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Le Nouveau Testament et les genres littéraires

La reconnaissance des genres littéraires bibliques est un acquis de la méthode historique comme des nouvelles méthodes de lecture d’analyse narrative (voir en page d’accueil Bref historique des lectures de la Bible : de la tradition à la lecture littéraire).  Dans le Nouveau Testament, on identifie généralement quatre genres littéraires majeurs : l’évangile, la lettre, la monographie historique et l’apocalypse, auxquels il convient d’ajouter plusieurs genres littéraires dits « mineurs » : les récits (miracle, vocation) ; les paroles et discours (parabole, allégorie, apophtegme, logia).

Giotto. La résurrection de Lazare. 1304-1306. Fresque. Capella degli Scrovegni, Padoue, Italie. Le récit de la résurrection de Lazare doit être envisagé d’un double point de vue : en tant que tel, comme un exemple de récit de miracle ; d’un point de vue plus large, selon la place qu’il occupe dans l’Evangile de Jean. Les récits de miracles ont en effet un sens et une valeur propre, qui autorise à les lire seuls ; mais c’est seulement dans le grand contexte du livre évangélique tout entier qu’ils prennent tout leur sens.

Giotto. La résurrection de Lazare. 1304-1306. Fresque. Capella degli Scrovegni, Padoue, Italie. (source : web gallery of art)

Le récit de Lazare, un récit de miracle atypique ?

Les récits de miracles ne sont pas une spécificité du Nouveau Testament ou même de la Bible ; il s’agit d’un héritage partagé avec l’Antiquité, grecque ou romaine. Les spécialistes s’accordent à leur reconnaître des traits communs, une structure narrative semblable qui est la suivante1  :

-une présentation rapide de la situation, destinée à préparer ce qui va suivre ;

-une demande, pouvant revêtir des formes différentes ;

-une parole et/ou un geste ;

-la guérison ;

-les réactions de la personne ou de la foule présente.

L’épisode de la résurrection de Lazare (La résurrection de Lazare texte Jean 11.pdf) semble suivre ces cinq étapes traditionnelles : le récit début par l’annonce de la maladie de Lazare, qui s’avère bientôt incurable, puisque Lazare meurt (11, 1-16). Suivent alors les demandes successives des sœurs de Lazare, Marthe et Marie qui incitent indirectement Jésus à faire revivre leur frère – « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ! » (17- 32). Jésus se dirige alors vers le tombeau, demande à ce qu’on ôte la pierre qui le ferme et, d’une parole, appelle Lazare : « Lazare, viens dehors ! » (33-43). Le mort se lève alors, guéri. (44). Le récit s’achève par la réaction des témoins, lesquels tantôt se convertissent, tantôt dénoncent le miracle aux pharisiens qui vont décider de la mort de Jésus. (45-46)

Cependant, aux yeux de certains spécialistes, ce récit de miracle, comme le rappelle Alain Marchadour est « apparu très vite comme un récit de miracle atypique » 2 par son ampleur exceptionnelle dans les Evangiles et par le nombre de figures qu’il mobilise. Ces spécialistes imaginent donc qu’il y a pu avoir un premier récit, plus conforme à la structure narrative traditionnelle des récits de miracles tels qu’ils se présentent habituellement dans les évangiles synoptiques (Mathieu, Marc et Luc). Le texte actuel aurait donc subi de nombreux ajouts, faisant intervenir les disciples, les Juifs3 et Marthe.

1 L’étude suivante est pour une grande part empruntée au Guide de lecture du Nouveau Testament, dirigé par Pierre Debergé et Jacques Nieuvarts et publié chez Bayard, en 2004. L’étude de l’Evangile de Jean et de l’épisode lazaréen sont l’œuvre d’Alain Marchadour.

2 Guide de lecture du Nouveau Testament, Bayard, 2004, p.363

3 L’évangile de Jean fait souvent allusion aux Juifs, en tant que catégorie à part. Cette mention a pu être à l’origine de nombreux malentendus, alimentant parfois un antisémitisme en milieu chrétien. Cependant, parler d’antisémitisme à propos des Evangiles relèverait de l’anachronisme et d’un autre malentendu : par Juifs, il ne faut pas entendre le peuple juif dans son ensemble, mais un groupe, parmi eux – les pharisiens et les prêtres, bien souvent – opposés à Jésus et à son ministère. Croire le contraire serait oublier que Jésus et tous ses disciples étaient eux-mêmes juifs.

