L’ambition de la collection « Récits fondateurs » est de convaincre les enseignants que, contrairement à ce qu’on entend dire habituellement, ces textes dits fondateurs peuvent être abordés à tous les niveaux du second degré, de la 6e à la Terminale. Les programmes sont en effet assez vastes et généreux pour accueillir cette étude littéraire des textes bibliques ou des textes de l’Antiquité greco-latine, notamment lorsqu’il s’agit de mettre en évidence l’influence qu’ils ont eue sur notre littérature, depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours.
Voici donc un choix de pistes pédagogiques destiné aussi bien aux élèves de collège que de lycée. Pistes et non séquences, notons le bien, le soin revenant à chaque enseignant d’accepter de les suivre et d’élaborer ses propres séquences. A chacun donc d’y piocher à sa guise et d’aborder ou non le dossier proposé dans son ensemble.
Objectifs :
Etape 1 : On proposera aux élèves la lecture de l’épisode du meurtre d’Abel par Caïn ( Gn 1-26) ainsi qu’un choix de peintures, extrait de la rubrique « Texte et image ».
Etape 2 : Lecture
La lecture de l’extrait génésiaque sera l’occasion de délimiter les trois étapes du récit : le meurtre d’Abel, la descendance de Caïn, la naissance de Seth, qui vient remplacer Abel, mort. Une série de question demandera aux élèves de :
Cette première lecture notera la disproportion entre les trois étapes du récit, montrant que l’épisode est essentiellement centré sur le meurtre fratricide.
Etape 3 : Lecture de l’image
On mettra en parallèle le récit biblique et les représentations picturales qui s’en sont inspiré. On pourra utiliser le questionnaire suivant :
L’observation des représentations picturales doit mettre en évidence le fait qu’elles sont essentiellement centrées sur l’épisode du meurtre. Peu d’entre elles vont plus loin et figurent le sacrifice offert par les deux frères ou la fuite de Caïn. Cette évidence doit appuyer l’idée que la mémoire collective a surtout été frappée par le fratricide, sa violence apparemment injuste. C’est Abel, innocent, face à Caïn, meurtrier. La suite du récit est quasi neutralisée, oubliant que Caïn fut un civilisateur.
La lecture d’image doit aussi être l’occasion de rappeler que chaque époque a interprété un épisode biblique selon ses propres canons esthétiques : représenter les personnages en vêtements du Moyen Âge ou de la Renaissance est une façon, parmi d’autres, d’actualiser le récit, de montrer que l’enjeu du texte est toujours contemporain de l’époque qui s’en empare.
Etape 4 : lecture : l’interdiction du meurtre dans la Bible
On pourra prolonger la lecture de Gn 4 par celle d’autres extraits de la Bible qui mettent en avant l’interdiction du meurtre, un des événements fondateurs de la civilisation judéo-chrétienne. On lira par exemple les textes suivants :
Dans L’Ancien Testament (ou Torah) :
Dans Le Nouveau Testament :
A lire aussi, parce que ce texte entre en résonance avec le récit de Gn 4, l’extrait suivant qui il est question du chiffre sept :
Cette interdiction du meurtre, cependant semble à nuancer fortement, si on s’en tient à d’autres textes bibliques, dont voici quelques exemples ; il est question ici de la fameuse loi du talion :
Etape 5 : Prolongements :
1. lire d’autres textes où il est question de luttes fratricides et de rivalités :
De nombreuses traditions connaissent leur propre version de l’histoire d’Abel et Caïn. Le plus évident est peut-être de comparer le texte biblique avec les récits issus de la tradition gréco-latine. On pensera bien sûr à l’histoire de Romulus et Remus (Tite-Live, Histoire romaine, Livre I,§ 4 à 6), mais aussi à Etéocle et Polynice.
