L’ambition de la collection Récits fondateurs est de convaincre les enseignants que, contrairement à ce qu’on entend dire habituellement, ces textes dits fondateurs peuvent être abordés à tous les niveaux du second degré, de la 6e à la Terminale. Les programmes sont en effet assez vastes et généreux pour accueillir cette étude littéraire des textes bibliques ou des textes de l’Antiquité greco-latine, notamment lorsqu’il s’agit de mettre en évidence l’influence qu’ils ont eue sur notre littérature, depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours.
Voici donc un choix de fiches pédagogiques, destiné aussi bien aux élèves de collège1 que de lycée. A chacun d’y piocher à sa guise et d’aborder ou non le dossier proposé dans son ensemble.
Objectifs :
Etape 1 :
On aura constitué un groupement de textes comportant :
Etape 2 :

Etape 3 :
Les caractéristiques du merveilleux chrétien
A partir des épisodes de la vie de sainte Marthe évoquant le combat avec le dragon et la résurrection du jeune homme on définira les caractéristiques du merveilleux de tradition chrétienne :
- un personnage type : une figure héroïque qui possède des pouvoirs surnaturels ou prodigieux ;
- des situations types : l’affrontement avec un dragon ou une tarasque, la résurrection d’un mort.
Etape 4 :
Raconter pour édifier
Il s’agira ici, on l’aura compris, de définir les objectifs de ce merveilleux chrétien : édifier, susciter horreur et admiration, à une époque où, toute la société étant devenue chrétienne, le besoin de modèles se faisait sentir qui devaient réveiller la ferveur populaire en frappant l’imagination.
Etape 5 :
Lecture de l’image : une Bible pour le regard
La Légende dorée, on le sait, constitue une des principales sources pour l’iconographie chrétienne des églises. Voilà ce qu’il faudra montrer, par une recherche iconographique menée sur internet ou par des visites accompagnées. Les églises se présentent alors comme une catéchèse par le regard, à l’usage d’une population médiévale qui ne maîtrise pas la lecture. On suivra la même idée, en s’aidant cette fois du dossier présenté dans la rubrique « Texte et image », à propos des représentations de l’épisode de la résurrection de Lazare.
Etape 6 :
La tradition au Moyen Âge : entre merveilleux et véracité historique
L’aboutissement de ce travail doit être de proposer aux élèves une idée de ce que pouvait être une vision historique au Moyen Âge : l’histoire était vécue comme un mélange de merveilleux et de faits authentiques et nous sommes encore bien loin de la vision moderne qui s’emploie à séparer le légendaire du véridique. Pour confirmer cette idée, on se proposera de :
On comparera enfin le merveilleux chrétien contenu dans La Légende dorée avec celui qui s’illustre dans les romans de chevalerie ; les éléments communs ne manqueront pas de frapper les élèves ( des personnages et situations types ).

Prolongements
Un genre littéraire biblique : le récit de miracle
Faire lire l’épisode de la résurrection de Lazare doit être l’occasion de sensibiliser les élèves à ce genre littéraire néo-testamentaire défini par les spécialistes comme « mineur », le récit de miracle. On se basera sur l’analyse donnée plus haut (voir « Texte et image »), qui définissait les cinq étapes caractéristiques du genre :
une présentation rapide de la situation, destinée à préparer ce qui va suivre ;
une demande, pouvant revêtir des formes différentes ;
une parole et/ou un geste ;
la guérison ;
On pourra dans un premier temps faire lire aux élèves d’autres récits de miracles plus courts, contenus dans les Evangiles (par exemple le miracle dit du « second signe de Cana », rapporté en Jean 4, 46-54, où Jésus guérit le fils d’un fonctionnaire royal) et demander aux élèves d’identifier les cinq étapes canoniques du récit. Ensuite, on reviendra au récit de Lazare, dont on cherchera aussi à définir la progression. On insistera sur l’ampleur exceptionnelle de ce récit, telle que nous l’avons analysée dans la rubrique « Texte et image ». Les élèves devront être sensibilisés au caractère particulier de ce récit de miracle, qui occupe une position centrale dans l’Evangile de Jean.