Maître de Coetivy, 1450-1460, La résurrection de Lazare. Le Louvre, Paris.

Maître de Coetivy, 1450-1460, La résurrection de Lazare. Le Louvre, Paris. (copyright insecula.com)

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Le récit de Lazare dans l’économie de l’Evangile de Jean

Cette hypothèse d’un récit modifié, augmenté n’est pas nécessaire, selon le point de vue de Marchadour et d’autres spécialistes qui opèrent une lecture narrative et littéraire du Nouveau Testament. Selon ce point de vue narratif, le récit, pour prendre tout son sens, doit être replacé dans l’économie de l’évangile johannique tout entier. Il importe donc de « non plus se focaliser sur la production du texte et de sa genèse, mais (d’)accepter d’entrer dans une œuvre pour en percevoir la logique, la dynamique, la fonction.» 1

Dès lors, l’épisode lazaréen apparaît à de nombreux commentateurs comme un moment clé du livre johannique : centre du livre, disent certains, moment charnière entre la première partie de l’évangile (l’évangile des signes, constitué des 12 premiers chapitres) et la seconde (l’évangile de la gloire, où l’on assiste au dernier repas de Jésus avec les disciples puis à sa mort et sa résurrection).

Caravage. La Résurrection de Lazare. c.1608-1609. Musée Regional, Messine, Italie. Moment décisif dans l’économie évangélique, le récit lazaréen marque aussi un moment clé dans l’histoire de Jésus : « à la fois dans la révélation de son être divin et humain et dans la réception de cette révélation, positive chez les uns, négative chez les autres, au point d’être cause directe de sa mise à mort. »2 C’est à partir de cet épisode en effet que « Grands prêtres et pharisiens résolurent de le tuer » (11, 53). Et Marchadour d’ajouter : « faire comme si ce chapitre se suffisait à lui-même, et oublier qu’il prend sens par rapport à la révélation progressive de Jésus, c’est rompre avec le pacte de lecture de l’évangéliste et faire violence au sens du texte. »3

Caravage. La Résurrection de Lazare. c.1608-1609. Musée Regional, Messine, Italie.

1 Guide de lecture, p.364

2 Guide de lecture, p.365

3 Guide de lecture, p.365

Un récit paroxystique centré sur la figure de Jésus

C’est qu’il existe une différence essentielle entre les récits de miracles tels que les connaissent l’Antiquité grecque et romaine et tels que les présentent les Evangiles : plus que le miracle lui-même, ce qui importe ici, c’est la rencontre avec la figure centrale de Jésus.

Le récit lazaréen apparaît, à plus d’un titre, comme un épisode paroxystique au sein de l’Evangile de Jean, un véritable climax : « septième et dernier signe du Révélateur cherchant à se faire reconnaître », selon Marchadour, après les deux signes donnés à Cana, la guérison de Béthesda, la multiplication des pains, la marche sur les eaux, la guérison de l’aveugle-né1 ,  le récit fait de Jésus l’interlocuteur successif de tous les personnages en présence, les disciples, Marthe et Marie et les Juifs qui doivent prendre position face à lui. L’enjeu est de taille : il s’agit, pour le texte, d’affirmer, à travers le regard de ces interlocuteurs, la nature divine de Jésus. « Il est « Seigneur » sous la plume du narrateur (v.2) ainsi que dans le discours des deux femmes (v.3), de Marthe (v. 21), de Marie (v.32), des témoins (v. 34). Il est « Rabbi », Maître, dans la bouche des disciples (v.8), et « Christ, Fils de Dieu », dans le dialogue avec Marthe (v.27). »2 L’exceptionnelle envergure du récit, en comparaison d’autres récits de miracle, est donc la marque volontaire d’un auteur johannique occupé à donner à sa narration une amplitude maximale.