On peut concevoir que ce travail figurera dans un ensemble plus large, visant à établir les motifs communs entre le monde biblique et le monde gréco-romain. Voici, pour rappel, un tableau comparatif présentant quelques unes de ces rencontres :
Tableau comparatif : motifs semblables de la Bible au monde gréco-romain
| Bible | Grèce et Rome |
Abel et Caïn |
Romulus et Remus |
Isaac sacrifié Noé |
Iphigénie sacrifiée (remplacée par une biche, dans certaines versions) |
Eve |
Pandore |
Tour de Babel |
Escalade des Aloades (géants voulant atteindre le Ciel en entassant montagne sur montagne (Iliade, Odyssée) |
Paradis, jardin d’Eden |
jardin d’Alkinoos (Odyssée) |
Samson |
Héraclès tuant le lion Némée |
David tuant Goliath |
Apollon tuant le serpent Python |
Repos sabbatique du septième jour |
Célébration du septième jour (Hésiode, Homère) |
Nous recommandons, dans la rubrique « Texte et image », de ne pas uniquement lire ou faire lire Gn 4 seul ; le récit s’inscrit en effet dans un cycle, celui dit des « origines », constitué des 11 premiers chapitres de la Genèse. Un second cycle, plus large, court sur tout le Livre, dont nous rappelons les différentes étapes :
- Abel et Caïn, les frères ennemis, non réconciliés ;
- Jacob et Esaü, les jumeaux réconciliés après un long voyage, une longue épreuve qui touche le frère usurpateur, Jacob, lequel subit un rite de passage dans son combat avec Dieu et enfin une renaissance ;
- l’histoire de Joseph, vendu par ses frères, que le livre soumet à une plus longue épreuve encore, avant la réconciliation finale. Ici la psychologie du crime, de la culpabilité, du remords et de la componction parmi les frères est élaborée de manière très complète.
Objectifs :
Etape 1 :
On constituera un groupement de textes comprenant :
Etape 2 : Lecture : Abel, cadet assassiné - Jacob, cadet rusé
La confrontation des récits bibliques de Gn 4, Gn 25 et Gn 27 doit mettre en évidence différences et ressemblances entre les trois épisodes. Bien sûr, Abel ne semble pas faire le poids face à Caïn, qui le tue, tandis que Jacob, autre cadet, lui, non seulement parvient à acheter le droit d’aînesse de son frère, mais reçoit la bénédiction donnée par Isaac à la place d’Esaü. Il n’empêche, dans les deux épisodes, l’aîné finit par être jaloux de la préférence accordée au cadet et Jacob n’échappe à la mort qu’en prenant la fuite, sur les conseils de sa mère, Rebecca.
Dans les deux cas, on peut considérer que c’est le cadet qui est mis en valeur puisque, même dans le cas d’Abel, Seth, un autre cadet vient le remplacer et c’est sur lui que va se fonder une nouvelle étape déterminante de l’histoire humaine, selon la Bible, la possibilité que les hommes invoquent le nom de Yahvé.
Etape 3 : Genèse et conte, une histoire de rivalité entre frères aînés et frères cadets
Ce schéma récurrent de la Bible, celui de la rivalité entre frères, le cadet finissant par usurper le titre de l’aîné, est aussi très présent dans les contes. C’est cette parenté qu’il faudra mettre en évidence, considérant que, probablement, il y a pu avoir une influence d’une tradition sur l’autre. En tous cas, la même problématique est à l’œuvre, de la Bible au conte : celle d’un récit didactique qui vise à mettre en avant la difficulté inhérente aux relations fraternelles et qui doit aboutir à la résolution du conflit.
A titre d’exemples, on peut imaginer de mettre en parallèle deux récits bibliques, l’histoire de David et celle de Jacob, avec deux contes de Grimm, Le Vaillant petit tailleur et Les trois plumes.
Une comparaison entre l’histoire de David (1 Sa,17-18) et un conte, Le vaillant petit tailleur
Histoire de David (1 Sa,17-18)
Le même travail, maintenant, mais avec l’histoire de Jacob. Le schéma narratif du récit biblique correspond encore mieux que celui de l’histoire de David au conte de Grimm auquel il sera confronté :
Histoire de Jacob (Gn, 27)
un roi va mourir et doit désigner son successeur. Pour départager ses fils, il leur demande de faire quelque chose pour lui.
Objectifs :
Nous avons évoqué rapidement le travail parodique auquel Rabelais se livre, dans le prologue de Pantagruel, réécrivant le récit de Gn 4 et attribuant une paternité abélienne à ses géants littéraires. C’est généralement en 5e que l’on aborde l’œuvre de Rabelais. Voici donc une occasion d’en étudier de plus près l’une des influences bibliques, qui sont très nombreuses, dans le roman.