Recherche documentaire ou activité B2i : la légende de saint Lazare
La tradition identifie la figure de Lazare comme premier évêque de Marseille. C’est à Lazare donc, accompagné de ses sœurs Marthe et Marie, mais aussi de saint Maximin, leur compagnon de voyage, qu’elle attribue l’évangélisation de la Provence. Une recherche documentaire demandée aux élèves cherchera à vérifier si cette tradition est toujours vivante. On recherchera plus particulièrement :

Objectifs
Il n’est pas courant, dès lors qu’on aborde le théâtre médiéval en classe de 5e, de porter son attention sur le théâtre religieux. On se tourne généralement vers la farce – ce qui n’est pas une mauvaise chose, loin de là ; mais on néglige ainsi une part importante de ce que fut l’art dramatique au Moyen Âge. La figure de Lazare, par la place qu’elle tient dans les mystères médiévaux, nous donne ainsi l’occasion de combler un manque.
Etape 1 : Lecture comparée du texte évangélique et du Mystère médiéval
On proposera aux élèves la lecture d’un petit groupement de textes constitué de l’épisode de la résurrection de Lazare et des vers que Arnoul Gréban consacre à cet épisode dans son Mystère de la Passion ( vers 14678 à 15373 puis 15744 à 15862).
Un questionnaire visera à mettre en évidence divergences et convergences entre les deux œuvres. On notera principalement que :
Etape 2 : Le mystère, un catéchisme dramatisé
On définira le mystère comme une théâtre qui vise à représenter des scènes de la vie du Christ surtout, et de la Bible plus généralement. On posera alors la question suivante aux élèves :
La réponse est donnée par Marthe, dans l’œuvre de Gréban :
« Si cela ne vous est pas trop pénible, mon frère, parlez-nous un peu des peines qu’endurent ces malheureuses âmes, dites-nous leurs larmes et leurs plaintes, que nous sachions ce qui risque de nous arriver ; cela nous fera voir d’un autre œil notre vie pécheresse. »1
Le mystère se présente donc comme une forme de catéchisme dramatisé, selon l’expression employée plus haut dans le dossier : il s’agit d’émouvoir pour instruire, faire peur et pour inciter les spectateurs à se conformer à une vie chrétienne.
Etape 3 : Recherche documentaire ou activité B2i : le mystère, du grand spectacle
On incitera les élèves à effectuer une recherche documentaire sur le théâtre religieux au Moyen Âge. Les pistes principales pourront être les suivantes :
Prolongements :
Recherche documentaire, lecture de l’image :
On poussera les élèves à rechercher des documents iconographiques au sujet des représentations théâtrales au Moyen Âge, et notamment celles des mystères.
Une autre recherche pourra porter sur la représentation de l’enfer ou des enfers, telle qu’elle est définie chez Gréban, par la voix de Lazare. Cette recherche doit confirmer cette idée importante que le Moyen Âge, à travers le théâtre religieux, par des récits comme celui de La Légende dorée de Voragine, par les fresques peintes dans les églises, élabore un vaste réseau iconographique et dramatique qui met la Bible en images.

Nous avons évoqué, au cours de notre dossier, la connivence possible entre la figure de Lazare et la littérature fantastique, aussi bien à propos de la nouvelle de Zola La Mort d’Olivier Bécaille, qui n’est pas à proprement parler une nouvelle fantastique mais qui s’en approche que de celle, moins connue, d’Alexandre Dumas, Histoire d’un mort. Aussi peu connu sans doute, le roman de Gaston Leroux L’Homme qui revient de loin offre un bel exemple de la postérité de Lazare dans un roman qui mêle policier et fantastique. Plus fameux, d’autres nouvelles ou romans ont été évoqués : Frankenstein, de Mary Shelley, L’Homme au sable, de Hoffmann, ou encore L’Eve future, de Villiers de l’Isle-Adam.
Objectifs :
Etape 1 : Le silence de Lazare, un appel à l’imagination fantastique
On proposera aux élèves la lecture de l’épisode évangélique de la résurrection de Lazare.
