Présentation

Les Evangiles, une œuvre littéraire ?

Du point de vue de l’enseignant en Lettres, dans la mesure où il accepte de lire aussi les textes évangéliques comme des textes littéraires et donc d’échapper à la tentation de valider - ou invalider ! – leurs prétentions historiques, la question est de savoir quels dispositifs narratifs entrent en jeu et font de la personne de Jésus le point de mire du récit. Comme dans tout texte narratif, les personnages qui entourent le ou les protagonistes sont l’objet d’un traitement plus ou moins approfondi, ont, ou non, un véritable parcours à l’intérieur de la narration. Certains servent, sans que le terme reçoive de connotations négatives, de faire-valoir ; d’autres ont le privilège d’un face-à-face avec la figure centrale du récit. C’est d’eux que l’auteur attend le plus afin de livrer des informations sur la vie et la vocation de Jésus.

Les personnages dont l’épaisseur narrative est incontestable sont nombreux dans les Evangiles :  Jean-Baptiste, Marie, la mère de Jésus, Simon Pierre, le Disciple bien-aimé, Thomas, mais aussi Nathanaël, Marie de Magdala, Nicodème, la Samaritaine, Judas, Pilate… C’est aussi parmi ce groupe d’hommes et femmes qu’il faut ranger la figure qui nous occupera tout au long du présent dossier, celle de Lazare.

Au même titre que Marie de Magdala ou que Judas, Lazare fait partie de ces figures bibliques qui, au fil des siècles, ont fasciné des générations entières d’hommes, car leur charge symbolique est extrêmement forte. Marie de Magdala, ou Marie-Madeleine, est devenue la figure par excellence de la pénitente ou, en dehors de la tradition évangélique, de l’amante. Judas symbolise, comme on le sait, le traître. Objets de piété populaire, présents dans la liturgie, ces figures ont une postérité remarquable dans l’art, et notamment la peinture ou la littérature.

Le dossier suivant se propose donc de donner un aperçu de cette postérité lazaréenne, à travers la littérature, principalement ; la peinture n’est pas négligée, dans la mesure où l’étude de l’image est devenue un axe important de nos programmes littéraires. Le propos est aussi  de montrer quel traitement narratif est réservé à la figure de Lazare dans les textes évangéliques. Ce dernier travail implique de considérer le ou les auteurs des écrits néo-testamentaires – la remarque vaut aussi, bien sûr, pour les textes de l’Ancien Testament (ou de la Torah) – comme des auteurs à part entière, capable d’intelligence narrative, de régler l’apparition des personnages qu’ils choisissent de traiter, d’offrir au lecteur une dramaturgie du récit propre à le toucher, pour l’émouvoir et le convaincre. Nous, professeurs de lettres, n’avons pas à entrer dans le débat de l’historicité des paroles et de la vie de Jésus. En tout cas, pas dans notre travail et devant les élèves. En revanche, il serait malhonnête de ne pas chercher à mettre en évidence le génie littéraire d’un texte qui a traversé les âges, non simplement parce qu’il a porté une religion, mais en raison de sa valeur littéraire évidente. Le récit de la résurrection de Lazare, comme la plupart des épisodes des Evangiles, ne serait jamais parvenu à inspirer tant d’œuvres littéraires, tant de tableaux illustres, s’il avait été supporté par un auteur médiocre. Une étude littéraire des Evangiles, loin de révéler un texte fait de pièces maladroitement posées les unes à la suite des autres, révèle au contraire un livre d’une grande cohérence narrative, aussi bien au regard d’un simple épisode que pour l’œuvre prise dans son ensemble.

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Lazare dans la tradition des Pères : de la lecture historique à la lecture allégorique

Très tôt, c’est Alain Marchadour qui l’affirme, Lazare, dont la résurrection est rapportée en Jean 11, 1-46,  a fait l’objet d’un culte, à Béthanie, là où le texte place l’événement. Une église y est construite, à l’emplacement de ce qui est, pour les chrétiens, le tombeau vide de Lazare. Le récit est étroitement associé au cycle liturgique, aussi bien dans l’Eglise d’Orient que dans celle d’Occident. « Le texte de Jean était proclamé à l’occasion du samedi avant dimanche des Rameaux, et le cinquième jour de l’octave de l’Epiphanie, et pour l’octave de Pâques. »1 L’entrée de l’épisode de la résurrection de Lazare dans le cycle pascal se fait de manière évidente : le centre de la vie chrétienne étant la croyance en la résurrection de Jésus, celle de Lazare en apparaît comme une préfiguration. De plus, cette résurrection, parce qu’elle ne touche pas Jésus lui-même mais un homme comme un autre, parmi les hommes, fonctionne comme une attestation de ce qui est promis à chacun. Si la résurrection est possible pour Lazare, disent en substance de nombreuses prières, elle est possible pour moi aussi, qui le demande.