Rembrandt. La résurrection de Lazare. c. 1630-31. County Museum of Art, Los Angeles, USA. L’intensité dramatique du récit est une autre marque de cette puissance narrative. Cette intensité est accentuée par le fait que Jésus  se trouve ici en présence de personnages avec lesquels il entretient un rapport étroit d’amitié ou d’amour : « Voyez comme il l’aimait ! », telle est la parole de quelques témoins, lorsque Jésus se trouve face au tombeau de Lazare. La puissance dramatique d’un récit n’est en effet pas la même, si le protagoniste se trouve en présence d’un aveugle anonyme à qui l’on a rendu la vue, ou bien d’un homme identifié par le lecteur comme un proche de Jésus. Cette proximité, qu’on le veuille ou non, crée un effet d’attente et porte l’intérêt vers la résolution du récit, la résurrection espérée. Cet effet d’attente se trouve renforcé, au début du récit, par le fait que Jésus tarde deux jours avant de se rendre auprès de Lazare ; de plus, les disciples lui font remarquer que retourner en Judée est très risqué car on cherche à lapider le maître.

Rembrandt. La résurrection de Lazare. c. 1630-31. County Museum of Art,Los Angeles, USA. (copyright insecula.com)

1 Pour une vision d’ensemble de la structure narrative de l’Evangile de Jean, se reporter à la page 327 du Guide de lecture du Nouveau Testament.

2 Guide de lecture, p.365-366

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Une christologie narrative

Climax encore, dès lors que Jésus, pour la première et dernière fois dans les Evangiles, se présente au lecteur comme un homme en pleurs : face à son ami Lazare mort, « Jésus verse des larmes. » Cette simple remarque est loin d’être anodine : Jésus pleurant, c’est Jésus homme, incarné. Extrêmement efficace sur le plan narratif, puisqu’elle renforce le suspense du récit, cette mention est essentielle sur le plan théologique. C’est à partir d’elle qu’Alain Marchadour peut parler, pour cet épisode lazaréen, de « christologie narrative » : c’est à partir de la narration, dans la narration que l’auteur du récit cherche à représenter Jésus comme homme intégral, homme de chair, au même titre que tous les autres, mais aussi Dieu intégral, Christ.

Un récit qui fait de Jésus la seule figure qui domine la scène

L’autre versant de cette humanité, c’est en effet la divinité de Jésus que le récit cherche à mettre en évidence. Le protagoniste se présente alors à la lecture comme la seule figure qui domine la scène. Dès le verset 4, il interprète les événements à venir – « Cette maladie ne mène pas à la mort »-, les anticipe – « Notre ami Lazare s’est endormi, je vais le réveiller » (v. 11). « Il sait que Lazare malade va mourir puis revenir à la vie (v.12-13) »1 Evidemment, enfin, il possède le pouvoir de rendre la vie à un homme mort depuis quatre jours et qui « sent » déjà (v. 39).

Le récit de la résurrection de Lazare n’est donc pas un récit de miracle parmi d’autres : il cherche à présenter l’humanité et la divinité de Jésus à leur sommet.2

1 Guide de lecture du Nouveau Testament, Bayard, 2004, p.366

2 Pour une étude plus complète de cet épisode, se reporter à l’analyse de A.Marchadour dans l’opus cité.

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Lazare et l’iconographie

L’art des catacombes, une catéchèse en images

La résurrection de Lazare, Catacombes de Rome, 3ème siècle. 2. C’est dès les IIe  et IIIe siècles que  la figure de Lazare fait l’objet de représentations picturales, dans les catacombes romaines surtout, mais aussi en France et en Espagne. La résurrection de Lazare est la scène la plus représentée à Rome, après celle du bon pasteur et juste devant celle de Jonas. Ce foisonnement de la figure lazaréenne n’est pas étonnant puisque, comme les deux autres épisodes bibliques évoqués, elle entre en liaison étroite avec le lieu où elle figure : où, mieux que dans les catacombes, la scène johannique serait-elle à sa place, puisqu’elle évoque, pour ces premiers chrétiens, l’espérance de la vie éternelle, dont le personnage de Lazare contient la promesse ?

La résurrection de Lazare, Catacombes de Rome, 3ème siècle. 2.

Ces représentations picturales sont donc le signe que le défunt a, comme Lazare, obtenu son droit de passage pour la vie éternelle ; mais elles s’adressent aussi, et même surtout aux vivants : avant les tableaux ornant les murs des églises et cathédrales, l’iconographie des catacombes constitue une véritable catéchèse en images, que les spectateurs peuvent suivre. la resurection de lazare, catacombes de rome, 3ème siècle

La résurrection de Lazare, Catacombes de Rome, 3ème siècle.