On portera l’attention de la classe, à travers un questionnaire de lecture, sur les potentialités du récit évangélique, qui évoque une résurrection sans jamais faire parler Lazare : ce silence lazaréen n’est-il pas de nature à alimenter l’imagination des écrivains qui voudraient réécrire son histoire ? L’évocation de la résurrection elle-même, dans la mesure où elle dépasse les possibilités rationnelles généralement admises, ne dispose-t-elle pas les auteurs à orienter une réécriture vers le fantastique ?
Etape 2 : Lazare, première occurrence du mort vivant
On fera lire à la classe l’épisode du Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban où Lazare évoque son séjour chez les morts. On mettra ainsi en évidence le parti tiré par la tradition chrétienne elle-même, dès lors qu’elle débouche sur un travail littéraire, du séjour chez les morts de Lazare et de son retour parmi les vivants.
Etape 3 : Lazare, un revenant ?
On fera lire en intégralité les nouvelles de Zola et Dumas, très courtes. On demandera aux élèves de relever, dans ces deux textes, les éléments qui rapprochent les protagonistes de la figure de Lazare. On s’attachera à montrer en quoi ce dernier fait mauvaise figure, gêneur à l’aspect quasi fantomatique chez Zola, qui n’a pas assez de consistance, semble-t-il, pour réintégrer le monde des vivants, véritable mort vivant chez Dumas.
Etape 4 : Recherche documentaire : le thème du mort vivant ou du revenant dans la littérature fantastique
Zola et Dumas présentent au lecteur des personnages qui reviennent de la mort parmi les vivants : dès lors, en jouant sur les mots, ne sont-ils pas des figures de revenants, de morts-vivants ? Une recherche documentaire effectuée avec les élèves s’attachera à montrer l’importance de ce thème du revenant dans la littérature fantastique.
Prolongements :
Recherche documentaire : Lazare et la science folle
Il faudra s’interroger, avec les élèves, sur les origines de cette connivence possible entre la figure de Lazare et le genre ou registre fantastique. On s’attachera à mettre en évidence un autre thème qui s’impose dans la littérature, au XIXe siècle, celui du scientifique illuminé qui prétend faire ressusciter un mort. Le revenant n’est pas seulement celui qui revient tout seul, mais celui qu’on s’attache à faire revenir, par les efforts d’une science aux prétentions prométhéennes. On orientera la recherche documentaire vers les œuvres mentionnées plus haut : Frankenstein, de Mary Shelley, L’Homme au sable, de Hoffmann, et L’Eve future, de Villiers de l’Isle-Adam. Les élèves remarqueront les convergences entre ces trois œuvres : à chaque fois, il est question d’un homme de science qui donne la vie ou un semblant de vie à des créatures artificielles (Hoffmann et Villiers) ou à un cadavre.
Recherche documentaire et débat : la science et ses prétentions contemporaines
Les œuvres évoquées ci-dessus pourront être l’occasion d’ouvrir une discussion ou un débat sur les prétentions actuelles de la génétique, par exemple, et des résultats acquis en matière de clonage. Cette question du clonage ne manque pas de susciter des fantasmes, chez beaucoup de nos contemporains, qui croient voir dans le « clone » un être disparu et comme ressuscité.
Postérité de Lazare à travers la science-fiction : l’exemple de Tolkien
On pourra utiliser la petite étude présente dans ce dossier afin de mettre en évidence l’influence du récit de la résurrection de Lazare sur le roman de Tolkien, Le Seigneur des anneaux.
Lecture de l’image : Lazare au cinéma, la preuve d’une connivence avec la figure du monstre de Frankenstein ?
Une piste intéressante mais que nous n’avons pas suivie dans notre dossier semble orienter la figure de Lazare vers le cinéma, qui lui assure une étrange postérité : à bien regarder King of Kings (1927), le célèbre film que Cecil B. De Mille consacre à une vie du Christ, certains commentateurs n’ont pas manqué de remarquer que cette production très hollywoodienne annonçait d’autres productions cinématographiques consacrées cette fois à la figure du monstre de Frankenstein. La résurrection de Lazare, telle qu’elle est figurée par Cecil B. De Mille annonce très clairement le retour à la vie du monstre ou de sa fiancée dans Frankenstein et Bride of Frankenstein de James Whale. Un autre parallèle est possible avec The Mummy de Karl Freund où la momie qui s'anime dans un caveau ne laisse pas de rappeler la résurrection de Lazare.
