Corpus littéraire

La figure de Lazare : du Vivant de la tradition au Revenant indésirable

Sommaire

I. Lazare le Vivant : de la symbolique chrétienne et de sa postérité

Pour la tradition, Lazare se présente donc comme le Vivant, le ressuscité ; figure éminemment positive, que la littérature médiévale, suivant la piété populaire, perpétue, dans les récits  comme dans le théâtre religieux.  Un des principaux objets de cette tradition est celui d’édifier, lecteur ou auditeur. Ce même souci, on le retrouve bien plus tard chez un Bossuet, par exemple. Méditant sur la mort, l’Aigle de Meaux invite son public à se pencher sur le tombeau de Lazare : « venez voir, dit-il, dans un même objet la fin de vos desseins et le commencement de vos espérances. »  Au XIXe siècle, une autre espérance se dessine chez Hugo qui fait de Lazare une figure du peuple dressé contre l’oppression et se relèvant de ses misères. Plus proches de nous, André Malraux, parmi d’autres (on peut penser au Michel Leiris de Fibrilles), utilise le symbole de Lazare pour figurer sa « résurrection », tandis que, malade, il a échappé de peu à la mort.

1. Le Lazare de La Légende dorée : un merveilleux chrétien

L’histoire au Moyen Age, entre vérité et merveilleux

Avec la Légende dorée, le dominicain et futur archevêque de Gênes Jacques de Voragine (vers 1228-1298) se propose de retracer la vie de 180 saints et martyrs chrétiens ainsi que certains épisodes de la vie de Jésus et de Marie. La figure de Lazare apparaît deux fois, au moins,  au sein du recueil, au sein des biographies consacrées à celles que la tradition considère comme ses sœurs : sainte Marie-Madeleine et sainte Marthe. Ces deux récits hagiographiques révèlent l’écart qui peut se manifester entre la tradition proprement évangélique et celle qui se développe, par la suite, notamment dans les milieux populaires :  les Evangiles ne disent quasiment rien de Lazare, sinon qu’il était le frère de Marthe et Marie et qu’il fut ressuscité par Jésus. C’est peu et c’est beaucoup, si l’on considère l’importance attribuée par la tradition chrétienne à cet événement qui annonce la Passion de Jésus. (voir dans Texte et image la lecture de l’épisode de la résurrection de Lazare) Après cette résurrection, on perd quasiment la trace de Lazare. Tout au plus apprend-on que Lazare était un des convives au repas lors de l’épisode fameux dit de l’onction de Béthanie où Marie-Madeleine oint les pieds de Jésus avec un parfum précieux et que, plus tard, les grands prêtres décident de tuer le ressuscité car la foule se convertit à cause de lui. (Jean 12) Si La Légende dorée  confirme l’hypothèse selon laquelle Marie-Madeleine joue un rôle déterminant dans la résolution prise par Jésus de faire revivre Lazare – « Par son amour, elle obtint que son frère, mort depuis trois jours, fût ressuscité » - elle prend surtout le relais du texte évangélique et prétend nous apprendre comment Lazare a poursuivi son existence.

« Après l'ascension du Seigneur, c'est-à-dire quatorze ans après la Passion, dit la légende de sainte Marie-Madeleine, les Juifs ayant massacré depuis longtemps déjà saint Étienne et ayant chassé les autres disciples de leur pays, ces derniers se retirèrent dans les régions habitées par les Gentils, pour y semer la parole de Dieu. Il y avait pour lors avec les apôtres saint Maximin, l'un des 72 disciples, auquel Marie-Magdeleine avait été spécialement recommandée par saint Pierre. Au moment de cette dispersion, saint Maximin, Marie-Magdeleine, Lazare, son frère, Marthe, sa soeur, et Manille, suivante de Marthe, et enfin le bienheureux Cédonius, l’aveugle-né guéri  par le Seigneur, furent mis par les infidèles sur un vaisseau tous ensemble avec plusieurs autres chrétiens encore; et abandonnés sur la mer sans aucun pilote afin qu'ils fussent engloutis en même temps. Dieu permit qu'ils abordassent à Marseille. 1 »

Lazare fuit donc le pays d’Israël et passe en Gaule, avec ses deux sœurs et saint Maximin. Aujourd’hui encore, la tradition populaire provençale maintient qu’il fut le premier évêque de Marseille et la cité phocéenne lui attribue son évangélisation. 

Autre point méconnu par l’Evangile de Jean,La Légende dorée assure connaître les conditions d’existence de la fratrie : à l’en croire, Lazare et ses sœurs étaient issus d’une famille possédant des biens nombreux :

« Marie, nous dit-on, possédait en commun avec Lazare, son frère et Marthe, sa soeur, le château de Magdalon, situé à deux milles de Génézareth, Béthanie qui est proche de Jérusalem, et une grande partie de Jérusalem. » Et plus loin :

« Ils se partagèrent cependant leurs biens de cette manière : Marie eut Magdalon d'où elle fut appelée Magdeleine, Lazare retint ce qui se trouvait à Jérusalem, et Marie posséda Béthanie. Mais comme Magdeleine recherchait tout ce qui peut flatter les sens, et que Lazare avait son temps employé au service militaire, Marthe, qui était pleine de prudence, gouvernait avec soin les intérêts de sa soeur et ceux de son frère ; en outre elle fournissait le nécessaire aux soldats, à ses serviteurs, et aux pauvres. »

Ces décalages, ces divergences entre les différentes traditions en présence ici révèlent bien quel est l’enjeu, à faire saisir aux élèves : Voragine, à l’image de ses contemporains, prétend faire œuvre d’historien et entend le terme de légende au sens de ce qui doit être lu (legenda) et ne peut nullement être remis en cause : c’est non seulement la résurrection de Lazare que l’auteur admet comme un fait historique attesté et absolument impossible à contester mais aussi la plupart des détails de sa chronique.  Voragine a puisé dans ce qu’il considère comme les sources les plus authentiques, écartant les légendes de saints locaux 2 . D’ailleurs, lui-même, au sein de son ouvrage, et dans chaque récit, assure faire la part entre ce qui relève de l’histoire et de l’affabulation, ou, tout au moins, peut être remis en doute.

Mais c’est que l’histoire justement, telle que l’entend le Moyen Age, après le monde antique, n’a pas encore bien pris cette habitude qui est la nôtre de séparer ce qui relève du fait authentifiable et ce qui doit être attribué à la légende, au sens où nous entendons aujourd’hui le terme. Combien d’exploits, de faits miraculeux n’ont-ils pas été attribués aux philosophes grecs ? Plus près de Voragine, souvenons-nous des récits de Marco Polo rapportés dans Le Livre des Merveilles ou Devisement du Monde : Polo mêle le vrai et le faux, rapporte des miracles, décrit des hommes à queue qu’il aurait rencontrés à Sumatra…

L’hagiographe, comme le voyageur ou l’historien, navigue donc ici entre histoire véridique et merveilleux.

1 On peut découvrir le texte en ligne à partir du lien suivant : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/voragine/index.htm

2 Parmi ces sources, citons saint Jérôme, saint Augustin, Cassien ou encore Grégoire de Tours

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Le récit légendaire : des personnages et un parcours types

L’arrivée à Marseille de la barque où prennent place Lazare et ses sœurs apparaîtra à beaucoup comme pouvant être comptée au nombre de ces prodiges rapportés par La Légende dorée : ce motif de l’embarcation sans gouvernail qui, destiné à échouer, est miraculeusement orientée vers une terre salutaire est en effet un des leitmotivs de cette littérature hagiographique, comme des récits fondateurs antiques. Autre motif typique rapporté par le récit de la vie de sainte Marthe, celui du dragon, que la sainte finira par terrasser :

« Il y avait, à cette époque, sur les rives du Rhône, dans un bois entre Arles et Avignon, un dragon, moitié animal, moitié poisson, plus épais qu'un boeuf, plus long qu'un cheval, avec des dents semblables à des épées et grosses comme des cornes, qui était armé de chaque côté de deux boucliers ; il se cachait dans le fleuve d'où il ôtait la vie à tous les passants et submergeait les navires. Or, il était venu par mer de la Galatic d'Asie, avait été engendré par Léviathan, serpent très féroce qui vit dans. l’eau, et d'un animal nommé Onachum, qui naît dans la Galatie : contre ceux qui le poursuivent, il jette, à la distance d'un arpent, sa fiente comme un dard et tout ce qu'il touche, il le brille comme si c'était du feu. A la prière des peuples, Marthe alla dans le bois et l’y trouva mangeant un homme. Elle jeta sur lui de l’eau bénite et lui montra une croix. A l’instant le monstre dompté resta tranquille comme un agneau. Sainte Marthe le lia avec sa ceinture et incontinent il fut tué par le peuple à coups de lames et de pierres. »

A ce motif bien connu, identifiable dans les romans arthuriens comme dans de nombreuses autres traditions littéraires, s’ajoute par exemple le motif du miracle proprement dit. Dans le même récit de la Légende dorée, sainte Marthe ressuscite un jeune homme.

« Elle prêchait un jour auprès d'Avignon, entre la ville et le fleuve du Rhône, et un jeune homme se trouvait de l’autre côté du fleuve, jaloux d'entendre ses paroles, mais dépourvu de barque pour passer, il se dépouilla de ses vêtements et se jeta à la nage ; tout à coup il est emporté par la force du courant et se noie aussitôt. Son corps fut à peiné retrouvé, deux jours après ; on l’apporta aux pieds de sainte Marthe pour qu'elle le ressuscitât. Elle se prosterna seule, les bras étendus en forme de croix sur la terre et fit cette prière : « O Adonay, Seigneur J.-C., qui avez autrefois ressuscité mon frère Lazare, votre ami, mon cher hôte, ayez égard à la foi de ceux qui  m’entourent et ressuscitez cet enfant. » Elle prit par la main ce jeune homme qui se leva aussitôt et reçut le saint baptême. »

Ce qu’il est particulièrement intéressant de noter, c’est que ce miracle a lieu sous le signe de Lazare. Le récit de la Légende dorée vient ainsi confirmer, si besoin était, l’importance de cette résurrection dans la tradition chrétienne : le miracle de Jésus sur Lazare devient comme un patron de tous les miracles réalisés par la suite dans la tradition.

Quoi qu’il en soit, une étude des récits de Voragine devra mettre en évidence ceci que, à l’image des romans de chevalerie, par exemple, le lecteur se trouve face à des situations, des motifs, des personnages qui, sans être stéréotypés, sans perdre leur caractère individuel, ressemblent néanmoins à des types littéraires nettement caractérisés.

Un récit qui vise à édifier

(source : web gallery of art)

C’est que La Légende dorée a notamment pour objectif d’instruire et édifier une population chrétienne incapable d’accéder elle-même à la tradition écrite : les récits de Voragine furent ainsi utilisés par les prédicateurs qui en alimentaient leurs sermons. Le parcours exemplaire de saints et martyrs devait exalter la foi des fidèles.

On sait aussi que La Légende dorée eut une influence énorme dans l’art du Moyen Âge : mise en images, elle constitue, à elle seule, la matrice principale des bas-reliefs qui ornent les cathédrales. Cette influence se fera sentir jusqu’à la Renaissance italienne, avec des peintres comme Antonello de Messine ou Andrea Mantegna.