C’est bien souvent aussi dans le cycle central du collège, et notamment en 5e, que l’on aborde le roman policier : le roman de Maurice Leblanc, L’Île aux trente cercueils, permettra donc de lier l’étude de ce genre littéraire particulier et celle des récits fondateurs bibliques.
Etape 1 : les généalogies dans la Bible, une constante
Les généalogies sont récurrentes, dans la Bible et notamment dans l’Ancien Testament (ou Torah) ; elles prétendent établir le lien entre les différentes générations qui se sont succédées, depuis la création du premier couple humain, jusqu’aux prophètes. Jésus même, dans le Nouveau Testament, est rattaché à cette descendance illustre.
On pourra donc, dans un premier temps, faire lire quelques unes de ces généalogies, qui mettent en scène certains des protagonistes les plus fameux de la Bible : Caïn et Abel, Noé, Abraham…
Voici trois extraits possibles :
Etape 2 : Rabelais, parodiste de la Bible
On fera lire le chapitre 1 de Pantagruel (1532), « De l'origine et antiquité du grand Pantagruel » et on demandera aux élèves d’identifier les ressemblances et les divergences entre les généalogies bibliques et celle proposée par Rabelais. On mettra en avant les intentions ludiques et parodiques, notamment en observant les noms choisis par l’auteur. Ce sera peut-être aussi l’occasion de rappeler que Rabelais est l’auteur français qui possède le lexique littéraire le plus étendu, avec 30 000 termes différents (alors le lexique racinien, à l’opposé, tient en quelque 2000 mots).
Etape 3 : « Vieux comme Mathusalem » ? Origine d’une expression
La lecture des généalogies bibliques peut être l’occasion d’une étude de vocabulaire, centrée sur les expressions françaises d’origine biblique. On s’intéressera d’abord à l’expression « vieux comme Mathusalem », qui remonte à Gn 5 27, où l’on apprend que « toute la durée de vie de Mathusalem fut de neuf cent soixante-neuf ans » ! On dressera ensuite, à partir de recherches des élèves, une liste des expressions que notre langue emprunte à la Bible.
Etape 4 : le récit d’Abel et Caïn, une trame pour le roman policier ?
On abordera ensuite la lecture de Gn 4, centrée cette fois sur le début du récit, jusqu’au verset 26. En parallèle, on pourra présenter aux élèves quelques représentations picturales du chapitre biblique et montrer que ces représentations sont centrées sur l’épisode du meurtre.
Le meurtre, c’est l’élément déclencheur de l’intrigue romanesque, dans un roman policier. On demandera aux élèves de s’interroger sur l’épisode génésiaque et de voir si, tel qu’il est présenté, il présente une trame policière ou si, au contraire, il esquive cette possibilité.
Etape 5 : L’Île aux trente cercueils, un roman policier centré sur Gn 4
L’étape suivante de ce petit parcours nous conduira à la lecture intégrale du roman de Maurice Leblanc, dont l’intrigue repose en bonne partie sur une réécriture originale de Gn 4.
De l'origine et antiquité du grand Pantagruel.
Ce ne sera chose inutile ne oysifve, veu que sommes de sejour, vous ramentevoir la premiere source et origine dont nous est né le bon Pantagruel : car je voy que tous bons hystoriographes ainsi ont traicté leurs Chronicques, non seullement les Arabes, Barbares et Latins, mais aussi Gregoys, Gentilz, qui furent buveurs eternelz.
Il vous convient doncques noter que, au commencement du monde (je parle de loing, il y a plus de quarante quarantaines de nuyctz, pour nombrer à la mode des antiques Druides), peu après que Abel fust occis par son frere Caïn, la terre embue du sang du juste fut certaine année si tres fertile en tous fruictz qui de ses flans nous sont produytz, et singulièrement en mesles, que on l'appella de toute memoire l'année des grosses mesles, car les troys en faisoyent le boysseau.
En ycelle les Kalendes feurent trouvées par les breviaires des Grecz. Le moys de mars faillit en Karesme, et fut la my oust en may. On moys de octobre, ce me semble, ou bien de septembre (affin que je ne erre, car de cela me veulx je curieusement guarder) fut la sepmaine, tant renommée par les annales, qu'on nomme la sepmaine des troys jeudis : car il y en eut troys, à cause des irreguliers bissextes, que le soleil bruncha quelque peu, comme debitoribus, à gauche, et la lune varia de son cours plus de cinq toyzes, et feut manifestement veu le movement de trepidation on firmament dict aplane, tellement que la Pleiade moyene, laissant ses compaignons, declina vers l'Equinoctial, et l'estoille nommé l'Espy laissa la Vierge, se retirant vers la Balance, qui sont cas bien espoventables et matieres tant dures et difficiles que les Astrologues ne y peuvent mordre ; aussy auroient ilz les dens bien longues s'ilz povoient toucher jusques là.