Lecture cursive ou autonome : L’Homme qui revient de loin de Leroux
Le travail pourra aboutir à cette lecture, dans la mesure où le roman de Leroux sera disponible, ce qui n’est malheureusement pas le cas actuellement.

La partie de notre dossier consacrée au Lazare d’André Malraux pourra trouver sa place en classe de 3e, puisque le programme incite les enseignants à proposer aux élèves l’étude de récits de vie.
Objectifs :
Etape 1 : Malraux en Lazare ou l’expérience de la mort commune
Les élèves auront d’abord pris connaissance du récit johannique de la résurrection de Lazare. Ensuite, ils liront l’ouvrage de Malraux, parfois difficile, mais assez court (moins de 170 pages dans l’édition Folio). Un questionnaire de lecture orientera cette lecture et incitera les élèves à identifier les passages qui font référence au récit évangélique, dessinant ainsi un portrait de Malraux en Lazare. Malraux, atteint de la maladie du sommeil, se réveille donc dans une chambre d’hôpital qui s’apparente à une sorte de tombeau. Point essentiel, il fait l’expérience de la mort commune, qui doit toucher chacun.
Etape 2 : le bilan d’une vie et d’une œuvre
Un second questionnaire visera à orienter une relecture du livre en fonction de la question de l’écriture autobiographique : on doit permettre aux élèves de comprendre que cette expérience de la maladie conduit Malraux à se livrer à un véritable bilan de sa vie et de son œuvre, un peu à la manière des personnes qui, sortant d’un coma et ayant frôlé la mort, ont vu défiler leur existence entière sous leurs yeux. Bilan d’une vie d’abord, tandis que l’auteur découvre que, au terme de son parcours, seuls quelques problèmes essentiels demeurent : la question de l’art, du Mal, de la mort. Bilan d’une œuvre ensuite, dans la mesure où Malraux parcourt devant nous l’essentiel de son œuvre, et notamment les romans.
Etape 3 : Lazare sauvé par la fraternité
Méditation sur la mort, l’ouvrage se présente donc aussi comme une réflexion sur le Mal, toutes ces guerres dont l’écrivain fut un témoin. Une question pourra être proposée aux élèves : quelle réponse Malraux imagine-t-il à cette question du mal, que peut-il lui opposer ? La réponse de l’écrivain est connue : la seule expérience qui semble, à ses yeux, transcender le problème du mal est celle de la fraternité. C’est cette expérience rapportée dans le livre qui fait de ce récit de vie, non pas simplement une confession individuelle, mais le témoignage d’une expérience universelle.
Etape 4 : lecture de l’image : portrait de l’artiste en Lazare, le témoignage de Van Gogh
On proposera aux élèves ou on leur demandera de chercher – des reproductions des tableaux suivants de Van Gogh : La Résurrection de Lazare (1880), la Pietà(1889), mais aussi des autoportraits réalisés par le peintre.
On connaît la prédilection des peintres pour l’autoportrait, à laquelle Van Gogh a beaucoup sacrifié. Mais il est une autre forme de portrait de soi qui consiste à se représenter sous les traits d’une figure exemplaire ou bien, mais c’est tout comme, de donner à cette figure exemplaire ses propres traits.
Dans la rubrique « Texte et image », nous avons –brièvement- analysé la reprise faite par Van Gogh, lorsqu’il veut peindre une résurrection de Lazare, du tableau de son maître Rembrandt. Mais un autre point nous intéresse ici : le peintre donne à son Lazare ses propres traits, reconnaissables par exemple à la barbe rousse. Cette hypothèse d’un Van Gogh faisant de soi un portrait détourné sous les traits d’une figure évangélique semble se confirmer si on considère un autre tableau : cette Pietà de 1889 où le peintre représente le Christ mort. La ressemblance avec les autoportraits est, ici, encore plus évidente.
