Golden Door


Documents - Histoire

« Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
Et d’autres en pleurant étaient agenouillés »
Guillaume Apollinaire, Alcools (« L’émigrant de Landor road », La Pléiade, 1993, p. 105)

 

C’est une banalité que de dire que les mouvements de population sont inhérents à la présence humaine. Dès les profondeurs de son Histoire, l’homme n’a cessé de se déplacer. Mais, pour chaque personne, cela reste une aventure unique qui engendre à la fois exaltation et souffrance car une migration entraîne une métamorphose. Cette dimension humaine, si elle est cruciale, n’est pas pour autant notre propos dans les disciplines de l’histoire, de la géographie et de l’éducation civique.
 
Les migrations, au cœur du film Golden Door, sont pourtant un sujet majeur en histoire, en géographie et en éducation civique. Elles ont vidé de vastes espaces et peuplé des pays entiers, tels l’Amérique du Nord ou l’Australie. Les motifs d’émigration sont tantôt négatifs – la misère, la famine, le manque de travail, les invasions, les guerres, les régimes politiques, les exactions, les catastrophes naturelles, etc. – tantôt positifs – l’esprit d’aventure et de conquête, l’ambition de gagner plus ou de vivre mieux. Les migrations sont parfois individuelles et spontanées, parfois massives, organisées, dirigées et contrôlées par des filières. C’est une problématique qui continue aujourd’hui d’animer de nombreux débats politiques et des polémiques sensibles dans nos sociétés. C’est parce que cette question est éternelle et universelle que le film Golden Door fait écho en chacun de nous.

Mais ce qui nous importe ici, c’est de situer les migrations italiennes aux États-Unis dans un contexte historique précis et d’en envisager les dimensions sociales, économiques, culturelles et politiques. Pourquoi, quand et comment les Italiens du Sud ont-ils quitté leurs terres ? Dans quel contexte sont-ils arrivés aux États-Unis ? Que sont-ils devenus dans ce supposé Eldorado ? Quelles sont les conséquences de ces migrations aux États-Unis et en Italie ?

L’émigré suscite généralement compassion et intérêt. L’immigré fait naître le plus souvent crainte et hostilité. Pourtant, il s’agit du même homme. Nous allons tout d’abord étudier les émigrants, en essayant de comprendre les causes et le contexte de leur départ d’Italie. Puis, après avoir envisagé les conditions de leur transport transatlantique, nous verrons ces mêmes mouvements sous l’angle d’une immigration massive aux États-Unis.

Retour en haut

I. Une émigration pléthorique en Italie : des Italiens chassés par la misère

Entre 1870 et 1914, la population italienne augmente de façon tout à fait exceptionnelle, avec 10,5 millions d’habitants en plus, bien que près de quinze millions d’Italiens aient quitté le territoire durant ce même intervalle. La densité, déjà particulièrement élevée, passe de 90 à 125 habitants /km2.

Tableau de la croissance démographique de l’Italie

En millions d’habitants

Population de l’Italie

1870

28

1914

38,5

(Sources : d’après Histoire de l’Italie. Des origines à nos jours, Pierre Milza, Fayard, 2005)

Cette croissance démographique est due à un solde naturel très élevé. En effet, comme toute l’Europe, l’Italie est marquée par une baisse significative de la mortalité. Les famines ont disparu ainsi que les plus graves épidémies. Or, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des pays européens et notamment en France, l’Italie maintient une natalité élevée. La fécondité reste forte, en grande partie du fait de l’influence de l’Église catholique. Ainsi, l’accroissement démographique est particulièrement rapide.

Le développement économique de l’Italie est-il suffisant pour faire face à cette poussée démographique ?