Faictes vostre compte que le monde voluntiers mangeoit desdictes mesles, car elles estoient belles à l'œil et delicieuses au goust ; mais tout ainsi comme Noë, le sainct homme (auquel tant sommes obligez et tenuz de ce qu'il nous planta la vine, dont nous vient celle nectaricque, delicieuse, precieuse, celeste, joyeuse et deïficque liqueur qu'on nomme le piot), fut trompé en le beuvant, car il ignoroit la grande vertu et puissance d'icelluy, semblablement les hommes et femmes de celluy temps mangeoyent en grand plaisir de ce beau et gros fruict.
Mais accidens bien divers leurs en advindrent, car à tous survint au corps une enfleure très horrible, mais non à tous en un mesme lieu. Car aulcuns enfloyent par le ventre, et le ventre leur devenoit bossu comme une grosse tonne, desquelz est escript : " Ventrem omnipotentem ", lesquelz furent tous gens de bien et bon raillars, et de ceste race nasquit sainct Pansart et Mardy Gras.
Les aultres enfloyent par les espaules, et tant estoyent bossus qu'on les appelloit montiferes, comme porte montaignes, dont vous en voyez encores par le monde en divers sexes et dignités, et de ceste race yssit Esopet, duquel vous avez les beaulx faictz et dictz par escript.
Les aultres enfloyent en longueur, par le membre, qu'on nomme le laboureur de nature, en sorte qu'ilz le avoyent merveilleusement long, grand, gras, gros, vert et acresté à la mode antique, si bien qu'ilz s'en servoyent de ceinture, le redoublans à cinq ou à six foys par le corps ; et s'il advenoit qu'il feust en poinct et eust vent en pouppe, à les veoir eussiez dict que c'estoyent gens qui eussent leurs lances en l'arrest pour jouster à la quintaine. Et d'yceulx est perdue la race, ainsi comme disent les femmes, car elles lamentent continuellement qu' Il n'en est plus de ces gros, etc.
Vous sçavez la reste de la chanson.
Aultres croissoient en matiere de couilles si enormement que les troys emplissoient bien un muy. D'yceulx sont descendues les couilles de Lorraine, lesquelles jamays ne habitent en braguette : elles tombent au fond des chausses.
Aultres croyssoient par les jambes, et à les veoir eussiez dict que c'estoyent grues ou flammans, ou bien gens marchans sus eschasses, et les petits grimaulx les appellent en grammaire Jambus.
Es aultres tant croissoit le nez qu'il sembloit la fleute d'un alambic, tout diapré, tout estincelé de bubeletes, pullulant, purpuré, à pompettes, tout esmaillé, tout boutonné et brodé de gueules, et tel avez veu le chanoyne Panzoult et Piédeboys, medicin de Angiers ; de laquelle race peu furent qui aimassent la ptissane, mais tous furent amateurs de purée septembrale. Nason et Ovide en prindrent leur origine, et tous ceulx desquelz est escript : " Ne reminiscaris. "
Aultres croissoyent par les aureilles, lesquelles tant grandes avoyent que de l'une faisoyent pourpoint, chausses et sayon, de l'autre se couvroyent comme d'une cape à l'Espagnole, et dict on que en Bourbonnoys encores dure l'eraige, dont sont dictes aureilles de Bourbonnoys.