La rencontre de Jésus et Lazare à la porte du tombeau

Ecoutons Alain Marchadour évoquer ces représentations picturales : « progressivement, dit-il, une image va supplanter toutes les autres. Le tableau se fige sur le moment décisif de la rencontre avec Lazare à la porte du tombeau. Jésus tient un bâton dans la main droite, qu’il dirige vers l’entrée du tombeau, représenté le plus souvent comme les monuments funéraires romains, avec un toit en pente et quelques marches conduisant à l’entrée du tombeau. C’est là que se tient, debout, un personnage enveloppé de bandelettes, comme les momies gréco-égyptiennes d’Alexandrie, et sa taille fait penser à un enfant. Peu à peu le bâton, symbole de la puissance de Jésus, va disparaître, sans doute pour ne pas éveiller les souvenirs païens du bâton d’Hermès conduisant les morts de l’Hadès ou des bâtons des magiciens égyptiens. La baguette est alors remplacée par une croix de bois que Jésus tient de la main gauche. Enfin le tableau se simplifie encore quand la croix laisse place au geste tout-puissant de la main droite de Jésus. »1

1 Alain Marchadour, Lazare, Bayard, 2004, p. 70-71

L’art de l’icône, une théologie et un Bible en images

Sortie des catacombes, c’est sans doute au sein de l’art iconographique que la figure de Lazare trouve d’abord à s’exposer au regard des vivants. L’art de l’icône, comme on sait, est très fortement codifié : le symbolisme qu’il met en œuvre et qui en fait une théologie – une christologie, pour être plus exact - demeure inchangé, à travers les siècles ; une fois mis en place, un même sujet est traité de façon identique, d’une icône sur l’autre. Ainsi, peu ou prou, les icônes représentant la résurrection de Lazare se présentent de la même façon.

Que voyons-nous le plus souvent sur cette icône ? Le centre de la composition est constitué par la figure du Christ qui, d'une main, tient le rouleau de la loi et de l'autre bénit  avec deux doigts et un (deux natures en une seule personne). Cette même main droite tendue pointe Lazare, debout face à Jésus et enroulé de bandelettes mortuaires. Un groupe de personnages (les Pharisiens sont reconnaissables à leur coiffure blanc et noir) figure aux côtés ou autour de Lazare. Ces derniers sont réunis à l'intérieur de la grotte du sépulcre, qui traditionnellement symbolise la condition mortelle dans laquelle se trouve toute l'humanité, vivante ou trépassée, avant la Rédemption du Christ. Un des personnages se couvre le bas du visage et signifie ainsi à la fois la gêne qu’il éprouve à cause de la puanteur du corps de Lazare, mort depuis quatre jours et la stupeur face à l’événement de la résurrection, en même temps qu'il s'apprête à enlever les bandes qui enveloppent Lazare. Le Christ est suivi des apôtres qui, eux aussi, sortent d'une anfractuosité de la montagne - eux aussi sont de condition humaine. 
Marthe et Marie sont prosternées aux pieds de Jésus : elles reconnaissent ainsi la nature christique de Jésus et prient pour leur frère Lazare. L’Eglise, traditionnellement interprète aussi cette prière comme une prière pour l'Humanité tout entière, immergée dans les ténèbres du péché et de la mort.
En arrière-plan de l’icône, on devine la ville de Jérusalem, allusion à la Jérusalem céleste.

Seuls Jésus et Lazare sont auréolés, dans la composition : l’icône vient ainsi signifier l’importance de cette représentation : la résurrection de Lazare évoque, de manière anticipée,  la Résurrection du Christ.

La comparaison des deux icônes choisies ici suffit à montrer à quel point cet art est codifié, d’un siècle et d’un pays sur l’autre. (On retrouvera la même représentation dans tous les pays de tradition orthodoxe). Mais il faut noter une différence entre les deux icônes : la seconde2 appartient à l’école d’Andreï Roublev, qui introduisit un changement dans la tradition : en inversant la place des Juifs et des apôtres et en figurant ces derniers devant le Christ, Roublev et son école accroît considérablement leur rôle dans la composition.