On sait que Van Gogh s’était imaginé devenir pasteur, avant de découvrir que sa vocation, au sens religieux du terme, était celle de la peinture. Et c’est religieusement que le peintre aborde son art. Si on considère que ses tableaux constituent une véritable autobiographie spirituelle, la continuité entre les autoportraits et les tableaux d’expression proprement religieuse s’explique parfaitement. Mais si Van Gogh se voit en Lazare ou en Christ, exprimant par là aussi son martyre de peintre torturé par son art et isolé à l’extrême, c’est aussi, dans un mouvement inverse, le Christ auquel le peintre attribue une vocation d’artiste : « Le Christ, affirme-t-il, a vécu sereinement, en artiste plus grand que tous les artistes, dédaignant et le marbre et l’argile et la couleur, travaillant en chair vivante 1 ».
Ca n’est donc pas moins qu’une vocation christique et lazaréenne, résurrectionnelle – l’art cherchant à pérenniser la vie – que Van Gogh attribue à la peinture et la qualification du Christ comme un artiste est une sorte de mouvement de gratitude par lequel le peinture semble vouloir rendre à la figure de Jésus son dû.
Rappelons, pour terminer cette petite analyse, que Van Gogh est né un an jour pour jour après la mort d’un frère ainé, qui s’appelait aussi Vincent. On imagine alors l’interprétation qu’on peut faire de ce fait : Van Gogh a pu réellement se voir comme une sorte de ressuscité, mais un ressuscité coupable : c’est la mort du premier Vincent qui aurait autorisé le second à vivre ou revivre…
Etape 5 : approche de l’argumentation : un débat : la place de la mort dans notre société
On pourra terminer ce parcours pédagogique en soulevant un débat. Le livre de Malraux met indirectement l’accent sur une des particularités de nos sociétés occidentales contemporaines : la mort, sans être totalement niée, semble bien souvent une réalité que nous cherchons à cacher. L’hôpital est un lieu de solitude et il est extrêmement rare qu’un cadavre soit exposé aux yeux de tous, comme ce peut être le cas par exemple dans les sociétés asiatiques, et notamment en Inde. Le débat devra chercher à vérifier la réalité de cette affirmation – la mort cachée – et en tirer une autre question : pourquoi cachons-nous nos morts ?

C’est habituellement en classe de 3e que l’on aborde la littérature des camps, dans le cadre plus large des récits de vie, mais aussi en liaison avec le programme d’Histoire, qui porte sur le XXe siècle et les deux Guerres mondiales. Mais, curieusement, peu de manuels, pour ne pas dire aucun, peu de groupements de textes proposent d’aborder cette littérature sous l’angle du roman lazaréen, qui pourtant constitue une de ses fondations. Relire les ouvrages de Primo Levi, de Jorge Semprun ou d’autres encore, à la lumière de la figure lazaréenne s’imposera désormais, je le souhaite, comme une évidence.
Objectifs :
On constituera un groupement de textes composé, par exemple, d’une page de Si c’est un homme de Primo Levi, de L’Ecriture ou la vie et de Le Mort qu’il faut de Jorge Semprun, de Lazare parmi nous de Jean Cayrol. Ces pages seront choisies parmi celles qui, dans chacune de ces œuvres, expriment le sentiment de culpabilité des rescapés des camps, tandis que leurs camarades ont été exécutés. Autre point important, elles pourront exprimer l’impossibilité ressentie par ces écrivains de témoigner de la réalité des camps.
On demandera aux élèves de lire intégralement l’essai de Cayrol, très court (mais on peut se contenter aussi d’un choix d’extraits). Autre lecture proposée aux élèves : le récit johannique, bien sûr, mais aussi la page de Arnoul Gréban où Lazare exprime son désarroi après son retour parmi les vivants.
Etape 1 : du récit johannique à Arnoul Gréban, naissance d’un nouveau regard sur Lazare
On fera d’abord lire aux élèves, en parallèle, le récit de la résurrection de Lazare et la page ajoutée par Gréban à la tradition évangélique. (Il n’est pas interdit de faire lire tous les vers du Mystère de la Passion consacrés à Lazare). Un questionnaire visera à pointer les ressemblances entre les deux œuvres et le fait que Gréban ajoute un épisode à la tradition, inaugurant une nouvelle vision du personnage lazaréen, ce revenant dont le regard est marqué par l’horreur de l’enfer visité.
Etape 2 : le rescapé des camps, le seul véritable Lazare ?