Les aultres croissoyent en long du corps. Et de ceulx là sont venuz les Geans,
Et par eulx Pantagruel ;
Et le premier fut Chalbroth,
Qui engendra Sarabroth,
Qui engendra Faribroth,
Qui engendra Hurtaly, qui fut beau mangeur de souppes et regna au temps du deluge,
Qui engendra Nembroth,
Qui engendra Athlas, qui avecques ses espaulles garda le ciel de tumber,
Qui engendra Goliath,
Qui engendra Eryx, lequel fut inventeur du jeu des gobeletz,
Qui engendra Tite,
Qui engendra Eryon,
Qui engendra Polypheme,
Qui engendra Cace,
Qui engendra Etion, lequel premier eut la verolle pour n'avoir beu frayz en esté, comme tesmoigne Bartachim,
Qui engendra Encelade,
Qui engendra Cée,
Qui engendra Typhoe,
Qui engendra Aloe,
Qui engendra Othe,
Qui engendra Ægeon,
Qui engendra Briaré, qui avoit cent mains,
Qui engendra Porphirio,
Qui engendra Adamastor,
Qui engendra Antée,
Qui engendra Agatho,
Qui engendra Pore, contre lequel batailla Alexandre le Grand,
Qui engendra Aranthas,
Qui engendra Gabbara, qui premier inventa de boire d'autant,
Qui engendra Goliath de Secundille,
Qui engendra Offot, lequel eut terriblement beau nez à boyre au baril,
Qui engendra Artachées,
Qui engendra Oromedon,
Qui engendra Gemmagog, qui fut inventeur des souliers à poulaine,
Qui engendra Sisyphe,
Qui engendra les Titanes, dont nasquit Hercules,
Qui engendra Enay, qui fut très expert en matiere de oster les cerons des mains,
Qui engendra Fierabras, lequel fut vaincu par Olivier, pair de France, compaignon de Roland,
Qui engendra Morguan, lequel premier de ce monde joua aux dez avecques ses bezicles,
Qui engendra Fracassus, duquel a escript Merlin Coccaie,
Dont nasquit Ferragus,
Qui engendra Happe mousche, qui premier inventa de fumer les langues de beuf à la cheminée, car auparavant le monde les saloit comme on faict les jambons,
Qui engendra Bolivorax,
Qui engendra Longys,
Qui engendra Gayoffe, lequel avoit les couillons de peuple et le vit de cormier,
Qui engendra Maschefain,
Qui engendra Bruslefer,
Qui engendra Engolevent,
Qui engendra Galehault, lequel fut inventeur des flacons,
Qui engendra Mirelangault,
Qui engendra Galaffre,
Qui engendra Falourdin,
Qui engendra Roboastre,
Qui engendra Sortibrant de Conimbres,
Qui engendra Brushant de Mommiere,
Qui engendra Bruyer, lequel fut vaincu par Ogier le Dannoys, pair de France,
Qui engendra Mabrun,
Qui engendra Foutasnlon,
Qui engendra Hacqueebac,
Qui engendra Vitdegrain,
Qui engendra Grand gosier,
Qui engendra Gargantua,
Qui engendra le noble Pantagruel, mon maistre.
J'entens bien que, lysans ce passaige, vous faictez en vous mesmes un doubte bien raisonnable et demandez comment est il possible que ainsi soit, veu que au temps du deluge tout le monde perit, fors Noë et sept personnes avecques luy dedans l'Arche, au nombre desquelz n'est mis ledict Hurtaly ?
La demande est bien faicte, sans doubte, et bien apparente ; mais la responce vous contentera, ou j'ay
le sens mal gallefreté. Et, parce que n'estoys de ce temps là pour vous en dire à mon plaisir, je vous allegueray l'autorité des Massoretz, bons couillaux et beaux cornemuseurs Hebraïcques, lesquelz afferment que veritablement ledict Hurtaly n'estoit dedans l'Arche de Noë ; aussi n'y eust il peu entrer, car il estoit trop grand ; mais il estoit dessus à cheval, jambe de sà, jambe de là, comme sont les petitz enfans sus les chevaulx de boys et comme le gros Toreau de Berne, qui feut tué à Marignan, chevauchoyt pour sa monture un gros canon pevier ; c'est une beste de beau et joyeux amble, sans poinct de faulte. En icelle façon, saulva, après Dieu, ladicte Arche de periller, car il luy bailloit le bransle avecques les jambes, et du pied la tournoit où il vouloit, comme on faict du gouvernail d'une navire. Ceulx qui dedans estoient luy envoyoient vivres par une cheminée à suffisance, comme gens recongnoissans le bien qu'il leurs faisoit, et quelquefoys parlementoyent ensemble comme faisoit Icaromenippe à Jupiter, selon le raport de Lucian.
Avés vous bien le tout entendu ? Beuvez donc un bon coup sans eaue. Car, si ne le croiez, non foys je, fist elle.