Une forte poussée démographique qui accroît la misère sociale, en particulier au Sud

Le système des latifundias

Il aggrave le surpeuplement rural. L’Italie du sud est le domaine de la grande propriété latifundiaire. Les propriétaires, souvent des nobles vivant de la rente foncière, vivent généralement en villes, loin de leurs terres. Ils confient la gestion de leur immense domaine à des régisseurs, les gabellotti. Ceux-ci exploitent une main d’œuvre abondante et misérable d’ouvriers, les bracchianti. Dans les Pouilles, 60% des paysans sont des ouvriers agricoles. Ce sont des journaliers soumis à la précarité de l’embauche quotidienne. Souvent, ils paient des taux usuraires très élevés (parfois plus de 100%) pour rembourser les avances en nourriture ou en semences. Ainsi sont-ils maintenus dans une dépendance étroite à l’égard des propriétaires ou de leurs représentants. Ces ouvriers agricoles, la plupart du temps illettrés, vivants dans des conditions très sommaires, aux prises avec de terribles difficultés, ne sont guère en position de s’organiser pour défendre leurs intérêts. Ils subissent les conditions de travail qui leur sont imposées et n’ont guère de perspectives d’amélioration de leur sort.

Ces ruraux peuvent-ils trouver en ville, et plus particulièrement dans les usines, les moyens d’échapper à leur misère et de subvenir à leurs besoins ?

L’absence d’industrialisation au Sud

L’Italie est marquée par un net retard économique par rapport à l’évolution de l’Europe occidentale. L’absence d’industrialisation au Sud ne permet pas de fournir du travail au surplus de main d’œuvre rurale. Dans le dernier tiers du XIX° siècle, la péninsule s’industrialise mais ce phénomène, qui se concentre au nord, en Lombardie, dans le Piémont et en Ligurie, laisse le Sud à l’écart. Le Sud, où seule la Campanie (région de Naples et de Salerne surtout) apparaît industrialisée, ne regroupe que 14% des actifs du secteur secondaire et ne représente que 16 % de la valeur ajoutée du secteur industriel. Le déséquilibre entre le Nord et le Sud de l’Italie s’accentue. Pour les populations du Sud, l’unification s’est faite politiquement en 1870, mais elle n’a pas été suivie de conséquences économiques et sociales positives.

Les grands propriétaires des latifundia eux-mêmes investissent davantage au Nord qu’au Sud. En effet, les infrastructures y étant plus développées, les profits réalisés seront plus importants que s’ils avaient investi au Sud.

L’exode rural ne parvenant pas à soulager les campagnes, l’émigration apparaît comme un exutoire à la misère du Sud de l’Italie.

L’émigration sert de soupape de sécurité à l’excédent démographique

 

Moyenne de départs annuels
(toutes destinations confondues)

1882

135 000

Entre 1883 et 1905

500 000

Entre 1906 et 1910

650 000

1913

872 000

            (Sources : d’après Histoire de l’Italie. Des origines à nos jours, Pierre Milza, Fayard, 2005)

L’émigration agit comme un exutoire à la surpopulation des campagnes et à la surabondance de main d’oeuvre. Phénomène significatif des difficultés du Sud de l’Italie : les départs les plus nombreux sont enregistrés dans les provinces méridionales où l’émigration est vécue comme définitive par des milliers de travailleurs agricoles dépourvus de qualification. Après les ravages du phylloxera pour les viticulteurs siciliens et calabrais, on assiste à une véritable hémorragie démographique.

Quelle est l’attitude de l’État  italien face à cette situation ?

Des autorités qui laissent faire

Un État italien favorable à l’émigration

Les autorités étatiques laissent faire cette émigration. En effet, le surpeuplement des campagnes provoque des situations proches de l’insurrection. Les paysans pauvres n’ont pas le droit de vote et se révèlent de plus en plus sensibles aux idées anarchistes.

