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Des gravures pour illustrer les Fables, ou comment faire d’un frondeur un vieux conteur pour enfants

 



Une des motivations principales du film est de donner de La Fontaine une plus juste image, qui échappe à celle - aseptisée - d’un auteur pour enfants. Cette image, sans doute constituée très tôt, puisque le film lui-même suppose une popularité immédiate des fables, apprises par cœur par les gens du peuple, doit beaucoup à la tradition d’illustrer les récits de La Fontaine. Dès la première édition, les
Fables sont illustrées par Chauveau : la fable est un genre proche de l'emblème, et fonctionne donc comme une image morale ; elle accueille volontiers son redoublement iconographique à des fins didactiques. Au XVIIIe siècle, Oudry propose de nouvelles illustrations ; au XIXe, Grandville (1838) et Gustave Doré (1867) offrent un travail désormais célèbre. Plus près de nous, on doit penser à Benjamin Rabier et Chagall, qui donnent leur vision des Fables.

 



Jean de La Fontaine par Hyacinte Rigaud - 1690, ©Musée Carnavalet

Depuis, cela n’a pas cessé et on ne compte plus les éditions illustrées pour les plus petits.

Certes, la popularité de La Fontaine doit beaucoup à cette tradition. Mais, à y regarder de plus près, quelles fables sont-elles restées dans la mémoire collective ? Les premières, celles du Livre I, c’est-à-dire finalement peu de chose de ce recueil qui compte douze livres. De nombreuses fables, la plupart, à dire vrai, restent inaccessibles aux plus jeunes, sauf à être expliquées ou mises en scène de façon à ce que le geste, la parole donnent à voir et à comprendre.

On trouvera sur Internet de nombreux exemples d’illustrations des Fables (voir Ressources). Voici, pour une même fable, Le Loup et l’Agneau, un petit échantillon destiné à montrer comment La Fontaine de frondeur est devenu conteur pour enfants.

François Chauveau, dessins et gravures, ©Gallica

Illustration des Fables, J.J Grandville, ©Gallica

 


 

Ilustration des Fables, Gustave Doré, ©Gallica

La Fontaine, Fables choisies pour les enfants, illustrées par M.B. de Monvel,  E. Plon, Nourrit et Cie Editeurs (vers 1900)

Les blasons, une imagerie symbolique exploitée par le fabuliste

Une scène du film (42’) présente Perrette, personnage imaginaire, clin d’œil à la célèbre fable, explorant la table de travail de son amant Jean ; elle y trouve un livre et son poète lui explique de quoi il en retourne : il s’agit d’un livre de blasons, explique-t-il et, tandis que la belle lui montre un serpent, Jean lui dit qu’il s’agit d’une couleuvre, le blason de Colbert.

On sait que l'héraldique s'est développée au Moyen Âge, en France et dans toute l’Europe, comme un système cohérent d'identification des personnes, des lignées et des collectivités humaines. Système emblématique unique à une époque où l'identification passait rarement par l'écrit, le blason est resté au XVIIe  siècle un moyen sûr de reconnaître un individu.

La fable, nous l’avons dit, fonctionne comme un emblème : blason et texte se répondent donc et évoquer une couleuvre, dans un récit, permet au lecteur averti de l’époque d’identifier au premier coup d’œil la personne de Colbert, blâmée et moquée.

Blason de Colbert « D'or à la couloeuvre ondoyante d'azur. » ©Musée Départemental DOBRÉE

La caricature ou l’art d’argumenter par l’image

Une autre scène du film, réunissant La Fontaine et ses compères Molière, Boileau et Racine dans la taverne de la Rateau, présente le protagoniste occupé à dessiner sur le coin d’une table : il s’agit de caricatures d’hommes sous les traits d’animaux.  Le talent polémique de La Fontaine ne passe donc pas uniquement par la plume ; le dessin caricatural est une autre façon, très directe, d’argumenter et se moquer.


 

 

On connaît la fortune du genre, notamment au XIXe  siècle : qu’on pense par exemple aux célèbres dessins et sculptures de Daumier, caricaturant des bourgeois et notables. Qu’on pense, parmi les écrivains, à Balzac, et son intérêt pour la physiognomonie. Cette théorie, développée notamment par Lavater, prétend pouvoir rattacher l'apparence physique, et surtout le visage humain, à un portrait psychologique donné. La Fontaine, à travers ses fables et ses dessins (du moins ceux que lui prête le film) fait un travail se rapprochant de cette démarche qui n’a aujourd’hui plus aucune autorité scientifique.

Daumier - Caricature de Louis Philippe où ce dernier est comparé a une poire.

 

 

Le Poète et le Prince, ou les relations de l’art et du pouvoir

Mécénat ou droits d’auteurs ?

Il est indispensable de rappeler aux élèves – et puisqu’il s’agit d’un arrière-fond très important du film -  qu’au temps de Molière et La Fontaine, les artistes n’ont pas accès aux droits d’auteurs. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, l’essentiel de la création repose sur le mécénat, quand les artistes ne peuvent pas subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Le film rappelle dès son entrée ce contexte historique dont il faut tenir compte lorsqu’on fait l’histoire littéraire de l’époque. Le mécène par excellence du long métrage, c’est Fouquet, homme richissime, qui subventionne – comme on dirait aujourd’hui – Molière, Racine, Boileau et La Fontaine. Fouquet arrêté, c’est une manne qui disparaît.