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2. Le Mystère de la passion d’Arnoul Greban : la Bible mise en scène

A l’origine d’un genre

le mystère de passion d'arnoul greban: la bible mise en scène, miniature

A une époque ravagée par les grandes pestes et les guerres interminables, le théâtre fut senti, par ceux qui vivaient, selon l’expression de Huizanga1 , l’ « automne du Moyen Âge»  comme un des moyens privilégiés pour rendre au monde un sens et un ordre. Les seigneurs financent des mystères où ils mettent en scène leurs faits d’armes. Le tristement célèbre Gilles de Rais fait ainsi monter le Mystère du siège d’Orléans.  Dès le XIVe  siècle mais surtout au XVe siècle, les représentations et productions de mystères, d’abord orthographié « misteres2  », se multiplient. Le terme ne doit plus être entendu au sens théologique : il signifie « représentation » et définit ainsi un genre théâtral nouveau, qui vise donc à représenter, donner à voir des scènes de la vie du Christ surtout, mais aussi, plus largement, de la Bible. Sont mises en scène également les vies de saints. Le sujet de ces pièces est donc essentiellement religieux, même si l’exemple du Mystère du siège d’Orléans montre que l’on connaît aussi des mystères profanes.

La confusion – dont le terme lui-même témoigne - qui consiste à identifier les mystères théâtraux au mystères de la foi, n’est pas sans fondement si on tient compte du fait que Arnoul Greban et les autres auteurs de ces pièces dialoguées se sont inspirés de la tradition du drame liturgique qui, depuis des siècles, intégrait au culte, lors de certaines fêtes religieuses (Noël, Epiphanie, Pâques surtout) la récitation de textes visant à représenter certaines scènes de la vie de Jésus. Mais au XVe siècle, les mystères ont pris leur autonomie, il s’agit bien de théâtre, qui a quitté l’église pour se jouer sur les parvis ou sur la principale place de la ville.

1 Jakob Hermann Huizanga, L’Automne du Moyen Âge, Payot, 2002.

2 Le terme « misterium » semble avoir une double étymologie ; il dérive sans doute de « mysterium » et « ministerium ». Les deux termes ont fini par se superposer.

Du grand spectacle

Lorsqu’il compose son Mystère de la Passion(1452),Arnoul Gréban prend sa place au sein d’une triade fameuse, entre Eustache Mercadé et Jean Michel. L’ampleur de ces compositions est connue : la Passion de Gréban, ce sont 34 574 vers, 400 personnages, 4 journées de représentation ! Du très grand spectacle donc, qui n’a rien à envier aux productions actuelles destinées au grand public.

L’épisode de la Passion de Jésus proprement dite n’occupe en réalité qu’un quart de la composition : l’auteur commence sa représentation dramatique bien en amont, ouvre sur un prologue où figurent les personnages de la Genèse, Adam et Eve, Abel et Caïn, puis parcourt toute la vie humaine de Jésus, depuis l’Annonciation jusqu’à la Pentecôte. Suit un épilogue qui clôt le spectacle dans le Ciel.

Le projet est très ambitieux : Gréban ne vise pas seulement à représenter, à donner à voir les derniers jours de la vie du Christ, mais prétend  mettre en scène le mystère de la Rédemption de l’homme. C’est donc la mise en évidence du sens que revêt pour l’homme  la Passion de Jésus qui constitue l’objectif final de l’œuvre. 1 Gréban ne vise pas simplement, comme ce fut le cas pour les mystères profanes, à « embellir et rassurer, mais rappeler comme une espérance et, pour le coup, comme un mystère au sens habituel du mot, que l’Histoire n’est pas seulement la banalité du mal … mais qu’elle est en même temps pourvue d’une finalité, d’un sens (une direction mais aussi un but), qui est le salut de l’homme et sa réconciliation avec Dieu. »2

1 Cette présentation de l’œuvre de Gréban s’inspire de la préface de l’édition Folio, due à Micheline de Combarieu du Grès et Jean Subrenat.

2 Micheline de Combarieu du Grès et Jean Subrenat, page 22 de l’édition indiquée.

L’épisode de Lazare : un catéchisme dramatisé

L’œuvre d’Arnoul Gréban se présente à nous, selon l’expression de  Micheline de Combarieu du Grès et Jean Subrenat, comme un « catéchisme dramatisé » : il s’agit, en somme de fournir à un public peu instruit une représentation accessible d’une réflexion théologique ardue, de rendre abordable le sens surnaturel de la vie terrestre de Jésus. Un des moyens dont elle use pour parvenir à rendre sensible l’enjeu réel de la Passion de Jésus est celui de l’émotion. Les spectateurs doivent avoir conscience que, en assistant à la représentation, ils participent à l’actualisation de la vie du Christ, s’arrogent le rôle de témoins. Ainsi se trouve mis en évidence un des rôles qu’on a toujours fait jouer au théâtre, celui d’opérer, toujours selon l’expression de Micheline de Combarieu du Grès et Jean Subrenat, une « présentation actualisante » : la Rédemption, pour les chrétiens, n’est pas seulement une réalité passée ; elle est un événement toujours présent et revécu en permanence à chaque époque.

La résurrection de Lazare : anticipation de celle de Jésus et témoin de la réalité de l’enfer

L’épisode consacré à Lazare, chez Gréban, occupe les vers 14678 à 15373 puis 15744 à 15862  de la deuxième journée du drame (Greban_texte.doc). Il est très significatif de la manière d’un auteur qui cherche à émouvoir pour instruire. Il faut dire que l’épisode lui-même se porte particulièrement bien à cela, dans la mesure où, au sein des Evangiles, il est sans doute celui où l’humanité de Jésus se fait le mieux sentir : Jésus regrette la mort de Lazare et va jusqu’à pleurer. Gréban ne manque pas d’utiliser ce caractère dramatique de l’épisode évangélique et l’accentue encore : le spectateur assiste ainsi aux lamentations de Lazare qui se plaint de souffrir beaucoup, avant de mourir.

Fidèle à la tradition évangélique et à celle des Pères, Gréban présente la résurrection de Lazare comme un des moyens privilégiés, parmi d’autres miracles, pour attester de la puissance de Jésus : un des leitmotivs des Evangiles est en effet cette nécessité qui s’impose au Christ, en quelque sorte malgré lui, de procéder à des miracles afin que l’on reconnaisse sa divinité. Jésus, devant le tombeau de Lazare et s’adressant au « Père céleste : affirme : « je veux te prier à cause de tous ces gens qui me voient, afin qu’ils croient fermement que tu m’as envoyé en ce monde. » 1 Mais, toujours fidèle à la tradition, Gréban présente cette résurrection comme un événement plus grand encore : le réveil de Lazare n’est pas un miracle parmi d’autres ; sa résurrection anticipe celle de Jésus lui-même. La « maladie » de Lazare « doit servir, écrit Gréban en paraphrasant le texte johannique, quand le temps sera venu, à l’exaltation de Dieu dans sa majesté et à la glorification de son Fils »2 . Les disciples, et l’assistance seront donc d’autant mieux préparés à authentifier la résurrection de Jésus qu’ils en auront suivi comme une répétition générale, pour employer une expression théâtrale, en la personne de Lazare.

Mais les mystères laissent place à l’imagination créatrice de l’auteur. Gréban ne se contente pas du cadre imposé par le récit évangélique et imagine une scène infernale où l’on voit Lucifer et Belzébuth se plaindre de ce que Lazare, par la puissance de Jésus, leur ait échappé. Mais c’est surtout l’épisode où est mis en scène un Lazare parlant de l’enfer qui est pour nous significatif. Gréban fait parler un personnage devenu extrêmement grave, après son retour à la vie terrestre. « Quand je pense, dit-il, à toutes les horreurs que j’ai vues après ma mort […] je n’ai pas le cœur à rire. » 3  Dans ce tableau lazaréen de l’enfer Gréban se montre fidèle à la théologie médiévale ; il imagine quatre régions successives – le « limbe des ancêtres » où sont les prophètes ; le « purgatoire » où se trouvent la plupart des âmes ; une troisième région, réservée aux enfants morts-nés ; une dernière région, la plus terrible, qui accueille les âmes damnées.

On voit l’aubaine que constitue, pour un dramaturge chrétien du Moyen Âge la résurrection de Lazare : par son retour, l’ami de Jésus se présente comme un témoin unique de l’au-delà et peut, par son récit, inciter les hommes à s’amender, afin de ne pas subir le sort funeste qui peut leur être réservé. Apparaît ici cette propension médiévale à faire peur pour instruire : le mystère joue finalement le même rôle que les églises, avec leurs galeries d’images : il s’agit d’instruire par la peur.

Ce que nous devons retenir, ici, c’est que Gréban, en imaginant un Lazare grave, un Lazare changé par son séjour chez les morts, inaugure une tradition littéraire qui se développera au XIXe et au XXe siècles : celle d’un personnage dont le retour est signe de mauvaise augure, un Lazare effrayant, un Lazare qui semble se retourner contre l’existence de ceux qui ne sont plus tout à fait ses semblables. D’ailleurs, fait significatif, alors que le récit johannique place Lazare aux côtés de Jésus, lors de l’onction de Béthanie, qui suit l’épisode de la résurrection, Gréban le fait disparaître de son drame, après le tableau des enfers. Lazare semble voué à une solitude où les autres ne le rejoignent pas.

1 Gréban, op.cit., p. 238

2 Gréban, op.cit.,  p. 234

3 Gréban, op.cit., p. 245

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3. Le Sermon sur la mort de Bossuet : se pencher sur le tombeau de Lazare

C’est au Louvre, pendant le Carême de 1662 que Bossuet (1627-1704) déclame son fameux Sermon sur la mort (lien vers Le texte). Exercice oratoire, exposé spirituel et moral, le sermon vise à convaincre la raison de son auditoire aristocratique et royal, en faisant appel à ses émotions. Mais le prédicateur n’imaginait pas son art comme un assemblage de banalités sur la mort : exercice spirituel, le sermon est aussi un exercice de pouvoir : face à la cour, qui mène une vie de plaisir, l’orateur ouvre le tombeau de Lazare, oblige les Grands à se pencher sur le corps mort, afin de rappeler à chacun la vanité de son existence.  Bossuet abaisse les Grands mais, comme Pascal, dans un autre mouvement il les élève : face au corps de Lazare, c’est l’espérance de la résurrection, promise à chacun, qui se dessine.
Le Sermon est donc un appel à la conversion, dont le modèle traditionnel est celui d’un Lazare, figure finalement positive de la résurrection. 1

1 Il ne s’agit pas, dans ces quelques lignes, d’effectuer un commentaire complet du texte, mais de tracer quelques pistes.

Ce corps qu’on refuse de voir

La mort, rappelle Bossuet, est cette expérience par laquelle nous sommes tous contraints de passer, mais que nous refusons de voir. « C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain, dit-il, que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés, et en mille formes diverses. » Cet évitement est le lot de chacun ; mais il est peut-être davantage encore le fait des Grands, qui mènent une vie de plaisir. Pascal parlerait de divertissement. Face au Roi, face à la noblesse française, il y a comme une incongruité à faire le geste de Bossuet, celui « d’ouvrir un tombeau devant la cour » ;  « des yeux si délicats, ajoute-t-il, ne seront-ils point offensés par un objet si funèbre ? » Cette page du Sermon se veut donc réitération, redoublement de la scène évangélique proposée par Jean 11 : les auditeurs sont mis en position de témoins, de spectateurs, devant qui s’ouvre à nouveau le tombeau de Lazare, « avec Jésus-Christ ».