De plus, l’État n’est pas indifférent aux rentrées de devises que les émigrés génèrent. Mais il devient de plus en plus attentif à certains aspects négatifs et tente progressivement d’encadrer davantage le phénomène. En effet, des « recruteurs » plus ou moins clandestins agissent auprès des populations en parlant d’Eldorados lointains de l’autre côté des mers. Et certains impresari organisent même un véritable trafic de main d’oeuvre. Le gouvernement italien entreprend alors de lutter contre ces abus :
- en 1888, la loi institue la fonction de vettore. Ce sont des accompagnateurs reconnus qui accompagnent des groupes de migrants et qui vérifient les conditions minimales d’hygiène et de sécurité pendant le voyage et à l’arrivée.
- en 1901, un Commissariat général de l’émigration est créé. Puis, un Conseil supérieur et une Commission parlementaire de contrôle des fonds attribués aux services de l’émigration voient le jour.
L’État prend les choses en main pour limiter les conséquences négatives de l’émigration, mais sans chercher à restreindre, voire à interdire les départs eux-mêmes, ce que fera Mussolini à partir de 1922.

Le rôle de l’Église catholique

Elle s’inquiète pour l’avenir du catholicisme. De son point de vue, il faut encadrer les Italiens aux États-Unis. Les autorités ecclésiastiques craignent pour le maintien de l’« italianité » et des croyances catholiques. Ainsi, Mgr Scalibrini, évêque de Plaisance, fonde en 1887, la Pia Società dei missionari di San Carlo, destinée à l’assistance des migrants italiens en Amérique. De nombreuses autres sociétés de défense de la langue et de la civilisation voient le jour. Des bibliothèques, des écoles sont également créées avec le soutien du gouvernement de Rome, pour assurer la cohésion entre les migrants italiens.

Cette politique a pour conséquence le manque d’intégration des migrants dans le pays d’accueil. En France comme aux États-Unis, le fossé avec les ouvriers nationaux s’est élargi et la rivalité avec les autres groupes nationaux n’en est que plus vive. La lenteur de l’assimilation qui a été, du fait de l’éloignement culturel et linguistique, plus grande aux États-Unis qu’en France, a peut-être contribué à engendrer des réactions italophobes. (cf. dossier anglais)

Ce problème de la « dénationalisation » des émigrés est repris et dénoncé par des écrivains nationalistes. Mussolini considère cette émigration comme une perte de substance vive. Le gouvernement fasciste cherche à endiguer ou canaliser ce mouvement à des fins impérialistes. Les conquêtes coloniales en Afrique sont destinées tout à la fois à redorer l’orgueil national et à servir de colonies de peuplement.

Partir apparaît alors comme une issue pour nombre de paysans sans terre. L’Italie est une terre d’émigration. Mais partir où ? La France, toute proche, connaît un essor économique qui attire de nombreux Italiens. Mais, au loin, au-delà de l’océan, l’Amérique est présentée comme un Eldorado, un pays mythique, un pays de cocagne. Le risque est peut-être plus grand, mais les perspectives bien plus attirantes…

Retour en haut

II. En quête d’un Eldorado : une immigration massive aux États-Unis

« L’homme est, entre tous les bagages, le plus difficile à transporter » Adam Smith

Au cours du XIXe siècle, les transports connaissent une véritable révolution avec l’introduction de la vapeur. Les chemins de fer se construisent et se développent, facilitant ainsi les déplacements des hommes et des marchandises. Les transports maritimes sont également touchés par ces changements radicaux. Le nombre de voyageurs transatlantiques s’accroît de façon considérable. Portés par de bateaux plus sûrs et plus puissants, les émigrants européens tournent leurs espoirs vers les Etats-Unis, en pleine phase de croissance. Les autorités américaines, dont le dynamisme économique est particulièrement vif, ont besoin d’un apport massif de main d’oeuvre pour aménager cet immense territoire et faire face à une industrialisation très rapide.

Les transports maritimes

Un voyage long et périlleux

La révolution des transports a été un élément fondamental dans les transformations majeures qui ont eu lieu au XIXe siècle. Les transports maritimes transatlantiques se sont développés, devenant à la fois plus rapides, plus nombreux et moins coûteux.