On passera ensuite à la lecture des extraits tirés des œuvres de littérature concentrationnaire. L’idée, on s’en doute, est de mettre en évidence le fait que les rescapés des camps, tels qu’ils sont décrits par les auteurs, peuvent apparaître comme des figures lazaréennes. Dans un tableau, par exemple, on pourra mettre en parallèle les points communs entre ces deux traditions littéraires. Le dit tableau peut se présenter comme suit. Il faudra bien entendu ajouter aux commentaires des citations prises dans les œuvres choisies.
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Récit évangélique + Gréban |
Littérature des camps |
Impossibilité de transmettre l’expérience vécue |
Le Lazare de Gréban avoue qu’il ne peut décrire ce qu’il a vu de l’autre côté |
Tous les auteurs insistent sur le caractère intransmissible de l’expérience vécue |
Solitude |
La figure évangélique est silencieuse, ne prend jamais la parole ; celle de Gréban, on le suppose, reste comme pétrifiée par ce qu’elle a vu |
Le rescapé est souvent décrit comme un égaré, un être qui se trouve coupé des autres, avec lesquels il ne parvient pas à communiquer normalement |
Impossibilité de revenir |
Le Lazare de Gréban est-il revenu parmi les vivants ? Il garde à jamais l’empreinte de la mort dans les yeux |
Le survivant des camps est comme un mort en sursis, un revenant qui n’en revient pas de se retrouver chez les vivants, marqué par la culpabilité |
Ce qu’on a vu de l’autre côté |
Le Lazare de Gréban a visité l’enfer ou les enfers |
C’est souvent cette même image de l’enfer qu’on associe justement aux camps |
La conclusion de cet exercice devra sans doute mettre l’accent sur une particularité de la chose littéraire : on pourrait aller jusqu’à dire, comme on l’a fait pour des auteurs comme Dostoïevski ou Kafka, que leur œuvre romanesque anticipe sur la réalité ( Dostoïevski voyant à l’avance le totalitarisme soviétique dans Les Démons ; Kafka imaginant, dans tous ses grands romans, le monde soumis à une bureaucratie dictatoriale et inhumaine). Ici, Arnoul Gréban, en imaginant un Lazare hanté par les images de la mort qu’il a visitée, paraît anticiper l’expérience concentrationnaire. La seule différence, mais elle est de taille, est que les camps constituent un enfer sur terre. Il est intéressant de souligner que cette idée est suggérée dans Si c’est un homme de Primo Levi, lorsqu’il évoque l’œuvre de Dante : Levi semble voir dans la poésie de son compatriote une projection anticipée de l’enfer des camps.
Etape 3 : Jean Cayrol et la figure de Lazare
La lecture de l’essai de Jean Cayrol doit prouver que cet écrivain, qui fut aussi déporté en 1942 à Mauthausen-Gusen, confirme le parallèle possible entre la figure de Lazare et celle du rescapé des camps. Le point de vue de Cayrol est à la fois celui du chrétien, qui parcourt l’Histoire à la lumière de la Bible et surtout des Evangiles et celui du romancier à qui se pose la question de l’écriture et de son nouveau statut, après l’expérience des camps.
Etape 4 : recherche documentaire sur Jean Cayrol
On demandera à la classe d’approfondir sa connaissance de l’écrivain Jean Cayrol. Les élèves découvriront en lui l’auteur du commentaire du film Nuit et Brouillard, qu’ils auront sans doute vu en Histoire.
Prolongements :
Recherche documentaire et débat : peut-on écrire après Auschwitz ?
Le romanesque lazaréen tel que l’envisage Cayrol à partir de 1945 doit évoquer un contexte plus large que celui de sa seule œuvre : Cayrol reprend à sa manière la célèbre question de Adorno évoquée plus haut. Les élèves doivent comprendre que l’expérience des camps a profondément marqué voire modifié notre vision du monde ; qu’on est entré dans ce que Sarraute nomma en son temps « l’ère du soupçon ». Continuer à écrire – ou commencer de le faire – sans tenir compte de cette expérience de désenchantement du monde a paru à de nombreux écrivains quasiment impossible.