La mort, « fidèle miroir des choses humaines »

La mort n’est donc pas une abstraction, une réalité lointaine et improbable ; elle se manifeste au spectateur comme une présence. Contre les pensées du divertissement, il s’agit pour un chrétien « d’accompagner le Sauveur jusques au tombeau du Lazare » et là, de  « contemple (r) le spectacle des choses mortelles ». Ce tombeau est ainsi le lieu d’une expérience essentielle. Comme les témoins évangéliques qui disent à Jésus « Seigneur, viens et vois » (Jean 11, 34), chacun est appelé à se pencher sur le tombeau de Lazare pour regarder la mort en face : « Venez et voyez.” O mortels, venez ; ô hommes, venez apprendre ce qu’est l’homme. »

Exhorter pour persuader

En plaçant son auditoire en position de spectateurs, l’art oratoire de Bossuet se livre à une mise en scène, une mise en spectacle. Le ton est celui de l’exhortation, avec l’insistance sur les verbes de vision et les impératifs : « venez contempler », « Accourez donc », « voyez », « venez voir ». Impliqué dans le discours, pris à parti en même temps que pris à témoin, dans un dialogue fictif dirigé, dans lequel l’orateur fait les questions et les réponses - « Vous serez peut-être étonné », « et vous croirez », « vous accorderez aisément qu’ »- l’auditoire est prisonnier d’une  rhétorique qui doit le persuader d’agir prestement, comme s’il y avait urgence.
Mais c’est alors que Bossuet renverse le plan : après avoir abaissé son auditoire, il le relève ; cette mort de Lazare n’est pas une fin, elle est la figure de notre résurrection. « Accourez donc, ô mortels, et voyez dans le tombeau de Lazare ce que c’est que l’humanité : venez voir dans un même objet la fin de vos desseins et le commencement de vos espérances ; venez voir tout ensemble la dissolution et le renouvellement de votre être ; venez voir le triomphe de la vie dans la victoire de la mort : Veni et vide. »

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4. Lazare, figure du Peuple chez Victor Hugo

L’œuvre hugolienne, une réécriture de la Bible

L’œuvre de Victor Hugo suffirait, à elle seule, à alimenter une collection sur l’influence des textes dits fondateurs sur la littérature française. La Bible est si présente, dans les recueils poétiques et les romans, qu’elle en vient souvent à donner sa structure aux ouvrages hugoliens. A se pencher sur l’œuvre qui nous intéresse ici, Les Châtiments, il n’y a pas à beaucoup forcer l’analyse pour constater que le recueil est construit sur une symbolique biblique : sept livres, à l’image des sept tours effectués autour de la ville de Jéricho par le prophète Josué conduisant le peuple hébreu. Le successeur de Moïse, on s’en souvient, reçut l’ordre de prendre la ville et, le septième jour, au son des trompettes, les murailles s’effondrent.  La symbolique est évidente : le poète Hugo s’imagine ainsi en prophète à la tête de son peuple, prêt à se lever pour faire tomber la dictature exercée par « Napoléon le Petit ». Chaque livre se veut donc un coup de semonce donné à l’Empire et qui annonce sa chute. Ainsi passera-t-on de la nuit initiale, celle du coup d’Etat, (Nox) à la lumière finale (Lux), à l’avènement définitif du Bien, la République une fois retrouvée. La symbolique va bien plus loin encore : à la lumière du récit du Livre de Josué, comme à celle de nombreux récits bibliques, Hugo lit l’histoire de l’Empire comme celle d’une faute à expier : cette faute, c’est celle de Napoléon Bonaparte, qui avait pris le pouvoir par un premier coup d’Etat, le 18 brumaire ( 9 novembre 1799) ; le second coup d’Etat, celui de Napoléon III, n’est qu’une punition infligée au pays qui s’était égaré sur la voie mauvaise.

Lazare, présence explicite et métaphorique

Lazare est présent de manière directe ou en tant que figure métaphorique chez Hugo. Si dans La Légende des siècles, le poète reprend explicitement le texte évangélique de Jean, 11 et en assure une paraphrase (Première série, D’Eve à Jésus, Première rencontre du Christ avec le tombeau), dans Les Châtiments, Lazare est une figure du peuple endormi, mort, abattu par la dictature, mais dont on attend le réveil. Le poème « Au peuple » 1(II, 2) martèle, de strophe en strophe,  l’adresse faite par Jésus à son ami : « Lazare ! Lazare ! Lazare ! / Lève-toi ! »

Reprendre, à l’adresse du peuple, l’appel de Jésus à Lazare, c’est se représenter soi même en Christ. La chose ne surprendra pas chez un Hugo, dont la vocation poétique, on le sait, est élevée au rang de la prophétie.

1 Le second poème adressé « Au peuple » dans Les Châtiments ( VI, 9),  a lui recours à la métaphore océane.

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5. Portrait de l’artiste en ressuscité : le Lazare de Malraux

Malraux, un esprit religieux sans dieu

portrait de l'artiste en ressuscité: le lazare de malraux, miniature

Si bien souvent, chez un individu, la position de l’agnostique correspond à une position molle, une position de facilité – on se dit agnostique pour se débarrasser du questionnement sur Dieu -, on sait que ce ne fut pas le cas pour André Malraux qui, à bien des égards, sur cette question, rappelle Albert Camus : l’un et l’autre furent de véritables agnostiques, c’est-à-dire des hommes qui, tout en ayant un esprit religieux, butaient sur la question de l’existence de Dieu et la réalité d’un au-delà salutaire. Les preuves, chez  Malraux, comme chez Camus d’ailleurs, sont nombreuses : qu’on se rappelle par exemple cet aveu fait à Mauriac en 1969 : « Peut-être, disait-il, suis-je essentiellement un esprit religieux sans foi. » Qu’on se souvienne de cet épisode de la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’écrivain, emprisonné dans un couvent à Villefranche-de-Rouergue, demande à la mère supérieure de lui prêter l’Evangile selon saint Jean. Qu’on ait présent à l’esprit l’épisode tragique de la mort de ses deux fils auxquels le romancier demande de donner un enterrement catholique.« Vous savez, écrivait-il à l’abbé Bockel, comme jadis, lorsque nous enterrions nos camarades tombés dans la bataille ? Ces deux garçons étaient baptisés. Et puis, ils n'étaient pas des athées.1 »

Voilà quelques exemples pris du côté du christianisme ; mais il faudrait aussi regarder du côté des religions asiatiques, pour lesquelles, on le sait, Malraux manifesta un intérêt constant.

1 Pierre Bockel, L'Enfant du rire, Grasset, 1973, p. 131-132.

Malraux, un esprit à la recherche de l’homme fondamental

Des religions, disions-nous, mais aussi des arts : Malraux eut une conscience extrême du rôle joué par les arts, et notamment les arts religieux – mais furent-ils autre chose, jusqu’à une époque toute récente ? – dans le destin humain.  L’Art, « anti destin », selon une formule célèbre, reste pour Malraux une des expériences fondamentales que peut réaliser l’être humain dans sa lutte contre la fatalité, contre l’absurdité du monde. Il est une des trois figures de la trinité malrusienne lorsque l’écrivain définit l’homme responsable, qui refuse la passivité ; les deux autres figures sont celles de l’action (l’aventure ou la révolution) et celle de la fraternité.

Lazare, le bilan d’une vie
Malraux compose donc sa propre ou ses propres trinités, parallèles à la Trinité chrétienne : il y a pour lui un mystère de l’Art qui est celui de l’Intemporel, qui a seul la force de nous arracher à l’épreuve du temps ; il y a un mystère de la fraternité humaine, aussi incompréhensible rationnellement que celui du Mal ; il y a enfin, et peut-être surtout, un mystère de la mort.
Lazare, ce livre du dernier Malraux, semble un condensé de la pensée de son auteur, rassemble toutes ses hantises. Que reste-t-il, lorsque, débarrassé de ses contingences, l’individu se trouve confronté à ses problèmes essentiels ? Il reste donc la question de la mort, du Mal, de l’Art, et celle de la fraternité, leitmotiv des romans.  Un passage du livre rappelle cette recherche de l’homme de toujours : « Je veux savoir, affirme l’auteur, ce que je pense de l’homme pareil à lui-même à travers les civilisations, pareil au passant de Babylone ; pareil au semi-gorille qui, levant les yeux, se sentit pour la première fois le frère du ciel étoilé».1

1 André Malraux, Lazare, édition Folio, p.160

Malraux en Lazare ou l’expérience de la mort commune

Le point de départ du livre, rappelons-le, est cette expérience faite par un Malraux âgé – nous sommes en 1972 - qui, atteint d'une maladie du sommeil, se retrouve à l’hôpital de la Salpêtrière . «J’ai été atteint d’une maladie du sommeil ; mes jambes se sont à plusieurs reprises dérobées et je suis tombé, comme en syncope mais sans perte de connaissance ; puis deux fois au cours de la même semaine ; la seconde fois précédée d’un tournoiement convulsif. Examens, professeurs et docteurs ne pourront se consulter que dans douze jours. En attendant, sclérose des nerfs périphériques et menace sur le cervelet, donc de paralysie. Laquelle?»1

Un Malraux en Lazare, donc, qui a approché la mort, que menace la mort de l’intérieur et semble se réveiller comme d’un au-delà. L’hôpital, d’ailleurs, se voit sans cesse qualifié de « Maison des Morts » - enfers ou tombeau. Autre image du tombeau, ces syncopes auxquelles il est sujet et lui donnent l’expérience d’une « vie somnambule »2 . Certes, le romancier engagé dans le siècle a, bien des fois, approché la mort, comme il le rappelle ici : « En Espagne, à Gramat, sur le Rhin, la mort a été plus proche. »3 Mais une différence essentielle se fait jour, pour le romancier : cette mort approchée dans la guerre et l’aventure humaine « n’appartenait qu’au destin ; celle-ci m’appartient aussi ». Mort en guerrier, Malraux eût connu une mort comme transfigurée par l’exercice glorieux de l’effort humain pour échapper au destin ; mais celle-ci, celle qui approche dans la maladie et la vieillesse, il sait bien qu’il ne pourra y échapper. Cette mort, donc, c’est en quelque sorte la vraie mort, la mort commune, celle qu’a connu Lazare et que connaîtra chacun. Celle enfin devant laquelle on ne peut que s’interroger afin d’en mesurer l’énigme.
Nouveau Lazare, Malraux fait aussi cette expérience rapportée par ceux qui émergent d’un coma : leur vie semble avoir défilé devant eux, en images. Ainsi Malraux refait-il pour nous le parcours qui l’a conduit à travers plusieurs guerres. Mais il remonte plus haut que sa propre expérience et nous conduit sur la Vistule, autour de 1916, là où se rencontrent les armées allemande et russe.