Andreï Roublev, La Résurrection de Lazare


2 Cette icône provient de l’église Saint-Nicolas du village de Gostinopolié, au bord de la rivière Volhov.

 

La postérité de cette représentation : de Giotto à Van Gogh

Peintres et écrivains, pour ne parler que des artistes qui nous occupent dans ce dossier, dans la mesure où ils ont conscience d’entrer dans une histoire, qui est celle de l’art, reconnaissent volontiers les influences qu’ils intègrent sans les subir. Peindre, écrire, c’est se mesurer aux chefs d’œuvres accomplis par d’autres, c’est presque toujours repeindre ou réécrire les grands thèmes qui font justement l’histoire de l’art.

En s’exposant aux murs des catacombes, sur les tombeaux des cimetières, l’épisode de la résurrection de Lazare entre dans la grande histoire de la peinture et oblige les artistes, fortement motivés aussi par le texte biblique qui constitue une part essentielle de leur culture, à entamer un dialogue avec lui. L’icône joue le même rôle de modèle, identifié et, parfois, subverti par les peintres qui suivent. Les quelques œuvres choisies ici, toutes centrées sur la scène johannique, sont une preuve vivante de ce dialogue, qui mobilise le texte évangélique et la tradition. Mais une autre part de ce dialogue concerne les peintres eux-mêmes qui, sans ignorer la tradition, semblent se répondre les uns aux autres.

La résurrection de Lazare peinte par Giotto laisse transparaître la tradition picturale commencée avec l’art des catacombes et les icônes : on reconnaît ici la posture traditionnelle d’un Christ effectuant ce geste tout-puissant de la main droite évoqué par Marchadour ; on identifie clairement aussi la foule, disposée derrière Jésus, comme dans de nombreuses scènes des catacombes ; Lazare, de même, figure ici debout, entouré de bandelettes, à l’entrée du tombeau. La comparaison avec les icônes est encore plus intéressante et révèle l’influence de la tradition sur le peintre italien.

Les autres tableaux choisis montrent un lien beaucoup plus lâche avec la tradition. Il sera alors intéressant de voir à quel point d’autres peintres, à mesure évidemment qu’on s’éloigne du Moyen Âge, proposent une vision différente de l’épisode évangélique et obligent alors leurs successeurs à prendre position par rapport à eux.

Si Caravage et Rembrandt conservent à Jésus son geste traditionnel de la main droite, exagéré, bras haut levé chez ce dernier, comme pour accompagner le redressement de Lazare ou mieux l’arracher à son tombeau, ce geste a quasiment disparu chez le Maître de Coetivy ; il est à peine esquissé. Mais c’est évidemment chez Van Gogh que cette disparition est la plus évidente, et pour cause, puisque chez lui c’est le Christ lui-même qui est sorti du tableau !

A l’exception de Giotto, tous les tableaux figurés ici ont choisi de représenter un Lazare sortant d’un tombeau non plus vertical, comme dans la tradition des catacombes et de l’icône, mais couché. Les bandelettes, encore plutôt marquées chez le Maître de Coetivy, s’apparentent davantage à un linceul chez les autres peintres qui, presque tous aussi ont en commun d’avoir choisi d’entourer la tête de Lazare d’une partie de ce drap mortuaire.

 Nous parlions de dialogue entre les œuvres elles-mêmes : en représentant la résurrection de Lazare, Van Gogh semble avoir à l’esprit le tableau de Rembrandt : son Lazare adopte les traits et la posture de celui de son aîné et une des figures féminines du tableau – Marthe, Marie ? – lève les bras comme celle de Rembrandt. Mais Van Gogh semble avoir déplacé la lumière qui éclaire, chez son maître, cette figure féminine et lui avoir donné la forme de ce soleil central, qui occupe ainsi la place dévolue chez Rembrandt au Christ tout –puissant.

Rappelons enfin que le tableau La Résurrection de Lazare est pour Van Gogh l’occasion de faire un autoportrait : son Lazare a ses propres traits. Cette hypothèse semble encore confirmée si on considère un autre tableau, la Pietà de 1889, où le peintre donne cette fois ses traits au Christ mort. (Cette hypothèse est développée dans la rubrique « Pistes pédagogiques » ; voir : Piste pédagogique pour la 3e : portrait de l’artiste en Lazare, l’exemple de Malraux).Vincent, VAN GOGH. Résurrection de Lazare (d’après Rembrandt), Saint-Rémy, 1889-1890. Musée Van Gogh.

Vincent, VAN GOGH. Résurrection de Lazare (d’après Rembrandt), Saint-Rémy, 1889-1890. Musée Van Gogh. (copyright insecula.com)

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