Jusqu’à la décennie 1860-1870, la traversée a lieu sur des bateaux à voiles. Elle dure environ cinq semaines (à partir des ports de l’Europe du Nord Ouest). La navigation à vapeur réduit la durée du trajet à 12 jours de Hambourg, de Liverpool ou du Havre, mais 21 jours encore de Naples ou de Fiume.Cependant, ce raccourcissement de la durée, s’il est un point positif, ne rend pas le voyage beaucoup plus aisé. Les immigrants sont entassés dans les fonds de cale où sont aménagées des couchettes superposées dans une très grande promiscuité (comme on peut le voir dans le film). Face aux protestations sur l’exiguïté des conditions de voyage, les responsables menacent d’augmenter les prix pour améliorer le confort. Les conditions de la traversée sont très pénibles, comme le montre cette lettre écrite par un jeune Norvégien à sa famille en 1853, et beaucoup souffrent de la faim et de la soif :« La traversée a été terrible. Trois jours après avoir quitté la terre, nous avons eu une terrible tempête et pendant la nuit, nous avons perdu le grand mât et le mât de misaine. […] Beaucoup de provisions ont été gâtées et des vêtements ont été endommagés par l’eau ; cette tempête a duré deux jours et deux nuits et, pendant ce temps-là, nous sommes restés sans boire ni manger car nous ne pouvions rien préparer dans la cuisine où chacun devait préparer sa nourriture. Nous n’avions pas non plus d’eau potable. »

Les femmes se plaignent plus particulièrement de la promiscuité et de la saleté, comme l’indique cette lettre écrite par un Italienne qui voyageait en 1884, au départ du Havre : « Nous autres, les pauvres gens, nous devions descendre par un trou, au fond du bateau. Il y avait une grande pièce sombre avec des rangées d’étagères en bois tout autour où nous allions dormir – les Italiens, les Allemands, les Polonais, les Suédois, les Français –  tous les genres. Et à ce moment-là, la troisième classe n’était pas comme maintenant : les filles, les femmes et les hommes  dormaient tous dans la même pièce. Les hommes et les filles couchaient dans le même lit avec seulement des demi-planches de séparation pour que nous ne tombions pas les uns sur les autres. Mais j’ai eu de la chance : à côté de moi, il y avait deux filles. »

(in America ! América ! Trois siècles d’émigration aux États-Unis (1620-1920), présenté par Jeanine Brun,. Gallimard, Julliard. « Archives »1980).

Un voyage souvent encouragé par les immigrés italiens eux-mêmes

Le voyage est souvent le fruit d’une collecte familiale. Une fois parti, l’immigrant cherche à payer à son tour la traversée d’un autre membre de la famille. Ainsi, le financement se fait-il souvent à l’intérieur d’un réseau familial.

Le mythe de l’Eldorado est célébré entre membres d’une même famille. Comme on le voit dans le film Golden Door, des cartes postales circulent de mains en mains : on y voit des pièces de monnaies gigantesques pousser sur les branches des arbres, les fruits et les légumes croître sans effort et atteindre des proportions inouïes. Les compagnies de transport utilisaient ces légendes pour attirer de futurs immigrants. 

Autre source d’information, les lettres d’Amérique. Elles catalysaient le désir de partir car l’immigrant cherchait à rassurer ses proches. Les difficultés subies et le choc de l’arrivée sont passés sous silence. Le déchirement, la déception ne sont pas non plus évoquées. Les lettres étaient lues et relues par la parenté ou les voisins. Parfois, elles étaient publiées dans la presse locale. Elles devenaient en quelque sorte des guides pour les aspirants au départ. Elles décrivaient en creux la possibilité de réussir en Amérique car si la misère est grande en Amérique, elle est différente de celle en Italie. Comme on le voit dans le film Golden Door, c’est du pain blanc qui est distribué à l’arrivée.

Dans un pays où la culture orale l’emporte encore sur la culture écrite, le folklore de l’émigration est riche de nombreux proverbes : « Devenir Américain, c’est manger et boire comme un chrétien » ; « Voir l’Amérique et devenir riche comme un roi. »

Les chansons évoquent les attraits d’un pays lointain :
« A quoi ressemble l’Amérique ?
C’est un petit bouquet de fleurs

Je veux aller là-bas
Même si c’est une terre lointaine

Je me demande comment c’est là-bas
Je me demande ce qu’on y fait. »

(in America ! América ! Trois siècles d’émigration aux États-Unis (1620-1920). Présenté par Jeanine Brun. Collection Archives. Gallimard, Julliard. 1980).