1 Malraux, op.cit., p.17

2 Malraux, op.cit., p.103

3   Malraux, op.cit., p.88

Lazare sauvé par la fraternité

Méditation sur la mort, notamment dans ce dialogue rapporté avec le psychiatre, Lazare retranscrit l’angoisse d’un homme qui ne ressent aucune douleur .« Une fois de plus, note-t-il, ne pas souffrir me déconcerte. La mort, dans notre esprit, se lie si fortement à la douleur, que l’homme reste stupéfait devant une maladie qui peut être mortelle, mais qui ne le torture pas ».1 Un homme qui s’est senti aussi, dans son sommeil coupé de rêves, comme enfermé dans un tombeau dont il fallait faire effort pour se libérer. Un Lazare donc, mais un Lazare simplement endormi. Mais n’est-ce pas ainsi que Malraux imagine finalement le Lazare de l’Evangile selon saint Jean, suivant en cela le texte qui parle d’endormissement ?2 La différence est là pourtant : « Conçoit-on Lazare se souvenant d’efforts pour s’accommoder de son tombeau ? »

Mais peut-être la phrase-clé du livre est-elle la suivante : «Je cherche le point crucial de l'homme, où le Mal absolu s'oppose à la fraternité. »3 Ce Mal absolu, ce furent les guerres, avec leurs cortèges de victimes, mais c’est ici plus généralement la mort ; et comme toujours, dans l’œuvre de Malraux, c’est l’expérience de la fraternité qui seule peut endiguer le destin : les images qui reviennent perpétuellement au romancier ayant approché la mort, l’approchant de toute façon, ce sont toutes celles qui ont fait la preuve d’une communion possible entre les hommes, au milieu du désastre récurrent des guerres. Et comme pour se convaincre que cette expérience est bien universelle et qu’elle ne dépend pas de ses seuls souvenirs, il rappelle cet épisode de la Première Guerre mondiale où soldats russes et allemands, en plein milieu des combats, parviennent à une trêve afin de conduire les blessés du camp opposé à l’hôpital.  « Le sursaut des soldats de la Vistule, écrit-il, a révélé en chacun le semblable de celui qu’il devait combattre, et qu’il sauvait ». 4

Il y a donc chez Malraux une forme de théologie parallèle au christianisme et qui se nourrit de lui : comme dans la pensée chrétienne, le sacrifice individuel est un signe de l’amour humain, signe de communion. Malraux n’en finit pas de dialoguer avec une religion sur laquelle il bute sans y entrer. « Moi qui ne crois pas à la Rédemption, dit-il j’en suis parvenu à penser que […] le sacrifice seul peut regarder dans les yeux la torture, et le Dieu du Christ ne serait pas Dieu sans la crucifixion. » 5 Malraux a donc conscience de la grandeur du christianisme, à laquelle il s’agit de répondre. Et le « seul (mot) qui réponde au christianisme » est celui de fraternité. Malade, enfermé dans un hôpital, « ressuscité » pourtant, Malraux ne conserve de son existence que cette expérience de la communion possible au milieu du désastre qu’il voit défiler en images dans sa chambre.

Lazare, ce Lazare qu’est chacun pour Malraux, chrétien ou pas, est bien sauvé par la fraternité dont l’écrivain fait une sorte d’esprit, comme on dit dans la Bible que Dieu est Esprit. 6

1 Malraux, op.cit.,  p.76

2 Le texte évangélique donne cependant un sens bien précis au verbe « dormir » ou « reposer » : Jésus, en annonçant que Lazare repose (Jn 11, 11) parle de sa mort, comme il le précise plus loin aux disciples qui ont cru comprendre qu’il parlait de sommeil. Aujourd’hui encore, dans la tradition chrétienne orthodoxe notamment, on parle d’endormissement pour évoquer la mort d’une personne.

3 Malraux, op.cit., p.18

4 Malraux, op.cit., p.160

5 Malraux, op.cit.,  p.13

6 Témoin cette citation de Lazare « La vraie fraternité. Au Panthéon, j’ai senti la chaleur « qui parcourait le grand froid. » p.140.

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II. Je suis mort et vous êtes vivants : Lazare, le Revenant indésirable

Le parcours lazaréen suivi jusqu’à présent, peu ou prou, révélait la face positive du personnage évangélique : Lazare, traditionnellement, reste une figure de la résurrection.  Mais il est un autre parcours, qui opère un renversement : la figure positive de Lazare, peu à peu, s’est imposée aussi, dans la littérature, comme figure négative. Cette postérité est déjà en puissance à la Renaissance : Gréban imagine un homme devenu grave qui porte les stigmates de son séjour chez les morts. Une autre tradition se dessine donc, qui fait de Lazare un homme qui ne se réjouit pas de revenir de la mort et devient une sorte de mort-vivant. Le regard qu’on porte sur lui s’arrête sur le cadavre, bute sur le mur infranchissable de la mort. Dès lors, Lazare va devenir celui dont le retour est gênant, celui qu’on a forcé à revenir chez les vivants. Ce ressuscité malheureux devient la figure de l’errant.

je suis mort et vous êtes vivants: lazare, le revenant indésirable gaston leroux

Autant dire que ce Lazare  grave va devenir, sous la plume d’un Balzac ou d’un Zola, un gêneur, dont on aimerait perdre la trace. Gaston Leroux, au tournant du XXe siècle, prenant le mot à la lettre, en fera un revenant, un fantôme. Mais comment ne pas voir aussi les possibilités offertes à la littérature fantastique puis à la littérature de science-fiction par cette figure de mort-vivant ? Insidieusement, des liens se dessinent entre ces traditions littéraires et la figure évangélique.

1. Portrait de Lazare en gêneur : Le Colonel Chabert de Balzac et La mort d’Olivier Bécaille de Zola ou les époux embarrassants

Le Colonel Chabert ou l’homme du miracle

portrait de lazare en gêneur: le colonel chabert de balzac et la mort d'olivier bécaille de zola ou les époux embarrassants

L’histoire est bien connue : le colonel Chabert, héros des armées napoléoniennes, laissé pour mort sur le champ de bataille de Eylau, est de retour chez lui, à Paris. Il veut faire entendre ses droits – sur sa fortune, sur son épouse, remariée et devenue la comtesse Ferraud. Que Balzac, en brossant le portrait de son personnage, songe au Lazare évangélique ne fait pas l’ombre d’un doute. De nombreuses pages en témoignent : « Le visage pâle, livide, et en lame de couteau », écrit-il dans le premier portrait de Chabert, « s’il est permis d’emprunter cette expression vulgaire, semblait mort. »1 Un peu plus loin, le portrait, s’arrêtant au visage, découvre « les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. » 2 D’emblée, donc, Chabert est caractérisé comme un mort, un mort-vivant. Le clou est enfoncé à quelques pages de là, dans le premier dialogue entre le protagoniste et son avocat, Derville :

« - Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l’honneur de parler ?

Au colonel Chabert.

Lequel ?

Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard. »3

Et  voici donc ce revenant racontant à l’avocat son parcours à travers l’Europe, évoquant lui-même, pour définir son aventure, « la manière miraculeuse dont j’étais sorti de la fosse des morts. »4

L’explication rationnelle est bien donnée par le texte : « « Donc, monsieur, raconte Chabert, les blessures que j’ai reçues auront probablement produit un tétanos, ou m’auront mis dans une crise analogue à une maladie nommée, je crois, catalepsie. »5 Mais  la référence implicite à Lazare nous met en présence de ce qui ressemble à un miracle.

1 Honoré de Balzac, Le Colonel Chabert,  édition Classiques et Cie, Hatier, p. 21

2 Balzac, op.cit., p.21

3 Balzac, op.cit., p.22-23

4 Balzac, op.cit., p.28

5 Balzac, op.cit., p.25

Chabert, le gêneur qui juge les vivants

Ce « miracle », comme on sait, n’est pas du goût de l’épouse : il est vrai que, dans un premier temps, on ne peut lui reprocher de se méfier de ce retour suspect ; il faut des preuves pour dissiper son incrédulité. « Le colonel peut-il ressusciter, monsieur ? » 1, lance-t-elle face à celui qui pourrait être un usurpateur.  Mais, une fois ces preuves données, ce revenant s’avère être un gêneur qui met à mal les plans de la comtesse Ferraud.

« Le colonel avait connu la comtesse de l’Empire, il revoyait une comtesse de la Restauration. »2 Phrase déterminante, par laquelle Balzac indique ses vues : les temps ont changé, il n’est plus question d’une société qui, sans être vertueuse, admettait néanmoins la prédominance de l’héroïsme sur les calculs intrigants. La confrontation entre Chabert et son ancienne épouse se présente donc comme celle de deux sociétés, l’une fondée plutôt sur l’honneur, l’autre sur les mensonges et l’ambition sociale. La comtesse, présentée comme une comédienne qui joue un rôle, n’a d’autre cesse que d’ « anéantir socialement3  » son ancien mari.

Figure positive de l’honneur, de la fidélité, du juste écarté, Chabert n’en apparaît pas moins, dans une société hypocrite, comme une figure négative : il est celui qui revient de la mort pour juger les vivants bâtissant leur avenir sur des intrigues.

1 Balzac, op.cit., p.60

2 Balzac, op.cit., p.71

3 Balzac, op.cit., p.72

« Les morts ont donc bien tort de revenir ? » 1 Chabert, un revenant qui n’en revient pas

« Les morts ont donc bien tort de revenir ? » C’est Chabert qui parle, face à une comtesse Ferraud qui lui joue la comédie de la vertu. Le colonel sait briser le masque de cette comédienne, il a compris le jeu de cette femme qui représente une société nouvelle. « J’ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout entière, qui veut me faire rentrer sous terre.2  » Ce passage essentiel disait déjà tout ce que Chabert avait compris. Il disait qu’il ne retrouverait plus sa place.

On sait que Chabert pliera l’échine, malgré sa supériorité morale et son droit. On sait qu’il choisit de « rentrer sous terre », sans plus aucun désir de vengeance. « Je ne vous maudis pas, lance-t-il à la comtesse, je vous méprise3 . » Chabert est pris de dégoût face à une société procédurière, qui masque sa boue sous des actes notariés.  « J’ai subitement été pris d’une maladie, le dégoût de l’humanité. »4 Cette dernière phrase ne laisse-t-elle pas entendre la voix d’un Lazare qui était déjà celui de Gréban, un Lazare revenu parmi les vivants mais essentiellement coupé d’eux, confiné dans la solitude que lui confère son nouveau savoir de revenant qui n’en revient pas de découvrir tant de boue humaine ?

Lazare, chez Balzac, est cet homme qui, à l’image de l’Homme de justice, défini par Derville à la fin de la nouvelle, porte « le deuil de toutes les vertus, de toutes les illusions. »5 Et la société finit par se débarrasser de ce nouveau Lazare bien gênant. Chabert, à l’hospice, perd jusqu’à son nom et devient « le numéro 164, septième salle. 6 » Hors c’est par son nom que Jésus, dans l’Evangile, appelle Lazare pour le ressusciter. Privé de nom, Chabert est un ressuscité avorté.

1 Balzac, op.cit., p.70

2 4 Balzac, op.cit., p. 30

3 Balzac, op.cit., p.78

4 Balzac, op.cit., p.82

5 Balzac, op.cit., p.85

6 Balzac, op.cit., p.84

Olivier Bécaille dans les pas de Chabert

C’est en 1879 qu’Emile Zola rédige sa nouvelle La Mort d’Olivier Bécaille, dont l’histoire fait écho à celle du colonel Chabert. Comme le personnage balzacien, Bécaille a souffert de catalepsie et passe pour mort. Le protagoniste est enterré vivant et se réveille donc dans un cercueil, d’où il parvient à se libérer. Revenu à la vie, il projette de retourner auprès de son épouse ; mais celle-ci, comme on l’imagine, ne l’a pas attendu, et vit désormais avec Simoneau, un voisin qui avait proposé ses services à Marguerite, la belle veuve. Olivier s’efface donc, ne se montre pas à son épouse et disparaît pour courir le monde.