Evidente aussi, la place tenue par Lazare dans les rites funéraires, depuis les premiers siècles chrétiens : le mort, selon la tradition chrétienne, et comme le dit le texte de Jean, s’est simplement « endormi » (Jean 11, 11) et il est appelé à se réveiller.  Symboliquement, la tradition, depuis les Pères de l’Eglise, voit aussi en Lazare « le symbole de l’homme enlacé dans les péchés. » (Irénée, Contre les hérésies, 5, 13, sc 153) Cette lecture symbolique n’exclut pas la lecture historique : les deux lectures se superposent au contraire. Invité à «  se reconnaître dans Lazare comme dans un miroir », le croyant était convié, non seulement à espérer une vie sans fin, mais aussi, dès son passage terrestre, à se convertir. Si l’épisode de la résurrection de Lazare tient une grande place aussi dans les rites du catéchuménat, dans la préparation au baptême, c’est que ce rite initial de la vie chrétienne est tenu pour la première manifestation d’une régénération effective de l’individu. La résurrection n’est pas uniquement reportée après le passage par la mort réelle, physique ; pour le chrétien, il est une autre mort, spirituelle, qui prend effet dans le courant de son existence terrestre et dont une grâce peut le délier, celle du baptême : la résurrection est déjà un présent et chacun peut renaître dans cette vie même. Mais l’individu, engagé dans la vie du monde, retourne bien souvent à ce que la tradition nomme ses péchés. Dès lors, c’est le rite de la confession qui, prenant le relai du baptême, assure à chacun la possibilité de renoncer sa vie de pécheur.  « Si tu violes la loi en choses graves, tu es enseveli ; quand tu confesses tes péchés tu sors. » (Saint Augustin)

On voit l’importance de l’épisode de Jean : la résurrection de Lazare accompagne finalement le chrétien aux deux extrémités de sa vie de croyant : du baptême jusqu’à « l’endormissement », en passant par le rite intermédiaire de la confession.

1 Alain Marchadour, Lazare, Bayard, 2004, p.68. Le présent dossier doit beaucoup à cet ouvrage auquel il sera constamment fait référence.

Du Moyen Age à la Réforme : maintien de la tradition et lectures nouvelles

Les commentateurs du Moyen Age, tels Saint Thomas d’Aquin ou Saint Bonaventure, reprennent généralement la tradition patristique, effectuant de l’épisode de la résurrection de Lazare une double lecture, à la fois historique et symbolique ou allégorique : Lazare reste cet homme particulier réellement ressuscité par Jésus et le symbole de tout homme, enseveli dans ses péchés. Pour Thomas d’Aquin par exemple, le tombeau dans lequel est enseveli Lazare représente « la profondeur des péchés. » (Johannem evangelistam, expositio, Lectio 6, 2) Bonaventure voit dans les liens qui entravent Lazare la figure des trois entraves qui retiennent le pécheur. « De ces liens, Lazare sera dégagé lorsqu’il sera libéré par la pénitence imposée pour ces trois entraves et retrouvera alors son état antérieur. » 1

Les penseurs de la Réforme, Luther et Calvin,  perpétuent la même tradition de double lecture. Luther, cependant, est parfois gêné par la lecture allégorique faite par l’Eglise catholique, qui subordonne le pardon des péchés à l’action de cette Eglise qui prétend avoir reçu l’investiture de la tradition apostolique. Cependant, l’humanisme est l’occasion de nouvelles lectures, nouvelles interprétations plus libres de l’épisode évangélique. « Les blancs du texte deviennent des espaces où l’imaginaire des auteurs s’en donne à cœur joie. »2

1 Alain Marchadour, op.cit., p.97-98

2 Alain Marchadour, op.cit., p.100

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Vers l’époque moderne

A mesure qu’on s’approche de notre époque, les lectures critiques de l’épisode Lazare, en dehors de la tradition chrétienne qui maintient la double lecture, historique et allégorique, se multiplient. Elles s’inscrivent dans un mouvement général qui, à partir notamment de Richard Simon et Spinoza, au XVIIe siècle, jusqu’à Renan, au XIXe siècle et bien au-delà, remet en cause l’historicité de la Bible et le surnaturel que le Livre rapporte. Le XVIIIe siècle rationaliste, on s’en doute, n’est pas en reste. Pour ces lectures critiques, le phénomène des miracles, impossible, suffit à discréditer les Evangiles : « Ce n’est pas, écrit Renan dans la préface à sa Vie de Jésus, parce qu’il a été préalablement démontré que les évangélistes ne méritent pas une créance absolue que je rejette les miracles qu’ils racontent ; c’est parce qu’ils racontent des miracles que je dis : les Evangiles sont des légendes. »