Publicités, lettres, proverbes, chansons nourrissent les rêves des Italiens et alimentent un flot de candidats au départ. Mais, une fois l’océan franchi, de nouvelles difficultés surgissent.

L’accueil à Ellis Island

En 1855 est créé un service d’accueil organisé au sud de Manhattan à Castle Garden. Ce site est remplacé en 1892 par le Centre fédéral d’Ellis Island. Ce lieu de transit obligé est consacré aux contrôles sanitaires et aux procédures administratives. Dûment enregistrés, questionnés, mesurés et examinés par les employés américains, les candidats à l’immigration sont passés au crible par les services de l’administration. C’est aussi leur premier contact avec des citoyens américains. Cependant, si le gouvernement américain montre ostensiblement son organisation et sa puissance, peu d’hommes et de femmes sont refoulés car les États-Unis ont d’immenses besoins de main d’oeuvre.

Les États-Unis, une terre d’immigration

Les États-Unis sont en pleine croissance économique

L’essor de l’industrie américaine est d’une ampleur exceptionnelle dans le dernier tiers du XIXe siècle. Déjà premier producteur agricole, le pays dépasse, après 1880, l’industrie britannique. Il réalise, en 1914, plus d’un tiers de la production manufacturée mondiale, soit autant que l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France réunies, c’est-à-dire les plus grandes puissances industrielles mondiales du début du XXème. Ainsi, au cours de la seconde Révolution Industrielle, les États-Unis atteignent et dépassent rapidement leurs concurrents européens.

Les raisons de cette croissance

Elles sont diverses :
- la mise en valeur du territoire, vaste et doté d’immenses ressources naturelles, nécessite de nombreux aménagements, tant pour le réseau routier que pour le réseau ferré. L’exploitation des mines de charbon et de fer requiert une main d’œuvre très nombreuse.
       - la population augmente rapidement, tant grâce à l’accroissement naturel d’une population jeune, que grâce à l’arrivée de 25 millions d’immigrants entre 1880 et 1914. Cette situation offre d’énormes débouchés. Ce marché de consommateurs en constante hausse entraîne le développement de l’industrie. La sidérurgie en particulier avance à marche forcée.  
        - l’esprit d’entreprise est stimulé par les immigrants qui rêvent de fortune et de vie nouvelle.

La poussée de l'urbanisation

L’industrialisation américaine et le mouvement d’immigration s’accompagnent d’une poussée d’urbanisation. Les agglomérations du Nord Est s’étendent de façon tentaculaire. New York connaît une hausse fulgurante : elle devient la plus grande ville du monde et le premier port mondial.

 

 

1890

1940

Pop. de NY (en Millions d’habitants)

2,5

7,5

                                   (Sources : d’après Histoire de New York, F. Weil, Fayard, 2005, p.212)

Les conditions de vie des immigrants italiens

Ce sont celles de populations pauvres au cœur de grandes cités. Les immigrants italiens vivent dans des quartiers vétustes, dans des entrepôts réaménagés ou dans des immeubles de six étages. Ceux qui sont originaires d’une même région se regroupent dans les mêmes quartiers, que ce soit le North End à Boston ou Mulberry Bend à New York. À Chicago, les Italiens du Nord sont concentrés dans quelques rues du West Side, où les commerces et les restaurants italiens sont légions. Ils sont garçons de café, restaurateurs, marchands de fruits, confiseurs, coiffeurs… À New York, dans le Bronx ou à Brooklyn, ce sont les Italiens du Sud. Beaucoup de grandes villes ont leur Little Italy. À la Nouvelle-Orléans, c’est une Little Palermo. Ainsi les Italiens conservent-ils au-delà des mers, leur identité régionale. Cependant, ils sont toujours perçus comme des Italiens par les Américains.