D’emblée, le récit est placé sous le signe de la symbolique résurrectionnelle : « C’est un samedi, à six heures du matin que je suis mort après trois jours de maladie. »1 Cette mort apparente de Bécaille évoque la figure de Jésus, ressuscité au troisième jour de sa mise au tombeau. L’image de la résurrection s’impose d’autant plus, ici, que la voix narrative est celle du « mort » lui-même : s’il ne s’agit pas d’un esprit ou d’une présence d’outre-tombe, c’est qu’il doit bien s’agir d’un homme qui a été rendu à la vie. Mais l’explication ne tarde pas à venir. « Il devait s’agir, annonce la voix narrative, d’un de ces cas de catalepsie dont j’avais entendu parler. »2 Plus loin, nous apprenons que Bécaille n’en est pas à sa première crise : « Déjà, quand j’étais enfant, à l’époque de ma grande maladie nerveuse, j’avais eu des syncopes de plusieurs heures. »3

Autre point commun avec le personnage de Chabert, Bécaille, revenu parmi les vivants, décide finalement de s’éclipser, de ne pas déranger le cours d’une existence qui continue parfaitement sans lui. Le protagoniste croit se rendre compte qu’il avait toujours été une charge pour son épouse ; cet être maladif a-t-il jamais fait réellement partie des vivants ? « En effet, dit-il, au terme de la nouvelle, j’étais bien chétif, j’avais eu une singulière idée d’épouser Marguerite. »4 Mais il peut paraître curieux, dans cette nouvelle déjà bien curieuse, que Bécaille cède la place si facilement. La réponse à cette énigme semble être apportée par la fin de la nouvelle, qui révèle alors sa portée lazaréenne : « La chère femme, rapporte Bécaille en parlant de son épouse, se montrait bonne. Mais je n’avais jamais été son amant, c’était un frère qu’elle venait de pleurer. »5 Un frère. Comment ne pas penser à Lazare, enterré et pleuré par Marthe et Marie ?

Bécaille est donc bien une figure de Lazare. Zola termine sa nouvelle en montrant un personnage qui a « beaucoup voyagé » ; il entérine ainsi la postérité moderne du personnage évangélique : Bécaille-Lazare est une figure de l’errant, revenu parmi les vivants comme malgré lui et qui n’a plus sa place dans le monde. « La mort ne m’effraie plus, lance-t-il enfin ; mais elle ne semble pas vouloir de moi, à présent que je n’ai aucune raison de vivre, et je crains qu’elle m’oublie. »6

1 Emile Zola, La Mort d’Olivier Bécaille, édition Librio, p.9

2 Zola, op.cit., p.17

3 Zola, op.cit., p.17

4 Zola, op.cit., p.36

5 Zola, op.cit., p.36

6 Zola, op.cit., p.36

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2. La figure de Lazare chez Zola, une figure obsessionnelle

Portrait de Zola en Lazare

Que ce XIXe siècle jugé bien rapidement rationaliste ait été en réalité un siècle où les écrivains et les penseurs furent obsédés par la mort et les spiritualités de toutes sortes ne fait pas de doute si on relit le désormais classique essai de Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges.1 L’auteur des Rougon-Macquart, cet édifice dressé apparemment à la gloire de la science et du naturalisme, ne fait pas exception. La courte nouvelle évoquée plus haut ne fait que trahir une obsession chez Zola, celle de la mort et de l’au-delà. Ainsi, la portée de la figure de Lazare dans l’œuvre zolienne ne se limite pas au cas d’Olivier Bécaille. 2

Dans les années 1866-1867, le romancier traverse une grave maladie qui le paralyse pendant six mois. Dans la nouvelle Printemps – Journal d’un convalescent, il retranscrit les impressions de cette période :

« Je me suis endormi en rêvant que je me trouvais couché dans un caveau, au cimetière ; le cimetière était plein de monde, plein de promeneurs dont j’entendais les pieds crier sur le sable, au-dessus de ma tête. Et je me disais :  « Qu’il est doux d’être mort ! »

Un bruit sec m’a réveillé. J’ai compris que Françoise venait d’ouvrir la fenêtre. Un souffle d’air frais a passé sur mon visage, et ce souffle d’air était si caressant que j’ai reconnu l’haleine du printemps. J’ai pensé que le printemps entrait dans ma chambre pour achever ma guérison. Je  me suis soulevé, regardant en face la jeune lumière. »3

Ce « retour à la vie » paraît ici facile et sans douleur ; mais plus loin dans la nouvelle, le rêve se fait plus angoissant et le « mort » trahit son angoisse de ne pas pouvoir échapper au caveau dans lequel il se trouve enfermé :

«Je ne dormais pas, je rêvais toujours que j’étais dans la terre, bien loin, au fond de souterrains bas et étroits, le long desquels il me fallait ramper sans relâche […] A certains moments, lorsque le mal qui me déchirait devenait plus aigu, il me semblait que le souterrain se resserrait devant moi, qu’il se fermait tout à fait, et alors je souffrais horriblement à vouloir passer outre. » 4

Cette nouvelle, en même temps qu’elle traduit un cauchemar intime de Zola, annonce évidemment La Mort d’Olivier Bécaille. Et les deux œuvres entament un long dialogue avec la figure de Lazare. On se souvient par exemple que Serge, le protagoniste deLa Faute de l’abbé Mouret, fait comme Zola l’expérience d’un retour à la vie après une longue maladie. Dans Germinal, la remontée de la mine, après l’épisode  de l’accident, est une autre réécriture du récit évangélique. Dans La Joie de vivre, le personnage de Lazare Chanteau, le justement nommé, est un être obsédé par la peur de la mort qui l’empêche de vivre.

1 Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, éditions Gallimard, 1999

2 Toute cette petite étude de Zola doit beaucoup à l’excellent article de Jean-Sébastien Macke, Photographie et écriture zolienne, accessible à partir du lien suivant : http://www.ezola.fr/Maitrise/maitriseun.htm

3 Emile Zola, Printemps – Journal d’un convalescent, Œuvres complètes, Cercle du Livre Précieux, Hachette 1962, sous la direction d’Henri Mitterand, Tome IX, p. 903.

4 Emile Zola, op.cit. p.908

Lazare, une figure qui assure l’unité de toute l’œuvre de Zola

Identifier toutes les occurrences romanesques de la figure de Lazare chez Zola serait fastidieux, car elles sont très nombreuses. Présent de façon explicite dans les romans et nouvelles, Lazare apparaît aussi de manière plus détournée. Un excellent article de Alain Buisine – Les chambres noires du roman 1 - a ainsi montré à quel point, dans de nombreuses œuvres de Zola, l’influence de son attrait pour l’art photographique se fait sentir. Dans de nombreux romans, c’est une photographie qui vient s’interposer entre les protagonistes et « ressusciter » un personnage qui fait alors figure de gêneur. S’il fallait se contenter d’un seul exemple, ce pourrait être celui du roman Le Ventre de Paris, où Florent, échappé du bagne, vient s’installer chez son frère Quenu. Il occupe la chambre d’Augustine, la « fille de boutique », dont le fiancé est Auguste, le garçon-boucher. Mais dans la chambre se trouve une photo du couple qui, regardée par Florent, semble animée. « Souvent, lorsqu’il ôtait son faux col devant la cheminée, la photo d’Auguste et d’Augustine l’inquiétait ; ils le regardaient se déshabiller, de leur sourire blême, la main dans la main. »2

De plus, les chambres noires constituent des tombeaux symboliques au service d’un art qui autorise une résurrection symbolique. Photographier une personne, c’est la rendre à nouveau présente et donc la « ressusciter », la sauver de la mort. La photographie est un art lazaréen.

 Mais il y a davantage : on ne le sait pas beaucoup mais Zola, en plus d’être romancier, fut librettiste d’opéra et l’un des livrets qu’il composa s’intitule justement… Lazare !  L’influence du personnage évangélique s’étend donc au-delà des nouvelles et romans. Elle touche tous les arts auxquels Zola s’est voué, écriture romanesque, livrets, photographie. On peut dès lors aller jusqu’à affirmer, avec Jean-Sébastien Macke que cette figure de Lazare est une de celles qui assurent l’unité de son œuvre.

Figure omniprésente, le Lazare de Zola diverge de celui des Evangiles. Bien souvent, comme dans le livret d’opéra évoqué plus haut, il est ce personnage qui ne peut plus supporter le retour au monde terrestre et qui supplie qu’on le ramène chez les morts.  Et, pour rester dans les œuvres méconnues, rappelons ce passage du roman Lourdes, qui faitécho au protagoniste de l’opéra comme à celui de La Mort d’Olivier Bécaille :

« Ce que Pierre venait d’entendre, n’était-ce pas peut-être les imprécations désespérées qui vinrent aux lèvres de Lazare lorsque Jésus le ressuscita ? Souvent déjà, Pierre avait imaginé que Lazare, sorti du tombeau, s’écriait : « Oh ! Seigneur, pourquoi m’avoir réveillé à cette abominable vie ? […] Revivre ! Recommencer ! Alors que je sais maintenant de quoi est faite l’existence ! »3

Rappelons enfin, toujours avec Jean-Sébastien Macke que Zola, lors de son exil anglais, alla jusqu’à s’identifier à Lazare : « Les morts ne parlent pas. et je suis comme Lazare, un mort, tant que la trompette sacrée de la justice enfin triomphante ne m’aura pas réveillé. »4

1 Alain Buisine, « Les chambres noires du roman », in Cahiers naturalistes, 1992, n°66, p. 245

2 Emile Zola, Le Ventre de Paris, Tome II, p.616

3 Emile Zola, Lourdes, Œuvres complètes, Tome VII, p. 154

4 Emile Zola, Correspondance, Œuvres complètes, Tome IX, p. 394

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3. Un mot pris à la lettre : Lazare, un revenant ?

Le colonel Chabert et Bécaille semblaient, au sens figuré, des morts-vivants, des Lazare impuissants à revenir dans un monde terrestre qui ne veut plus de ces revenants indésirables. Au tournant du XXe siècle, Gaston Leroux semble, lui,  avoir pris le terme de revenant  à la lettre dans un roman mal connu : L’Homme qui revient de loin.

Un récit et deux Lazare

La thématique lazaréenne est évidente dans ce roman mi-policier, mi-fantastique composé par le créateur du personnage de Rouletabille. Un chapitre – le huitième, Oh ! si Lazare avait voulu nous dire -  va jusqu’à proposer un titre où la référence au personnage évangélique est explicite. Mais de quoi s’agit-il ici ?

Jacques et Fanny de la Bossière vivent dans une opulente maison, aux abords de la forêt de Sénart. Le mari s’occupe de mener les affaires de son frère, André, lequel a pris la décision subite, voici quelques années, de quitter le domaine pour ne jamais revenir. On apprendra bientôt que Jacques, en conduisant André à la gare où il devait prendre le train pour Bordeaux, via Paris, a assassiné ce frère dont il jalousait la richesse. On apprendra aussi que ce fratricide  était poussé par le désir de faire plaisir à son épouse et de lui assurer un train de vie élevé.