Le mythe littéraire d’Abel et Caïn est intimement lié au thème du double. De nombreuses interprétations de l’épisode biblique, depuis Otto Rank jusqu’à René Girard, insistent sur ce lien. Le frère, surtout lorsqu’il est un jumeau, peut s’avérer une présence concurrente, voire inquiétante. Il est une première forme du double, selon Otto Rank. Pour chacun des deux frères, il peut alors s’agir de se débarrasser de celui qui apparaît non seulement comme un rival, mais aussi comme un être qui peut menacer la survie de sa personne.
La littérature fantastique ne s’y est pas trompée et certaines œuvres identifient le lien entre les deux archétypes littéraires. La classe de 4e peut être l’occasion de mettre en évidence le parallélisme possible entre l’épisode du meurtre d’Abel par Caïn et les œuvres de littérature fantastique où il est question d’un protagoniste vampirisé par un double.
Objectifs :
Etape 1 :
On constituera un groupement de textes composé du récit de Gn 4 et de quelques extraits de nouvelles fantastiques centrées sur le thème du double menaçant.Etape 2 : Abel, un double de Caïn ?
La lecture de l’épisode génésiaque sera l’occasion de s’interroger sur la relation fraternelle et ce qu’elle implique comme difficulté : rivalité, jalousie entre les deux frères, notamment vis-à-vis des parents. L’observation du texte sera l’occasion de mettre en évidence les particularités d’un récit fondé sur les parallélismes, comme c’est souvent le cas dans les récits bibliques : chaque situation est redoublée, plaçant les frères dans une situation d’égalité qui explosera en rivalité.
Etape 3 : du frère ennemi au double inquiétant
C’est la proximité et la ressemblance entre les frères qui est susceptible de créer le trouble et d’entraîner le conflit. La littérature fantastique exploite ce thème et ses conséquences, dans des nouvelles où un protagoniste se voit littéralement dédoublé, par exemple dans Le Horla de Maupassant ou dans L’Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson. Que ces nouvelles présentent un seul individu qui se partage entre deux personnalités opposées, plutôt qu’elles ne présentent deux individus distincts ne change rien au problème, dans la mesure où, on l’a vu, Abel et Caïn peuvent figure le combat entre le bien et le mal au sein d’un seul individu. C’est donc cette parenté entre le récit biblique et la littérature fantastique qu’il faudra mettre en évidence ici, avec notamment la question du mal et de la violence.
Avec une bonne classe, on pourra lire un petit roman ou longue nouvelle de Dostoïevski dont le titre seul révèle le thème principal, Le Double. La nouvelle de Gogol, Le Nez, constitue également une bonne piste de travail.
En 3e, il sera légitime, dans le cadre de l’étude sur la poésie lyrique et engagée, de constituer un groupement de textes centré sur la figure de Caïn et montrant comment les poètes, depuis la Renaissance, ont utilisé cette figure pour personnifier un combat politique ; on pourra voir aussi comment ces poètes ont identifier dans le personnage de Caïn une figure du poète, mis au ban de la société en raison de sa stature exceptionnelle et prométhéenne. Second axe de cette étude, les armes littéraires de l’amplification (figures de style telles le chiasme, l’hyperbole) dont les poètes usent pour grandir le personnage de Caïn et lui donner une stature mythique.
Le groupement de texte pourra être constitué comme suit :
C’est en 3ème que l’on aborde habituellement des textes littéraires centrés sur la Seconde Guerre mondiale, en relation avec le programme d’Histoire, qui évoque cette période. On pourra donc faire lire le roman de Michel Tournier, qui utilise le récit de Gn 4 de manière très habile et fait d’Abel et Caïn les figures emblématiques des victimes et des bourreaux, au sein du conflit mondial.
En prolongement à cette lecture, on pourra s’intéresser à l’influence de la Bible dans l’œuvre du romancier français, influence déterminante puisqu’elle marque presque tous ses romans ou nouvelles.
Plus encore qu’au collège, l’étude des figures de Caïn et Abel pourra prendre sa place au lycée, de la Seconde à la Terminale.
