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Quelques éléments pour comprendre le filmLe film Golden Door raconte l’histoire de la famille Mancuso qui quitte la Sicilia pour arriver aux États-Unis, l’America, ou mieux encore la Merica comme disaient les Italiens qui rêvaient d’atteindre le Nouveau Monde. À travers trois volets (le départ de la Sicile qui représente le Vieux Monde, le voyage en bateau et l’arrivée en Amérique qui est le nouveau Monde), le film Nuovomondo s’avère être un riche document qui permet une réflexion sur les conditions de vie des Italiens au tournant du siècle (XIXe-XXe siècles). Des références historiques bien précises et une toponymie respectée, témoignent d’une situation qui était, de fait, celle que vivaient la plupart des familles du Sud de l’Italie. Les lieux de l’Italie du Sud qui sont cités par les personnages, par exemple, sont tous des lieux réels : Cependant, comme Emanuele Crialese l’a déclaré dans le dossier de presse, il n’avait pas l’intention de faire un film historique. Il souhaitait plutôt, par le biais de cette expérience humaine de l’émigration, montrer l’homme en proie à ses espoirs et désespoirs. Parallèlement, l’alternance constante entre réalité et imagination, entre réel et rêve, alimente et enrichit l’univers d’attente qui fascinait ces gens démunis. Trois aspects, interdépendants les uns des autres, peuvent donc être examinés : Tradition / religion : entre la foi et la superstitionDans le premier tableau, le film montre les misérables conditions de vie des Italiens du Sud qui les ont poussés à quitter le pays. Il s’agit de gens simples qui ne parlent que leur dialecte et ne savent ni lire ni écrire. Le seul langage qu’ils maîtrisent est celui qui leur permet de nouer une relation étroite avec une terre hostile qui ne les récompense pas de leurs sacrifices. À côté de la misère et de l’analphabétisme qui vont être soulignés à plusieurs reprises dans le film, un regard attentif est porté à ce monde des traditions et des rites qui se manifeste encore aujourd’hui sous la forme de fêtes traditionnelles dans quelques petits villages. Le sacré et le profane s’entremêlent et contribuent à donner une image fidèle du quotidien des villages italiens de l’époque. Le Sud de l’Italie reste, aujourd’hui encore, quoique à un moindre degré, ancré dans des traditions profondes qui remontent à des époques lointaines, parfois difficiles à déterminer. Dès le début du film, magie et foi cohabitent, comme si elles accompagnaient, intimement mêlées, la vie quotidienne des habitants du petit village, surtout quand ils devaient prendre les décisions très importantes. Au moment de savoir s’il doit partir et tout abandonner, l’homme demande et attend un signe. Ce n’est qu’après avoir reçu et interprété le signe qu’il trouvera la force d’accomplir le geste difficile : celui de quitter sa terre et sa famille. La femme, l’homme âgé et l’Ancien, avaient dans ces sociétés une importance capitale. Dans ce film, ils sont représentés par Fortunata. Elle détient la sagesse et connaît le langage et les secrets de l’au-delà, un langage qui hésite entre religion et superstition. Dans le rituel du début du film, on ne discerne pas exactement ce que dit Donna Fortunata. Elle prononce les mots dio et aussi armuzzi (armuzzi : piccole anime/petites âmes) dans une sorte de prière censée libérer – et ce sera le cas, une fois le rite accompli – la jeune Rita. Dans cette scène, Rita demande à Fortunata de la libérer du mal. En réalité, elle a peur de rencontrer son fiancé qu’elle ne connaît pas1 et qui l’attend aux États-Unis. Cette peur se concrétise sous la forme de douleurs au bas du ventre. Ainsi le rituel de Fortunata par lequel elle enlève un serpent du corps de Rita, permet de matérialiser la peur et de l’éradiquer. Ce sont les principes de la psychomagie (cf. entretien avec Emanuele Crialese) qui traduisent une forme de psychothérapie populaire élaborée par les moyens de l’homme simple et analphabète. À partir de ce rituel, on pourra faire un lien avec des traditions encore pratiquées aujourd’hui, comme la danse des Tarantolati, par exemple, une tradition du sud de l’Italie (essentiellement en Calabre). Ce rituel permet de se libérer de la morsure de la tarantola (la tarentule). Des traces en subsistent dans les fêtes traditionnelles des villages. Parallèlement, dans une autre scène (cf. la séquence 1), un autre rituel est mis en images. Après avoir tout vendu, la famille Mancuso se prépare au voyage. On assiste au rituel de la vestizione. Il faut porter des vêtements de « princes », pour être acceptés dans le nouveau monde. Ils vont porter les vêtements de bandits célèbres, afin de faire voyager leurs âmes. Un autre rituel permet à Salvatore de faire ses adieux avant de partir : c’est la scène où il s’ensevelit dans sa terre natale à la veille du départ. Ce geste qui symbolise l’attachement à la terre, suggère une filiation et un déchirement, au moment de partir (cf. la remarquable scène où le bateau se détache du quai). On peut encore souligner l’importance de la famille. La famiglia Mancuso part au grand complet : ceux qui veulent partir et ceux qui veulent rester. Le véritable but de Fortunata est de retrouver son fils, parti auparavant, et permettre à Salvatore de revoir son frère jumeau. On verra aussi, à la fin du film, les efforts du chef de famille pour préserver l’unité de la famille à tout prix. Identité personnelle et collectiveQue veut dire être Italien au début du XXe siècle ? Qu’est-ce qu’être