Mais voilà, les choses se gâtent lorsque Marthe Saint-Firmin, l’épouse du notaire, affirme qu’elle a revu André, sous la forme d’un fantôme, et que celui-ci prétend avoir été assassiné. On saura bientôt que Marthe, qui porte le nom d’une des sœurs du personnage évangélique, partageait une liaison fraternelle et amoureuse avec André, mais que les deux jeunes gens envisageaient de se marier, après la mort du notaire, beaucoup plus âgé que son épouse. Voici donc un premier Lazare, un revenant là encore indésirable qui prétend remettre en cause l’existence désormais prospère du frère criminel et de son épouse. Celle-ci, poussée par la curiosité, finit par découvrir le cadavre d’André, enterré par Jacques dans une cave qui figure le caveau d’où André semble pouvoir, à son gré, sortir pour se manifester aux vivants.

Jacques, miné par la culpabilité, par les apparitions de plus en plus nombreuses de son frère mort, qui se plaît à livrer des informations précises sur les circonstances de son assassinat, Jacques donc commence à perdre pied et subit la terreur qui s’installe au château. Un jour, alors qu’il se précipite dans son bureau, une arme à la main pour chasser le fantôme indésirable, il tombe mort, une balle dans le cœur. Suicide ou intervention du fantôme ? Toujours est-il que cet assassin hanté va finir par… ressusciter ! Nous voici avec un second Lazare.

Arracher son secret à la mort : où la figure de Lazare rencontre le fol espoir de la science

La figure de Lazare, à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe ne pouvait pas ne pas rencontrer un des grands mythes scientifiques ou fol espoir, comme on voudra, celui de percer le secret de la vie et de faire revivre les morts.

Le docteur Moutier est l’ami de la famille de Bossière. C’est un homme qui « s’était fait une réputation assez originale en étendant hardiment le domaine du magnétisme animal de Charcot et en osant associer le spiritualisme le plus transcendantal et même le plus orthodoxe au spiritisme expérimental de Crookes »1   Jacques vient donc de mourir, mais voici que Moutier, assisté de son compère le professeur Jaloux intervient rapidement et parvient, grâce aux théories de ce dernier, qui s’est fait la promesse « d’arracher son secret à la mort »2 , à extraire la balle et faire repartir un cœur arrêté.

Jacques revient à la vie et le bruit commence à se répandre de cette résurrection, en même temps que celui du retour étrange du fantôme. Que Jacques soit, après André, une seconde figure de Lazare dans le roman, la chose est évidente ; mais ce qu’il est intéressant de noter, c’est que Leroux reprend ici la tradition inaugurée par Arnoul Gréban, celle d’un Lazare effrayé par ce qu’il a vu chez les morts et qui en garde à jamais l’empreinte.

Arracher son secret à la mort, c’est en effet, pour Jaloux, non pas simplement faire revivre un organisme mort, mais c’est surtout pouvoir demander au « ressuscité » des comptes sur ce qu’il a vu de l’autre côté :

« Eh ! mon cher !, lance Jaloux à Moutier, songez qu’il revient de loin. Au fond, nous ne savons pas, nous, d’où il revient ! Mais lui, il le sait ! Il s’en souvient certainement ! »3

Gagné par son obsession, Jaloux refuse qu’on laisse Jacques se reposer, après son opération. Dans le même passage, le savant illuminé s’inquiète de voir revenir son ressuscité trop vite à la santé : « et alors, vous saisissez qu’il ne se souviendra plus de rien ou que son souvenir sera devenu tellement vague et lointain qu’il ne lui apparaîtra plus que comme un rêve sans consistance. »4

Mais Jacques, loin de retrouver la santé, semble, devant son épouse, enfermé dans l’épouvante :

« - Si tu savais ! si tu savais ! gémissait le mort-vivant… tu ne parlerais pas comme tu parles !…Ah ! je t’attendais ! je t’attendais ! je t’attendais !…maintenant que je sais, tu entends ! … je ne veux plus mourir… je ne veux plus le revoir ! »5

Ce Lazare reste donc terrorisé par ce qu’il a vu de l’autre côté. Il demande à se repentir de son crime. La narration, on s’en doute, maintient l’ambiguïté : est-ce folie, délire que tout cela ou bien réalité ? Et le roman réserve encore bien des surprises au lecteur, surprises que nous lui laissons découvrir…

1 Gaston Leroux, L’Homme qui revient de loin, Le Livre de poche, 1972, p. 60

2 Leroux, op.cit., p. 61

3 Leroux, op.cit., p. 168

4 Leroux, op.cit., p. 168

5 Leroux, op.cit., p. 172

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Pour aller plus loin

Où Lazare rencontre la littérature fantastique et la science-fiction

Un petit tour chez Dumas, Shelley, Villiers et Hoffmann

La volonté de Gaston Leroux de faire se rencontrer figure de Lazare et fantastique n’est pas à proprement parler une nouveauté : ce revenant indésirable qui vit d’une vie fantomatique ou qui ressuscite grâce aux efforts prométhéens de la science doit nous évoquer d’autres personnages littéraires fameux.

La littérature fantastique est pleine de ces personnages qui reviennent hanter les vivants et l’on n’aura que l’embarras du choix, dès lors qu’il s’agira de mettre en parallèle la figure évangélique de Lazare et celles des fantômes ou des morts vivants qui peuplent les romans et nouvelles du XIXe puis du XXe siècle.  On pourra par exemple s’intéresser à une nouvelle peu connue d’Alexandre Dumas, (Histoire_mort.pdf) où un premier narrateur, qui se présente comme un double de l’auteur prétend avoir reçu un manuscrit qu’il ouvre enfin et justement intitulé Histoire d’un mort. Le second narrateur, médecin de sa profession, rapporte une histoire fantastique qui lui est arrivée.

Un soir, on vient le chercher pour soigner « une jeune dame qui se meurt ». La belle, finalement, n’a presque rien et, comme on l’imagine, c’est le coup de foudre entre les personnages. Le lendemain, le médecin vient prendre des nouvelles de l’inconnue, qui lui avoue ses souffrances et lui annonce qu’elle doit donner un bal auquel elle aimerait le voir assister. Mais le narrateur est si perturbé qu’il en tombe malade et, dit-il, « le lendemain j’étais mort. »

Nous voici avec un nouveau cadavre sur les bras !  Mais, on s’en doute, ce mort va ressusciter, dans une page qui rappelle l’épisode évangélique de la résurrection de Lazare :

« J'ignore depuis combien de temps j'étais enseveli quand j'entendis
confusément une voix qui m'appelait par mon nom. Je tressaillis de
froid sans pouvoir répondre. Quelques instants après, la voix m’appela
encore ; je fis un effort pour parler, mais mes lèvres, en remuant,
sentirent le linceul qui me recouvrait de la tête aux pieds. Cependant
je parvins à articuler faiblement ces deux mots :

« - Qui m'appelle ?
« - Moi, répondit-on.
« - Qui toi ?
« - Moi.
« Et la voix allait s'affaiblissant comme si elle se fût perdue dans la
bise, ou comme si ce n'eût été qu'un bruissement passager de feuilles.
« Une troisième fois encore mon nom frappa mes oreilles, mais cette
fois ce nom sembla courir de branche en branche, si bien que le
cimetière tout entier le répéta sourdement, et j'entendis un bruit d'ailes,
comme si ce nom, prononcé tout à coup dans le silence, eût fait
envoler une troupe d'oiseaux de nuit.
« Mes mains se portèrent à mon visage comme mues par des ressorts
mystérieux. J'écartai silencieusement le linceul dont j'étais recouvert,
et je tâchai de voir. Il me sembla que je me réveillais d'un long
sommeil. J'avais froid. »

Seulement, l’auteur de cette résurrection, ici, n’est pas Jésus, mais Satan en personne. On imagine la suite : un pacte est signé et le protagoniste se retrouve, mort-vivant, au bal donné par celle qui va devenir sa maîtresse. Le lendemain, lorsque le narrateur prétend retourner chez elle, on lui apprend…qu’elle est morte depuis deux mois !

Quant aux personnages de morts ressuscités par des hommes de science illuminés,  ils sont nombreux : comment échapper à la tentation de mettre en parallèle la figure de Lazare et celle du monstre de Frankenstein, inventé par Mary Shelley ? Comment ne pas songer à la nouvelle L’Homme au sable, de Hoffmann, ou au roman de Villiers de l’Isle-Adam, L’Eve future, qui présentent toutes deux des hommes de science capables de donner un simulacre de vie à des automates1  ?

1   On peut songer aussi au mythe fameux du Golem.

Le parallèle entre la figure de Lazare et celle du monstre de Frankenstein est sans doute le plus frappant. Certes, la créature du savant de Shelley n’est pas un ressuscité ; mais on se souvient sans doute des regrets exprimés par Frankenstein face à sa créature et des lamentations du monstre, qui se reconnaît différent des humains qui l’entourent. Ces regrets et ces lamentations ne peuvent pas manquer d’évoquer la tradition rapportée par Marchadour d’un Jésus qui regrette, dans certaines œuvres littéraires, d’avoir fait revenir Lazare à la vie et les plaintes de ce même Lazare, qui eût préféré rester parmi les morts, plutôt que d’errer parmi les vivants.

Postérité de Lazare à travers la science-fiction : l’exemple de J.R.R.Tolkien

La science-fiction (et les genres qui lui sont apparentés) n’est pas en reste sur le sujet qui nous occupe et la figure de Lazare y a trouvé son chemin.

On sait que la Bible, chez ce catholique que fut Tolkien, est une des influences dominantes de son œuvre. Le personnage de Tom Bombadil, par exemple, est une figure christique évidente, à la fois sauveur qui libère de la mort et Messie attendu.

Un épisode du Seigneur des Anneaux trahit l’influence du récit de la résurrection de Lazare. Souvenons-nous : trois hobbits Sam, Merry et Pippin sont malades et se trouvent enfermés dans un tertre funéraire qui évoque le tombeau de Lazare. Tom Bombadil entreprend alors de les réveiller :

(Tom Bombadil) « grimpa sur le Galgal vert et déposa le tout en haut au soleil. Il se tint là, chapeau à la main et cheveux au vent, contemplant les trois Hobbits qu'ils avaient étendus sur le dos dans l'herbe à l'ouest du monticule. Levant sa main droite, il dit d'une voix lente et autoritaire :
Réveillez-vous maintenant, mes joyeux garçons ! Réveillez vous et entendez mon appel !
Que les coeurs et les membres reprennent maintenant leur chaleur ! La pierre froide est tombée ;

La porte sombre est béante, la main morte est brisée.
La Nuit sous la Nuit s'est enfuie, et le Portail est ouvert ! »1

La transposition du récit évangélique est ici évidente, et plus loin, Tom Bombadil demande aux hobbits d’ôter leurs habits, comme le Christ demanda aux témoins de la résurrection de Lazare de lui ôter les bandelettes funéraires : « Jetez ces froids lambeaux ! Courez nus sur l'herbe, pendant que Tom va à la chasse ! »2
Le réveil de Sam, Merry et Pippin s’apparente donc bien à une véritable résurrection.

Tolkien n’est qu’un exemple et on pourrait en trouver beaucoup d’autres, comme celui de Stephen King qui, dans son roman Simetierre, reprend très fidèlement l’épisode évangélique, lorsqu’il évoque la résurrection du personnage de Gage.

Pour revenir en France, René Barjavel, dans La Nuit des temps, n’est pas loin d’offrir une nouvelle figure de Lazare, lorsqu’il permet à des scientifiques de réveiller des protagonistes qui se présentent comme les derniers survivants d’une civilisation éteinte.