 L’évolution des lois d’immigration

La xénophobie à l’égard des Italiens se développe

L’identité italienne est perçue comme négative. Des stéréotypes sur les Italiens circulent et s’amplifient. L’idée que les Italiens sont étrangers aux lois, aux mœurs et à la langue anglaise s’impose. Par exemple, en 1883, le New York Times soupçonne les Siciliens d’être porteurs de puces. L’animosité grandit au tournant du siècle. En réalité, comme dans tout pays d’immigration, on reproche aux immigrants de faire de la concurrence au prolétariat local car les Italiens acceptent des salaires inférieurs et brisent les grèves. Ainsi, les syndicats américains n’échappent pas à cette vision populiste et xénophobe.
De plus, des rumeurs circulent sur les exactions commises par la Main Noire et la Camorra. Des campagnes de presse accusent les mafias italiennes d’être responsables de la criminalité sur le sol américain.  
Enfin, les Italiens sont présentés comme idolâtres et sans éthique sociale. Ce mouvement de rejet n’est pas sans conséquence sur la législation.

Des lois restrictives

Alors que les États-Unis accueillent des millions d’immigrants grâce à des lois favorables, au début du XXe siècle, des lois restrictives sont peu à peu votées. Pourtant, les Italiens s’intègrent progressivement à la population américaine. Ils abandonnent leur nationalité d’origine, accèdent à la citoyenneté américaine et s’américanisent en anglicisant par exemple leurs noms. Dino devient Dean. Pendant la guerre, l’immigration italienne décline très nettement, passant de 50 000 en 1915 à 5 000 en 1918. La mobilité sociale des immigrants s’améliore durant cette période.

Après la guerre, les lois des quotas (1921 et 1924) ralentissent nettement l’immigration italienne. La première réduction draconienne à l’immigration intervient en 1921 avec l’Emergency Quota Act. Le quota annuel d’Européens doit atteindre 3% de la population de chaque groupe national vivant aux États-Unis depuis 1910.
En 1924, la législation se durcit avec la Nationality Origins Act. Le quota passe de 3 à 2%, et l’année de référence est 1890. Cette mesure est défavorable aux Européens du Sud et de l’Est. Si 65 721 ressortissants des Iles britanniques sont admis, un petit nombre seulement d’Italiens (5 802) obtient le droit d’entrer aux États-Unis.  

À la fin des années 1920, la xénophobie culmine avec l’affaire Sacco et Vanzetti. La réputation des Italiens ne s’améliore pas avec les exploits du gangster Al Capone (qui inspire le cinéma avec Scarface de Howard Hawks en 1932), même si l’immigration italienne connaît un reflux très net.

Retour en haut

Conclusion : quelle intégration pour ces immigrés italiens?

Retours pour les uns

Pour beaucoup d’immigrants, le lien tissé entre eux et les États-Unis est très précaire. Fortune faite, c’est-à-dire avec le gain d’un petit pécule, ils rentrent au pays, souvent pour s’y acheter une terre. « Sur 100 migrants arrivant d’Europe du Sud ou de l’est entre 1908 et 1910, 44 autres faisaient le chemin en sens inverse, parfois découragés par une période de chômage, parfois satisfaits par l’accumulation d’un modeste capital, et, dans certains cas, par pure nostalgie. » (in America ! América ! Trois siècles d’émigration aux États-Unis (1620-1920), présenté par Jeanine Brun, Gallimard, Julliard, « Archives », 1980).
 