Italien aujourd’hui ? La rencontre d’autres villageois qui partagent le même sort et qui sont des stranieri (étrangers) pour Salvatore, la rencontre de l’autre (« e chi c’ha mai dormito con tutti ‘sti stranieri ! », s’exclame Salvatore), lui permet de faire une découverte importante : l’identité collective, la Patria. S’ils sont tous Italiani, être Italien, pour l’Italien moyen du début du XXe siècle, ne signifie pas grand-chose. L’unité italienne est très récente (1861 : unité de l’Italie et 1870 : Rome devient la capitale) et l’attachement au village et éventuellement à la région est beaucoup plus fort que la conscience d’appartenir à un État ou à une Nation. Les spécificités dialectales et le taux très élevé d’analphabétisme contribuent à alimenter ces différences. Elles se manifestent, notamment au moment où Salvatore Mancuso demande des renseignements sur Lucianu, l’océan. L’incompréhension entre Salvatore et son interlocuteur naît du fait que Lucianu rappelle Luciano, un prénom italien répandu. Or, comme Salvatore ne sait ni lire ni écrire l’italien, il fait référence à ses connaissances et croit répéter un nom d’après des ressemblances phonétiques qui rappelle en réalité le terme italien l’oceano. Entre Lucianu et l’oceano, c’est un monde d’incompréhension qui pointe ! À partir de cette réflexion, il sera utile de rappeler l’importance et la fréquence des dialectes en Italie, les différences d’accents et d’expressions d’une région à l’autre, souvent d’une ville à l’autre, malgré une distance parfois dérisoire. Ce film, tourné en dialecte sicilien (il y a des passages en d’autres dialectes italiens, en italien et en anglais) est d’ailleurs sorti dans les salles italiennes avec des sous-titres italiens ! Les concepts de langue, nation et identité demandent alors à être expliqués et analysés, à travers un arrêt sur l’histoire italienne de l’unité. La phrase, désormais célèbre, prononcée par Cavour, lors du Risorgimento, « Abbiamo fatto l’Italia, adesso dobbiamo fare gli italiani », peut être très utile pour expliquer l’éventail des traditions et des spécificités présentes en Italie à la fin du XIXe siècle. Les rapports entre réalité et imaginationIl s’agit aussi d’un film qui situe le spectateur entre monde réel et monde onirique. Si l’émigration correspond à une expérience bien précise, vécue pendant une période définie (cf. le dossier histoire), et si l’arrivée aux États-Unis montre l’accueil réservé aux émigrés de l’autre côté de l’Atlantique (cf. le dossier anglais), Emanuele Crialese a su exprimer et mettre en images l’univers d’attente de ces voyageurs. Car ils partaient avec un immense espoir, après avoir tout quitté et tout vendu pour rejoindre un monde meilleur, un monde nouveau, « il paese della cuccagna ». Ce monde prenait vie dans leur imaginaire grâce aux photos qui arrivaient en Italie. Les cartes postales que l’on voit dans le film sont des documents authentiques 2 . Ces lettres, envoyées par ceux qui étaient partis auparavant, décrivaient une réalité inimaginable à ceux qui étaient restés (cf. dossier histoire pour des extraits de lettres). Généralement, la plupart d’entre elles faisaient référence à l’abondance de nourriture et au fait que tout le monde, en America, mangeait – chaque jour – du pain et de la viande. Une véritable propagande a d’ailleurs été mise en œuvre par des agents d’émigration, des gens souvent sans scrupules qui profitaient de la naïveté et de l’indigence des pauvres gens. Le rêve se manifeste sous forme d’hallucinations : Salvatore imagine des carottes et des pommes de terre géantes et va jusqu’à rêver d’être recouvert par des pièces d’or. Cette image d’abondance s’exprime peut-être encore plus clairement avec le motif classique du fleuve de lait qui confère une dimension mythique3 au rêve de Salvatore. Ce rêve est développé progressivement et le spectateur est amené à le partager peu à peu. Dans le troisième tableau qui se déroule à Ellis Island (voir l'extrait 3), le film s’emploie à détruire le mythe qu’il a lui-même constitué. La famille Mancuso se heurte à une réalité décevante (qui prend notamment la forme d’une administration tracassière) où l’espoir et la confiance des personnages sont mis à rude épreuve (cf. les scènes des tests). Le spectateur, comme la famille Mancuso, ne voit jamais New York. Crialese choisit de laisser la ville en dehors de son film et avec elle, tous les clichés qui l’exaltent habituellement comme ville fantasmée 4 . La séquence qui s’ouvre sur l’entrée dans les bâtiments d’Ellis Island réalise les conditions d’un huis clos qui nous frustrent délibérément. Même quand Salvatore monte sur le dos de quelques émigrés et arrive à voir par delà des fenêtres qui pour nous restent blanches, nous n’apercevons rien. Alors que quelques élus s’en vont nager dans des fleuves de lait, Crialese nous laisse du côté de ceux qui ne rentreront pas. Le spectateur moderne, en voyant les tours reconnaîtrait New York. Si Crialese ne nous les montre pas, c’est parce qu’il souhaite préserver en nous le regard naïf de ses protagonistes, un regard qui, jusque sur le seuil du Nuovomondo, reste italien. Conclusion
Après ce parcours, l’analyse du titre permet de souligner le paradoxe qui veut être mis en avant : l’attente déçue et la naïveté des émigrés. Ce qu’ils rencontrent, en franchissant la Golden Door, n’est pas un Nuovomondo, comme ils s’y attendaient.
Quelques pistes de réflexions, à partir du sujet du film, pour approfondir
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