi, son attirance pour le crime. Il se rêve Abel, mais est Caïn. Il retrouvera cependant son aspect abélien en cachant un rescapé juif.
En réalité, si la jalousie et l’envie sont bien universelles, il est peu probable qu’il existe des Abels purs ou des Caïns purs et le conflit fraternel symbolise le combat incessant que se livrent bien et mal à l’intérieur de chaque homme. C’est l’histoire de la double postulation baudelairienne, reprise par Bernanos dans Sous le soleil de Satan ou Dostoïesvki dans Les Frères Karamazov. « La Jalousie, écrit Cécile Hussherr, a pour effet de brouiller les repères : le personnage jaloux n’est pas nécessairement le personnage mauvais. Il est d’abord victime, victime de ce sentiment qui le détruit à petit feu ». C’est à propos du beau roman Abel Sanchez, de Miguel de Unamuno que Hussherr prononce ces paroles ; mais on pourrait en dire autant de la rivalité qui oppose les protagonistes dans Pierre et Jean, de Maupassant.
La question posée par le récit fondateur de Caïn et Abel est donc bien celle de la responsabilité, comme l’a bien vu Léonard-Roques : chaque jaloux, chaque criminel, chaque homme sans doute est un Caïn possible. Chacun est donc confronté à un choix : transformer sa violence en création – devenir un civilisateur - ou y succomber.
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Le présent dossier ne prétend pas épuiser le sujet qu’il s’est proposé de traiter. Bien d’autres pistes pourront être suivies, que les deux ouvrages auxquels nous avons sans cesse fait référence – ceux de Véronique Léonard-Roques et de Cécile Hussherr – développent. De longs passages sont ainsi consacré par exemple, dans les deux livres, au roman de Michel Butor, L’Emploi du temps (1956), qui associe symboliquement le parcours de son héros Revel à celui de Caïn et de sa descendance. Une analyse assez complète est aussi consacrée à la place de la figure de Caïn dans l’œuvre de Léon Bloy, cet écrivain devenu injustement infréquentable et qui mérite d’être lu ou relu. Rappelons notamment que le héros du roman Le Désespéré se nomme Caïn Marchenoir et que son parcours en fait un errant, à l’image des proscrits romantiques. Mohamed Dib n’est pas oublié, qui composa un roman intitulé Habel, dont le titre seul laisse deviner le sujet.
Toujours dans le domaine francophone, on pourra se tourner vers le roman de Giono, Deux cavaliers de l’orage, non évoqué par les deux essayistes ou vers le livre de Pontalis, Frère du précédent. Négligé aussi par elles, le récit de Paul Gadenne, Le Vent noir. Deux autres pistes encore, suggérées par Léonard-Roques : on se souvient que Rabelais, dans l’ouverture de Pantagruel, réécrit de façon parodique le récit de Gn 4, faisant de l’acte fratricide un événement fondateur pour la race des géants dont sont issus Pantagruel et Gargantua. Bien plus tard, Maurice Leblanc, dans L’Ile aux trente cercueils, bâtit l’intrigue de son roman sur le récit génésiaque : le comte Vorski a deux enfants, chacun issu d’une mère différente, l’un doux, l’autre plus cruel et il se convint qu’une prédiction médiévale – « Devant sa mère, Abel tuera Caïn » - s’adresse à lui et doit l’aider à s’emparer d’un trésor. Il organise un duel entre ses deux fils, afin de mettre en œuvre la prédiction.
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Les deux essayistes n’oublient pas la littérature étrangère et, à côté des œuvres incontournables de Byron ou Coleridge, laissent une place importante à celles de Steinbeck et Hesse, qui ont composé chacun deux des réécritures les plus marquantes du récit de Caïn et Abel, avec A l’est d’Eden et Demian. Le roman Abel Sanchez, de Unamuno, rapidement évoqué à la fin de notre parcours littéraire, constitue également une des paraboles les plus réussies inspirées du récit génésiaque. D’autres préféreront sans doute se tourner vers le roman de Stevenson, Le Maître de Ballantrae et la rivalité fameuse qui oppose entre eux les deux frères Durie. On se souviendra enfin que Kafka composa un récit intitulé Un fratricide.
Pas une ligne, en revanche, n’est consacrée, dans les deux ouvrages de référence, à l’univers du conte, qui, pour une large part, constitue un champ d’exploration de la thématique de la rivalité fraternelle. Les frères Grimm composèrent par exemple un conte intitulé Les Deux frères. Mais la plupart des contes touchent à cette question et il est très fréquent que le récit raconte l’histoire d’un frère cadet qui supplante son aîné dans la course au pouvoir ou au prestige. Les contes, nous le savons, constituent, selon leur mode propre, des réécritures de récits fondateurs antiques. Il suffit, pour s’en convaincre, de mettre en parallèle Le Vaillant petit tailleur des frères Grimm et l’histoire de David et Goliath (1 Sa,17-18).
Pour évoquer d’autres traditions, signalons qu’un récit mythique polynésien propose une histoire similaire à celle de Caïn et Abel : il s’agit de l’histoire de Tribo un des fils de Tangaroa, le Dieu des pêcheurs, qui tue par jalousie son frère. Les frères Shun et Yao de la mythologie chinoise s’opposent également dans un duel fratricide.
La seconde partie de L’Homme révolté La « révolte métaphysique » ou révolte contre Dieu évoque « les fils de Caïn » : « Avec Caïn, la première révolte coïncide avec le premier crime. L’histoire de la révolte, telle que nous la vivons aujourd’hui, est bien plus celle des enfants de Caïn que des disciples de Prométhée. En ce sens, c’est le Dieu de l’Ancien Testament, surtout, qui mobilisera l’énergie révoltée. » Camus pense que le mythe originel agit de deux manières : il explique la violence que peut entraîner la négation de Dieu (nihilisme, totalitarisme) ; mais il laisse aussi espérer un sursaut de l’humanité qui saura faire sa place aux victimes.