Dans un anglais maladroit, un immigrant italien compose ce poème :

« Pas de travail, pas de travail
Je rentre en Italie,
Pas de travail, pas de travail
Adieu, pays du Nord […]
Pas de travail, pas de travail
O mon beau ciel d’Italie !
Pas de travail, pas de travail
Je rentre en Italie […]
Pas de travail, pas de travail
Camarades, travailleurs, au revoir
Adieu, pays du 4 juillet. »

Carlo Lévi, dans Le Christ s’est arrête à Eboli qu’il écrivit au cours de son exil forcé, évoque ainsi les « Américains » rentrés pendant la crise de 1929 et séduits par la propagande fasciste qui les incitait au retour :

« Ni Rome, ni Naples, mais New York serait la véritable capitale des paysans de Lucanie, si ces hommes sans État  pouvaient en avoir une. Elle l’est en effet, mais de la seule manière possible- de manière mythologique. […] En tant que paradis, que Jérusalem céleste, oh ! Alors il ne faut pas y toucher, on peut seulement la contempler, au-delà des mers, sans y pénétrer ! Les paysans vont en Amérique, et ils restent ce qu’ils sont, plusieurs s’y établissent et leurs enfants deviennent américains ; mais les autres, ceux qui rentrent sont, vingt ans après, les mêmes que lorsqu’ils étaient partis. En trois mois, les quelques mots d’anglais sont oubliés, les quelques habitudes superficielles abandonnées, comme une pierre sur laquelle est passée longtemps l’eau d’un fleuve en crue, et que le premier soleil sèche en quelques minutes. En Amérique, ils vivent à part entre eux. Ils ne participent pas à la vie américaine, ils continuent pendant des années à manger du pain sec, comme à Gagliano, et ils mettent de côté quelques dollars : ils sont près du paradis, mais ils ne pensent même pas à y entrer. Puis, ils rentrent un jour en Italie, avec l’intention de n’y rentrer que le temps de s’y reposer, de saluer parents et compères ; mais voilà que quelqu’un leur offre un lopin de terre à acheter et qu’ils rencontrent une fille qu’ils ont connue enfant et ils l’épousent. Six mois passent ainsi, leur visa de retour est périmé et ils doivent rester dans leur pays. La terre a coûté très cher ; pour la payer, ils ont dû donner toutes leurs épargnes de tant d’années de travail américain, et ce n’est qu’argile et cailloux, il faut payer les impôts, la récolte ne couvre pas les frais, des enfants naissent, la femme est malade, et dans un temps très court la misère est revenue, la même éternelle misère que lorsqu’ils étaient partis, tant d’années auparavant. Et avec la misère reviennent la résignation, la patience et toutes les vieilles coutumes paysannes, très vite ces Américains ne se distinguent plus en rien de tous les autres paysans, si ce n’est par une plus grande amertume, le regret, qui affleure parfois, d’un bien perdu. […] « Pourquoi suis-je rentré ? » Ces Américains de 1929, on les reconnaissait tous à leur air déçu de chien battu et à leurs dents en or. »
Carlo Lévi, Le Christ s’est arrête à Eboli, Gallimard, 1977

L’amertume est grande pour ceux qui ont échoué sur les rives méditerranéennes, mais ce n’est pas le cas le plus fréquent.

La création d’une nouvelle identité

Les difficultés économiques et sociales des immigrants italiens s’estompent progressivement, tandis qu’une nouvelle identité apparaît, celle des Italo-Américains. Durant les années 1930, des Italiens s’exilent pour fuir le régime fasciste. Beaucoup sont des intellectuels, des scientifiques ou des artistes. Le chef d’orchestre Arturo Toscanini, le physicien Enrico fermi, l’homme d’État Carlo Sforza trouvent refuge aux États-Unis. Parallèlement, l’intégration de la communauté italienne s’affirme. Preuve en est : un demi-million d’Italo-Américains servent sous le drapeau américain au cours de la seconde guerre Mondiale. Les lois instituant des quotas disparaissent en 1965. La presse italienne continue à être distribuée pour une centaine de milliers de lecteurs. Aujourd’hui, environ 21 millions d’Américains peuvent revendiquer une origine transalpine. Parmi eux, Martin Scorsese, Robert de Niro ou Al Pacino font vivre par leurs films cette mémoire italo-américaine...

 

Retour en haut
CRDP de l'Académie de Paris 2007 / Réalisation Internet : Romain de Monza