1 . Tolkien (JRR), Le Seigneur des Anneaux, traduit par Francis Ledoux, Paris, Christian Bourgois, édition du Centenaire illustrée par Alan Lee, 1995, p.165

2 Tolkien, op.cit., p.166

Prolongement : Lazare, figure récurrente chez Alexandre Dumas ?

Si le Dumas auteur de romans historiques est célèbrissime, celui qui compose des récits fantastiques est bien peu connu (voir « Ressources », pour quelques éléments bibliographiques). Un des leitmotivs des nouvelles fantastiques de notre auteur est celui du mort vivant, du mort qui vient hanter les vivants. C’est déjà un signe qui nous conduit à Lazare, comme le confirmait la nouvelle Histoire d’un mort. Mais ce pourrait-il que cette figure du ressuscité soit finalement récurrente chez le père des Trois mousquetaires ?  Et nous voici en train de nous souvenir du Comte de Monte Cristo, ce personnage qui, pour échapper à sa prison, prend la place d’un mort : le protagoniste fait alors quasi figure de ressuscité, comme s’il sortait du tombeau. Mais il y a davantage. N’oublions pas que Dumas Père a composé un curieux roman, resté inachevé parce qu’il fut interdit sous le Second Empire : ce roman, c’est Isaac Laquedem ou le roman du Juif errant.1 En 1852-1853 Dumas propose donc sa version du célèbre mythe2 qui fit notamment les beaux jours de Eugène Sue.

Le projet de Dumas était très ambitieux : il s’agissait, pas moins, de dresser un panorama de l’histoire de l’Humanité, depuis l’époque de Jésus jusqu’à la Renaissance et au-delà ! Une sorte de Légende des siècles romanesque, en quelque sorte ! Le roman reste inachevé, mais il est intéressant pour nous, dans la mesure où Dumas, dans une grande partie du livre, paraphrase littéralement les Evangiles et compose une version romanesque de la vie de Jésus. Et un chapitre, on s’en doute - le quatorzième – a pour titre La résurrection de Lazare. La thématique résurrectionnelle est si présente, dans l’ouvrage écrit, que le dernier chapitre en propose une autre, à laquelle participe Isaac Laquedem, celle de Cléopâtre.

Le lecteur du chapitre quatorzième n’apprendra pas grand chose de nouveau, par rapport au récit johannique – Dumas est assez fidèle à sa source ; cependant, contrairement au texte de Jean, c’est Jésus lui-même qui ôte la pierre qui ferme le tombeau de Lazare. Dumas accentue donc le côté dramatique du récit. De même, les réactions de la foule sont davantage détaillées que dan le récit évangélique.

Peut-on aller jusqu’à affirmer que, un peu à la manière de Zola, la figure lazaréenne est récurrente, chez Dumas ?

1 On pourra lire ce roman en ligne en suivant l’un de ces deux liens :
http://dumaspere.com/pages/biblio/sommaire.php?lid=r25  ou http://fr.wikisource.org/wiki/Isaac_Laquedem

2 Le mythe du Juif errant  est celui de cet homme qui, selon la légende médiévale qui trouve son  heure de gloire au XIXe siècle s’est montré cruel envers Jésus sur le chemin du Golgotha et a été condamné à errer sur Terre jusqu’à la fin des temps.

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III. Lazare ou deux visions opposées du fait littéraire : l’homme de la séparation contre l’homme de la communion au monde

Lazare, nous l’avons vu, après avoir été une figure positive de la résurrection, se révèle bien souvent en figure négative, celle du revenant ou du mort-vivant qu’on refuse de voir. Pour aller plus loin, on pourrait aller jusqu’à identifier en Lazare, une figure du fait littéraire lui-même : symbole positif, Lazare ou l’imaginaire résurrectionnel semble incarner, chez certains écrivains, la figure de la communion au monde (chez Giono et Ramuz, par exemple) ; chez d’autres, il incarne l’homme de la séparation du monde, la figure de l’errant qui est devenu incapable de regarder ce monde autrement que comme un spectacle auquel il est étranger.

1. Le roman lazaréen et la littérature des camps : des revenants qui n’en reviennent pas

Le rescapé des camps : le seul véritable Lazare ?

On se souvient que Jean Cayrol, célèbre au moins pour avoir composé le texte du film Nuit et brouillard, publia, en 1945, un essai intitulé Lazare parmi nous . Il y invente le qualificatif « lazaréen » pour  décrire la situation de ces hommes et femmes qui reviennent des camps et semblent incapables d’en guérir, marqués à tout jamais par ce qu’ils y ont vu. Etrange situation, qui semble concrétiser l’imaginaire littéraire à l’œuvre depuis Arnoul Gréban, faisant de Lazare l’homme qui a vu la mort et revient dans le monde avec cette horreur dans les yeux.

le roman lazareen et la litterature des camps: des revenants qui n'en reviennent pas
« Ce qu’on a appelé la littérature et l’homme lazaréens, dit Alain Marchadour1 , vient alors de naître. Cette littérature dite « lazaréenne » se donne pour vocation d’assumer la condition humaine tragique de ceux qui ont eu le sentiment d’avoir franchi les frontières de l’humain durant leur séjour dans les camps de la mort. Ceux qui ont connu les camps en ont rapporté le même silence que Lazare à sa sortie du tombeau, cette « somnolence lazaréenne » qu’évoque Jean Cayrol. La solitude est le maître mot du héros lazaréen, revenu du pays du mal absolu : « Ce n’est pas une solitude dans laquelle il ya une porte de sortie, une issue. Chacun de ses fidèles s’enveloppera de cette solitude comme d’un vêtement à sa taille, qui le préservera des atteintes cruelles du monde extérieur. »
Le rescapé des camps est une sorte de mort vivant, qui est incapable de reprendre le cours normal de l’existence. D’autant que, comme on le sait, à partir des nombreux témoignages laissés par ceux qui ont quand même réussi à mettre en mots cette expérience – on songe bien sûr au Primo Levi de Si c’est un homme et au Semprun de L’Ecriture ou la vie, entre autres – celle-ci s’accompagne d’un profond sentiment de culpabilité : « Le déporté, affirme Cayrol, est revenu alors qu’il semblait condamné. Pourquoi est-il revenu ? Pourquoi a-t-il été choisi pour revenir ? Quel est le sens de la mort des autres ? Pourquoi lui a-t-on laissé ce maudit goût de l’agonie à la bouche pour l’enlever brusquement à sa passion ?2  »

1 Alain Marchadour, Lazare, Bayard, 2004, p.134

2 Jean Cayrol, Lazare parmi nous, Le Seuil, 2007, p.817

Un romanesque concentrationnaire

Dès lors, comme on le sait aussi, Cayrol va tracer dans la seconde partie de son essai ( « Pour un romanesque lazaréen »), les grandes lignes de ce qui doit devenir un « romanesque concentrationnaire », capable de bénéficier de cette expérience unique et ineffaçable des camps. L’écrivain et déporté reprend finalement à sa façon la célèbre question posée par Adorno : comment peut-on écrire après Auschwitz ?

L’homme lazaréen est désespérément seul, incapable de faire partager son expérience aux autres. Cette idée, on le sait, est un leitmotiv des livres composés par les écrivains rescapés, Levi, et Semprun en tête. Le romanesque lazaréen sera donc un romanesque sans histoire, sans intrigue. « Il n’y a pas d’histoire, affirme Cayrol, dans un romanesque lazaréen, de ressort, d’intrigue.1  » Et plus loin : « Cet univers de l’immobilité dans lequel il existe ne connaît pas la fuite du temps […] il n’est l’homme ni du jour ni de la nuit, mais de l’aube, la lumière même du purgatoire. »

Cet homme lazaréen est devenu, selon le mot de Marchadour, la figure tragique de l’homme, dans un monde privé de sens.

1 Cayrol, op.cit., p. 815

Aux origines du Nouveau Roman ?

On a souvent vu en Cayrol, essayiste et romancier, un précurseur du Nouveau Roman ; le personnage romanesque qu’il entend faire vivre d’après l’expérience radicale des camps, semble en effet annoncer une littérature sans événement, sans narrateur omniscient, qui présente des personnages apparaissant comme de simples témoins d’un monde dans lequel ils n’entrent jamais réellement. Mais comment ne pas songer, aussi, comme l’a fait Roland Barthes dans Le Degré zéro de l’écriture, à rapprocher Cayrol et Camus ?

L’homme de l’absurde camusien, un Lazare désemparé ?

Lazare pourrait bien être, finalement, une  figure de l’écriture blanche, telle qu’elle est définie par Barthes à propos de Camus. D’ailleurs, l’homme camusien, Meursault, par exemple, n’est-il pas justement une nouvelle figure de Lazare, un Lazare désemparé face au monde qu’il regarde en étranger ? 1

1 Le parallèle entre Camus et Cayrol, envisagé par Barthes lui est suggéré par Cayrol lui-même qui voit en Camus le « premier historien et chercheur » de cet art nouveau, lazaréen, qu’il espère voir naître. (voir Cayrol, op.cit., p. 805)

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2. Contre le romanesque lazaréen : la salutation lyrique du monde – l’exemple de Giono

Mais Lazare n’en continue pas moins, parallèlement à une littérature où il figure en mort vivant, à représenter l’image éclatante de la communion au monde. Face à la vision négative d’un Cayrol, des écrivains comme Giono ou Ramuz1 , parmi d’autres, ont renouvelé de façon positive la figure du ressuscité évangélique. 

C’est en 1953 que Jean Giono compose sa nouvelle L’Homme qui plantait les arbres (Giono.doc). Le protagoniste en est un certain Elzéar Bouffier. Elzéar, on le sait, est une variante du prénom Lazare et le récit ne va d’ailleurs pas tarder à révéler sa portée lazaréenne.

Elzéar Bouffier est un berger rencontré par le narrateur sur les hauts plateaux de Provence, en 1910. Solitaire, il s’occupe de ses quelques bêtes et, surtout, de planter inlassablement des arbres. Quelques années plus tard, au sortir de la Première Guerre mondiale, le narrateur retourne voir Elzéar. Les arbres ont poussé, par milliers. Nouvelle rencontre, après la Seconde Guerre mondiale cette fois : le pays compte désormais des forêts immenses, que l’on se met à protéger, comme si elles étaient naturelles. Elzéar continuera son labeur, jusqu’à sa mort paisible dans un hospice de Banon, en 1947.

La portée symbolique de la nouvelle, chez un Giono dont on connaît l’engagement pacifiste au cours de la guerre est évidente. Contre un imaginaire concentrationnaire, Giono semble militer pour un romanesque de la salutation du monde, malgré et contre les dévastations que ce monde a subi tout au long du siècle. La vie avait déserté les plateaux provençaux, mais, à la fin du récit, ils sont de nouveau habités par des foules humaines.

« La guerre, lance le narrateur,  dont nous sortions à peine n'avait pas permis l'épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau. »
Chez Giono, le Lazare traditionnel, figure du ressuscité, l’emporte sur sa face négative de mort vivant.