De la tradition des Pères à la littérature

La tradition littéraire n’a en fait pas attendu la Réforme pour proposer de nouvelles interprétations de l’épisode évangélique de la résurrection de Lazare. Dès le Moyen Age, notamment dans le théâtre religieux des Mystères, des lectures originales de l’épisode apparaissent. Les auteurs de textes littéraires commencent à interpréter les pleurs de Jésus, à l’occasion de la mort de Lazare, comme une lamentation, la tristesse de devoir faire retourner Lazare à cette « vallée de larmes » qu’est l’existence terrestre. Mais Lazare est un  ressuscité silencieux et les blancs du texte, évoqués par Marchadour, inspirent les écrivains.Ces lectures vont s’infiltrer dans cette faille apparente du récit et faire parler Lazare. L’homme, devenu personnage littéraire, va se présenter comme un témoin unique, irremplaçable, de la vie après la mort. Si parfois ce Lazare imaginé se fait le promoteur d’une espérance joyeuse – la mort n’existe pas, seule existe la rencontre avec le divin – le plus souvent, c’est un Lazare plutôt désemparé qui parle : un Lazare qui « raconte avec effroi sa mort et son séjour chez les morts. Il en a rapporté une tristesse qui ne le quittera plus. » 1 Lazare, revenu parmi les vivants, n’a plus sa place dans le monde et erre sans fin, jusqu’à une nouvelle mort. Cette interprétation, pour ne pas être conforme au texte évangélique, n’en est pas moins liée à lui : les lectures symboliques traditionnelles de l’épisode voient en effet en Lazare, ressuscité, un «nouvel Adam » : Lazare, c’est l’homme rendu à nouveau pur, sans péché. Dès lors, il ne peut se satisfaire d’un monde humain corrompu, où règne le mal.

La littérature, finalement, suit la tradition en ce sens qu’elle ne cesse, interpellée par le texte, de se livrer à des lectures symboliques : interroger l’épisode de Lazare, c’est mettre en question notre relation conflictuelle, angoissée à la mort. Cette lecture se fait soit de manière directe, lorsqu’une œuvre met en scène explicitement le personnage biblique (dans Crime et châtiment de Dostoïevski ou  la nouvelle de Léonid Andreïev Lazare, pour prendre deux exemples étrangers à notre littérature), soit, plus indirectement, en transposant le personnage et lui donnant un autre nom. Le récit n’en est pas moins explicite, dans la mesure où il donne les informations nécessaires pour que le lecteur puisse retrouver la source évangélique.

1 Alain Marchadour, op.cit., p.101

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La littérature réinvestit les problématiques religieuses, les symboles bibliques pour les séculariser

Les œuvres littéraires contribuent à rendre compte de ce fait que notre imaginaire, que nous le voulions ou non, continue à être imprégné de figures et symboles religieux. Parcourir l’histoire de la littérature ou de la peinture, c’est découvrir, parmi tant d’autres, un imaginaire lazaréen, attaché à cette figure de ressuscité1 . Plus largement, c’est mettre à jour un imaginaire résurrectionnel : confronté à ce « scandale », à cette apparente impossibilité, l’art ne cesse de revenir buter sur elle, afin de l’interroger. Au-delà de la seule figure de Lazare, on pourrait donc chercher à voir (mais cette étude ambitieuse dépasserait le cadre du présent dossier) comment littérature et peinture, dès lors qu’elles s’emparent de cette thématique résurrectionnelle, cherchent à résoudre, artistiquement, la question de sa figuration ou comment elles avouent leur impuissance à rendre ce que le récit présente comme un miracle.

1 Les Evangiles présentent une autre figure nommée Lazare, dont il ne sera pas question ici : celle du pauvre de la parabole, évoqué en Luuc 16, 20.23.24.25.

L’imaginaire lazaréen : ambivalence d’une tradition

Figure éminemment positive, puisque Lazare est le Vivant, le ressuscité, l’objet et témoin du miracle, va progressivement devenir, dans l’imaginaire littéraire une figure négative : celui qui revient se présente comme un revenant indésirable, un gêneur. Plus inquiétant, l’art littéraire semble avoir pris parfois ce mot de revenant à la lettre et avoir fait de Lazare une figure fantastique : Lazare, en littérature, c’est aussi le mort vivant, le mort qui revient hanter les vivants. Plus largement, on verra que l’imaginaire lazaréen semble rendre compte de deux positions antithétiques, qui traversent toute l’histoire littéraire, au moins récente : le romanesque lazaréen, dans la tradition de Jean Cayrol, fait de Lazare cette figure de l’errant évoquée plus haut, tandis qu’un romanesque plus heureux, dont Giono est une figure éminente, s’attache plutôt à retrouver en Lazare ce Vivant de la tradition.

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