Il n’est pas question, ici, de développer toutes les pistes possibles qui se présentent à partir d’un dossier déjà bien long. Si l’on a lu ces pages attentivement, on voit, je pense, se profiler de nombreuses possibilités d’étude pour les classes de lycée. Sans développer outre mesure, signalons néanmoins quelques uns de ces chemins possibles, en fonction de quelques objets d’étude parmi ceux prévus par les programmes.

L’importance de la figure de Lazare chez Zola, telle que nous croyons l’avoir mise en évidence dans ce dossier, est susceptible de modifier quelque peu le regard habituel sur le Naturalisme : on découvre ici un Zola hanté par la mort, par l’au-delà, un écrivain beaucoup moins matérialiste qu’il n’y paraît au premier abord. Ou, pour dire les choses autrement, disons que ce matérialisme teinté d’athéisme apparaît beaucoup plus angoissé qu’il n’y paraissait.
On peut reprendre la partie de notre dossier consacrée à Jean Cayrol et au romanesque lazaréen pour donner un nouvel éclairage sur la littérature de témoignage sur les camps de concentration.
Aussi bien Barthes que Cayrol lui-même voient des passerelles possibles entre le romanesque lazaréen et l’écriture blanche de Camus. Lazare est une sorte d’étranger au monde, que l’on peut comparer au personnage de Meursault. Cayrol, nous l’avons rappelé aussi, a souvent été vu comme un précurseur du Nouveau Roman.
Lazare, chez Malraux vieillissant et malade, devient une sorte de figure du romancier passé par la mort et « ressuscité ». C’est cette expérience lazaréenne qui permet au romancier d’effectuer un bilan de sa vie et de son œuvre, motivant ainsi un travail d’écriture vécu comme une urgence.
Ou il sera rappelé comment le récit de la résurrection de Lazare occupe une place centrale dans l’oeuvre johannique : dernier signe de la première partie de l’évangile de Jean, ce récit annonce et constitue une sorte de répétition générale de la Passion de Jésus. Comme tous les récits de miracle et davantage que tous les autres, il vise à persuader et convaincre de la nature christique de Jésus.
Figure du peuple chez Victor Hugo, Lazare peut incarner la résistance à l’oppression politique. Un autre poème, jusqu’à présent non cité dans ce dossier, confirme cette piste : celui de Henri Michaux, composé en pleine Seconde Guerre mondiale et intitulé Lazare, tu dors ? Cette même étude peut bien sûr être menée en 3e et entrer dans un groupement de textes autour des poètes de la Résistance.
le Sermon sur la mort de Bossuet : la figure de Lazare à l’origine d’un blâme
Bossuet, en ouvrant le tombeau de Lazare devant la cour, prétend blâmer l’aristocratie libertine et oisive de sa frivolité. Ouvrir le tombeau de Lazare, c’est la forcer de regarder en face la mort, assurée à chacun.

La fin de notre dossier a mis en opposition deux courants romanesques très féconds : celui qui, de Camus au Nouveau Roman, au moins, faisait de la figure de Lazare une figure d’errant, d’étranger et celui qui, représenté par Giono (et bien d’autres : Ramuz, Colette, Camus lui-même dans une bonne partie de son œuvre) voyait au contraire en Lazare une figure positive appuyant une écriture de la communion au monde.
On peut bien entendu envisager le point précédent sous un seul de ses aspects. Lazare, figure de l’errant, du revenant qui gêne les vivants ( Le Colonel Chabert, La Mort d’Olivier Bécaille…) possède une belle postérité littéraire.
Une étude du théâtre au Moyen Âge, à l’époque où compose Arnoul Gréban, devrait pouvoir souligner combien le genre du mystère est marqué par la volonté de figurer une Bible en images et en parole à haute voix. Catéchisme dramatisé, selon l’expression employée dans le dossier, il pose de manière singulièrement moderne le problème de la représentation théâtrale (engagement de comédiens amateurs, enrôlement d’une ville en son entier, temps du spectacle…)
Rêvons un peu : le dossier en son entier, ou presque, peut finalement être utilisé pour évoquer la postérité de la figure de Lazare dans la littérature française, montrer à quel point cette figure, réécrite, chez Gréban, Balzac, Hugo, Zola et bien d’autres, a marqué notre littérature.