En seconde, le personnage de Caïn, figure de la révolte, pourra par exemple servir à l’étude du romantisme (Un mouvement littéraire et culturel du XIXe ou XXe) ; le groupement suggéré pour des élèves de 3e, la figure de Caïn depuis D’Aubigné jusqu’à Hugo, développé, conviendra aussi bien à l’objet d’étude « Démontrer, convaincre et persuader » qu’à celui intitulé « l’éloge et le blâme »
En première, on pourra également approfondir l’étude suggérée pour la 3e à partir du roman de Tournier Le Roi des aulnes et la faire coïncider avec l’objet d’étude « Le roman et ses personnages : vision de l’homme et du monde ». Cependant, bien d’autres œuvres évoquées dans ce dossier pourraient entrer dans le cadre de cet objet d’étude. Pourquoi, par exemple, ne pas lire ou relire Pierre et Jean, de Maupassant, dont on ne cite souvent que la préface, pour donner une définition quelque peu rebattue du réalisme ? Pour ce roman, on pourra par exemple s’intéresser à la manière qu’a Maupassant de jouer avec l’archétype du mythe littéraire d’Abel et Caïn, caractérisant ses protagonistes rivaux en opposition à la figuration habituelle des deux frères, qui voit Abel blond et Caïn brun. Particulièrement habile aussi dans le récit, le jeu de Maupassant sur les personnalités habituellement antithétiques des frères ennemis : la culpabilité, ici, n’est pas univoque et le jaloux peut voir sa jalousie légitimée, dans la mesure où son frère n’est pas une personnalité angélique, pas du tout une figure du juste.
Plus largement, on peut très bien imaginer la constitution d’un groupement de textes issus de romans, sur le thème du fratricide. On n’aura que l’embarras du choix, parmi les œuvres citées dans le dossier.
Mais l’objet d’étude dans lequel s’inscrit sans doute le mieux ce dossier est celui consacré aux réécritures : le dossier dans son entier, ou bien une de ses parties seulement viendra illustrer le thème de la réécriture de Gn 4, dans notre littérature ou dans la littérature mondiale.
Les plus courageux pourront saisir l’occasion de ce dossier pour lancer une réflexion avec leurs élèves sur la question de la violence entre les frères ennemis, appliquée aux conflits fratricides qui touchent notre monde. Cette étude pourra être menée en interdisciplinarité avec le professeur d’histoire.
On ne peut s’empêcher de penser au conflit israëlo-palestinien qui, abordé en classe d’histoire, suscite souvent de vives controverses chez les élèves et qui est souvent appréhendé avec un peu d’angoisse par de nombreux enseignants.
La violence engendre la violence
On rappellera d’abord aux élèves que l’épisode de Gn 4 pose la question de la violence et de son enchaînement sans fin : si le signe posé par Dieu sur Caïn semble vouloir arrêter dans l’œuf cet enchaînement infini, le chant de Lamek (Gn 23 et 24) exalte au contraire la vengeance, proposant une réponse disproportionnée au préjudice subi : « J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure ».
Non seulement la violence engendre la violence, mais la réponse se fait à chaque fois plus forte, entamant un cycle sans fin de représailles. Le caractère croissant de ce cycle est marqué, dans le texte biblique, par le verset 24 : C’est que Caïn est vengé sept fois, mais Lamek, soixante-dix-sept fois. »
Pourquoi les frères sont ils ennemis ?
Une des naïvetés courantes, dès lors qu’il s’agit d’évoquer un conflit tel que le conflit israëlo-palestinien ou, plus largement, tout conflit mettant en présence des frères ennemis, consiste à mettre en avant, comme pour tenter d’apaiser les tensions entre les élèves, le statut de frères des populations en présence. On dira par exemple : Juifs et Arabes, une même origine sémitique et on s’appuiera sur la Bible, pour justifier une telle parenté, par ailleurs vérifiée (fils d’Abraham, Isaac et Ismaël, etc.). Pourquoi alors se battent-ils, s’ils sont frères ? Telle est inévitablement, la question qui suit une telle présentation. Mais une des réponses possibles est la suivante : c’est justement parce qu’ils sont frères ou présentés comme tels qu’ils se battent ! C’est la ressemblance, la relation fraternelle, contre toute idée reçue qui engendre l’adversité. Ce sont les semblables qui se battent, les doubles mimétiques qui cherchent dans le conflit l’occasion de se différencier, de reconstituer une différence entre eux. Une référence à la théorie mimétique de René Girard sera alors bien venue, au cours de cette étude.