1 L’œuvre de C.F.Ramuz, dès lors qu’il s’agit d’évoquer la figure de Lazare, offre de très nombreuses pistes. Il suffit de lire les titres de ses romans ou nouvelles pour voir combien la symbolique résurrectionnelle est présente dans son œuvre (Guérison des maladies, Joie dans le ciel, Si le soleil ne revenait pas…)

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Prolongement : Le Lazare de Rosie Carpe de Marie NDiaye, une figure contemporaine de l’errant

C’est un bien beau et bien étrange roman que le Rosie Carpe de Marie NDiaye. Une œuvre qui semble faussement prendre des allures de roman réaliste, si on considère qu’il s’agit d’abord de l’existence simple d’une simple jeune fille de Province, née à Brive-la-Gaillarde, dans une famille terne et sans réelle espérance de changement.  Rose-Marie ou Rosie, venue à Paris en compagnie de son frère Lazare, mène une existence décevante de petite employée, termine bientôt dans un hôtel à Antony, où elle devient la proie facile d’un gérant qui l’initie à des jeux érotiques filmés et vendus à une vieille dame complaisante. Mais l’œuvre prend bientôt une singulière envergure, avec le départ de Rosie pour la Guadeloupe, où elle part rejoindre Lazare et les parents Carpe qui se sont eux aussi installés dans l’île. C’est là donc que le roman tourne au rêve étrange, que le style dépeint une réalité fantasmagorique, tout imprégné qu’il se révèle de références religieuses bibliques.

Un roman fondé sur une symbolique résurrectionnelle inversée

De sa rencontre calamiteuse à Antony avec le petit gérant de l’hôtel où elle travaille, Rosie a eu un enfant, Etienne, bientôt surnommé Titi. Cet enfant, tout au long du roman, est décrit comme un être quasi avorté, un semblant de bébé puis de petit garçon, qui plus tard, en Guadeloupe, inspirera une véritable répulsion au personnage de Lagrand, le seul protagoniste du roman à vivre d’une vie quasi normale et qui semble avoir été placé dans le roman pour prendre la mesure du délire étrange qui s’empare de la réalité vécue par les autres personnages.
 « Dans le même temps qu’il (Lagrand) reconnaissait une odeur de fosse septique débordante et bloquait sa respiration, la pensée l’atteignait que le garçon de Rosie, ce Titi si ridiculement prénommé, lui inspirait  en réalité une énigmatique répulsion, tempérée par nulle espèce de sympathie, pas même une pitié élémentaire. 1 »
Titi, c’est le résultat piteux, à  la limite de l’informe de la réalité piteuse et informe que vivent les protagonistes. C’est le miroir dans lequel ils devraient se mirer pour constater le caractère étrange de leur vie. Mais il y a plus que cela. Titi révèle vers la fin du roman la portée religieuse de sa présence: il est le bouc émissaire des autres, l’être à peine considéré sur lequel ces derniers déversent leurs maux. Présence encombrante, enfant non désiré né d’un semblant d’amour exécuté sous le regard d’une caméra video, Titi est celui que chacun, sa mère en tête, voudrait voir disparaître.
« La vérité, déclare Rosie, c’est que Titi est un agneau. Il a le sort qu’on réserve aux agneaux.2  » Et plus loin : « Rosie pensa : On est en avril et Pâques arrive bientôt – jour terrible et heureux du sacrifice de l’agneau ! 3 »
Le roman prend donc des allures de Passion. Titi, dont le prénom d’Etienne rappelle celui du martyr chrétien du Premier siècle, ne sera finalement pas sacrifié ; on le retrouvera grandi, jeune étudiant, à la fin du roman et l’on apprendra qu’il doit sa survie, alors qu’il allait mourir d’une insolation, sous le regard indifférent de sa mère, à l’intervention de Lagrand, qui l’aura conduit à l’hôpital.
Cependant, la thématique sacrificielle et résurrectionnelle ne touche pas seulement Titi ; elle imprègne tout le roman, mais sous une forme parodique, inversée ; car voici que survient ce fait étrange : en Guadeloupe, les vieux rajeunissent et les jeunes vieillissent. « Voilà, dit-on des parents Carpe, qu’ils ont choisi la Guadeloupe comme premier champ de leur toute nouvelle expérience de dissipation, de vie jeune et transparente. 4 » Etrangement, les Carpe se mettent donc à rajeunir, sous les yeux inquiets de Lagrand, qui remarque tout d’abord combien la voix de madame Carpe âgée a changé. Cette voix, c’est « la voix d’une femme nettement plus âgée qu’une opération d’un genre nouveau eût transformée en voix de fille à peine pubère, sans pouvoir cependant supprimer tout à fait les expressions et les intonations de la première. C’était une voix capricieuse, exagérément insouciante, un simulacre de la jeunesse5  » Maman Carpe est bientôt enceinte, comme si elle avait retrouvé une nouvelle fraîcheur, et elle accouchera bientôt d’une fille qui, curieusement, portera le nom de sa première fille, Rose-Marie.
Mais dans le même temps que les vieux rajeunissent, reverdissent, les jeunes, disions-nous, vieillissent et semblent prendre leur place : « Il ne faisait pas de doute pour Rosie qu’on eût pris Lazare tel qu’il était maintenant pour le père ou le très vieux frère de leur mère Carpe à tous deux.6  » Ce qui arrive aux personnages âgés est-il une résurrection, dans ce roman placé sous le signe de l’Agneau pascal ? Le terme à retenir, accolé plus haut à celui de jeunesse, est le terme de « simulacre ». Nous voici donc en présence d’une fausse résurrection, d’une résurrection parodique et inquiétante. La marque de ce simulacre de la résurrection semble être cette odeur pestilentielle omniprésente dans tout l’épisode guadeloupéen. Lorsqu’il rencontre les Carpe, dans la résidence pour touristes qu’ils gèrent, Lagrand est frappé jusqu’à l’écœurement par ces effluves pestilentielles qui les entourent. « L’odeur fétide avait envahi la pièce. Il lui semblait être le seul à la remarquer, à prendre soin de ne pas desserrer les lèvres.7  »
Evoquer un simulacre, un semblant de résurrection, c’est annoncer une présence quasi diabolique. L’odeur délétère, nous le savons, accompagne souvent une présence démoniaque dans la tradition chrétienne. Et la réaction de Lagrand, face à ces vieux qui ont rajeuni, comme s’ils avaient signé un pacte, est révélatrice. « Il sentait bien, nous annonce-t-on, qu’il avait peur maintenant. 8 » Et plus loin, le personnage ressent cette confrontation étrange comme une mise à l’épreuve, une tentation qu’il doit subir : « il fut soudain persuadé qu’on l’éprouvait9  »

1 Marie NDiaye, Rosie Carpe, Les Editions de Minuit, 2001, p. 183

2 NDiaye, op.cit., p. 290

3 NDiaye, op.cit., p. 294

4 NDiaye, op.cit., p. 154

5 NDiaye, op.cit., p. 177

6 NDiaye, op.cit., p. 291

7 NDiaye, op.cit., p. 192

8 NDiaye, op.cit., p. 197

9 NDiaye, op.cit., p. 203

Sous le signe de Lazare le muet

Marie NDiaye semble ne pas avoir choisi les prénoms de ses personnages au hasard ; si Titi ou Etienne pourrait, comme nous l’avons signalé, évoquer le martyr chrétien, Rosie ou Rose-Marie, accouchant d’un enfant Agneau sacrifié rappelle Marie, la mère de Jésus Agneau de Dieu, selon la même tradition chrétienne. Mais voici que se présente le personnage qui nous intéresse davantage que les autres ici, ce frère de Rosie qui se prénomme Lazare.
Le roman, à y regarder de près, laisse transparaître des convergences étonnantes entre ce personnage et la figure évangélique évoquée par Jean. L’évangile johannique évoque un Lazare muet, silencieux, à qui jamais la parole n’est donnée au cours du récit, et nous voici avec un Lazare dont le patronyme est Carpe. Coïncidence ?

Lazare, figure de l’errant

Il en faut davantage pour prouver une influence et se présente alors un personnage qui, tout au long du roman, selon la tradition commencée avec Gréban, apparaît comme une figure de l’errant dans le monde. C’est sous le regard e Rosie, dans la première partie du roman, lors de l’épisode parisien, que le personnage prend ce caractère particulier. « Et son frère Lazare, loin de Brive et délivré des Carpe, tremblait de n’être plus rien, à Paris, désenchaîné mais errant.1  » Lazare Carpe est une sorte de clochard, qui vit sans but, se laisse aller et disparaît pour refaire surface dans la vie terne de sa soeur.

Le mort vivant


A chaque fois qu’il est décrit, Lazare est caractérisé comme une sorte de mort vivant. Lorsqu’il réapparaît dans la vie de Rosie, après des mois d’errance, la jeune fille est frappée par son aspect. « Qu’est-il arrivé à mon frère Lazare ? Elle regardait ses joues vidées de leur chair, son cou aux tendons énormes, et elle ne pouvait ni bouger ni parler, bien qu’elle sentît frémir l’amorce d’une joie encore souterraine. 2 » La joie, de courte durée, vient à Rosie de ce qu’elle a retrouvé un frère disparu depuis des mois ; mais bien vite, ce retour s’avère nuisible pour elle. Beaucoup plus loin dans le roman, le caractère morbide de ce frère errant est noté noir sur blanc : Rosie note « une certaine ressemblance morbide entre Abel et Lazare, comme si ce dernier avait été contraint de se montrer toujours accompagné de son propre cadavre.3  »

Les traces du récit johannique


Mais il y a davantage encore. La confrontation entre le récit johannique et le roman révèle une véritable connivence de termes. C’est Rosie qui semble répéter l’action de Jésus, au moment où il appelle Lazare hors du tombeau. « Elle attendit un peu. Puis, d’une voix péremptoire, elle cria :

«Lazare ! 4»

Un Lazare qui sent mauvais – « C’était son frère Lazare. Il puait insupportablement.5  » - comme sentait mauvais le personnage évangélique descendu au tombeau depuis quatre jours.
Cet appel lancé à son frère a lieu lorsqu’il revient voir Rosie, tandis qu’elle est installée à Antony et qu’elle partage en partie la vie du gérant de l’hôtel. Mais ce revenant indésirable va bientôt prendre ses aises et s’installer chez ce gérant, qui a délaissé Rosie pour retourner chez son épouse légitime. L’épisode où le père de Titi fait appel à sa maîtresse pour qu’elle s’occupe de chasser ce frère gênant rappelle lui aussi l’épisode évangélique et ce moment où Jésus signale que Lazare dort et qu’il va le réveiller :

« Rosie, ton frère est dans mon lit. Il dort, et puis il va se réveiller et on ne saura pas quoi faire de lui. Viens le chercher.
Mon dieu, Lazare.
Elle murmurait, éperdue, l’esprit vide. Elle baissa les yeux, ôta l’enfant de son sein, referma sa robe. Ses lèvres tremblaient. Max lui prit le poignet.
Dépêche-toi, Rosie. Viens le chercher. Il s’est peut-être déjà réveillé, nom de dieu.6  »

Ainsi donc, nous voici avec un nouvel avatar du personnage de Lazare. Le ressuscité n’en finit pas de tracer sa descendance dans notre littérature et il n’est pas indifférent de montrer que ces traces sont présentes dans un roman contemporain. Preuve que la Bible n’en finit pas de révéler l’influence qu’elle a sur nous.

1 NDiaye, op.cit., p. 59

2 NDiaye, op.cit., p. 95-96

3 NDiaye, op.cit., p. 247

4 NDiaye, op.cit., p. 95

5 NDiaye, op.cit., p. 101

6 NDiaye, op.cit., p. 107

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