Le rôle de l’Académie

Fouquet arrêté, c’est le Roi, par l’intermédiaire de l’Académie Française et Chapelain, qui attribue aux artistes des pensions pour vivre et composer leur œuvre. Mais cette donation se révèle à double tranchant, et le film insiste bien sur ce point : faire vivre les artistes, c’est aussi les verrouiller, par l’argent et la gloire. Ainsi Molière, Racine et Boileau reçoivent-ils chacun une somme importante, dans une scène du long métrage, tandis que La Fontaine, en représailles pour son attitude frondeuse, se retrouve sans rien.

En se présentant comme protecteur des Arts et Lettres, Louis XIV joue en politique : il couvre d’honneurs les artistes et les tient sous son pouvoir. Ainsi Racine et Boileau deviennent-ils historiographes du Roi, mais ne composent quasiment plus. « Le Roi te tue », lance La Fontaine à son cousin, dans le film. Et plus loin : « Tu es un objet aux ordres du Roi ».

Louis s’accommode des courtisans, qu’il souhaite asservir et que La Fontaine moque. Et s’il fallait choisir une fableà commenter, pour exprimer cet assujettissement des nobles, on pourrait se tourner vers Les Obsèques de la lionne. C’est d’ailleurs sur une citation de cette fable que se termine le long métrage.  Voici, en entier, le texte de cette fable qui raille les flatteurs dont est entouré le Roi. (Les vers en gras sont ceux que Louis cite, dans le film) :

Les Obsèques de la lionne

La femme du Lion mourut :
Aussitôt chacun accourut
Pour s'acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolation,
Qui sont surcroît d'affliction.
Il fit avertir sa Province
Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y trouva.
Le Prince aux cris s'abandonna,
Et tout son antre en résonna.
Les Lions n'ont point d'autre temple.
On entendit à son exemple
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le parêtre,
Peuple caméléon, peuple singe du maître,
On dirait qu'un esprit anime mille corps ;
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts. Pour revenir à notre affaire
Le Cerf ne pleura point, comment eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeait ; la Reine avait jadis
Etranglé sa femme et son fils.

Bref il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,
Et soutint qu'il l'avait vu rire.
La colère du Roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du roi Lion :
Mais ce Cerf n'avait pas accoutumé de lire.
Le Monarque lui dit : Chétif hôte des bois
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles ; venez Loups,
Vengez la Reine, immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes.
Le Cerf reprit alors : Sire, le temps de pleurs
Est passé ; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié couchée entre des fleurs,
Tout près d'ici m'est apparue ;
Et je l'ai d'abord reconnue.
Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi,
Quand je vais chez les Dieux, ne t'oblige à des larmes.
Aux Champs Elysiens j'ai goûté mille charmes,
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi.
J'y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose,
Qu'on se mit à crier : Miracle, apothéose !
Le Cerf eut un présent, bien loin d'être puni.
Amusez les Rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges,
Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,
Ils goberont l'appât, vous serez leur ami.

La Fontaine, les femmes et les salons

Dans le film, la première personne que le poète va trouver, lorsqu’il a commencé d’écrire les Fables, est Madame de Bouillon. Elle n’hésite pas et l’encourage à poursuivre dans cette voie. Il faut faire parler tous les animaux du Royaume, dit-elle, et tous s’y reconnaîtront. Ainsi, en une scène, est mis en avant le rôle tenu par les femmes de la noblesse auprès d’un artiste. C’est chez elles, et notamment dans les salons qu’elles tiennent, depuis le XVIe siècle, que se préparent certaines des œuvres artistiques qui comptent. L’une de ces protectrices du film est Marguerite Hessein, dame de la Sablière, qui pendant vingt ans va héberger La Fontaine.  On retrouvera aussi la duchesse d’Orléans, chez qui le poète officie en qualité de gentilhomme de la maison.

Publier, lire, écrire au XVIIe  siècle et après

Qui lit, au XVIIe siècle ?

Tandis qu’on lit à Louis XIV une fable de La Fontaine, dans une des dernières scènes du film, le monarque minimise l’influence négative que l’œuvre du poète peut avoir : le peuple ne lit pas, dit-il, et la noblesse les rejettera.

Voilà dessiné en quelques phrases un portrait assez fidèle du public du siècle : seuls lisent les nobles ; les gens du peuple apprennent les fables par cœur.

L’édition d’un best-seller : 600 exemplaires !

Une bonne place est faite aussi, dans le courant du long métrage, à l’édition des Fables

On y voit l’éditeur Barbin acheter l’œuvre et puis présenter le premier tirage. C’est un grand succès, phénoménal, dit-on : 600 exemplaires !

600 exemplaires : énorme pour l’époque. Ce point important doit être souligné, auprès des élèves, que les chiffres d’édition que nous connaissons aujourd’hui sont inconnus du siècle de Molière. On publie peu, à très faible tirage. Comme on joue peu : n’hésitons pas à rappeler à nos têtes blondes que les pièces de Molière étaient jouées cinq, dix, quinze fois, pas plus !

Il faut attendre le XIXe  siècle, notamment dans sa seconde moitié et l’invention de  la machine rotative, pour connaître des tirages importants. Les romans de Stendhal encore, étaient lus à quelques centaines d’exemplaires ; mais Zola, à la fin du siècle, verra ses romans publiés à plusieurs millions d’exemplaires : on est entré dans le monde des véritables best-sellers !

Et ces tirages sont désormais possibles car le peuple, enfin, a commencé de lire : l’école a fait son chemin, les périodiques et les journaux sont entrés dans l’arène. 


Conclusion

Écrire, au temps de La Fontaine, n’est pas facile, dès lors qu’il faut un mécène ou bien se placer sous la dépendance royale, qui ne supporte pas la dissidence. Le film, par la voix du fabuliste, semble jeter la pierre à Molière et Racine, qui acceptent de servir le Roi ; mais était-il vraiment possible de faire autrement ? La Fontaine lui-même finit par entrer dans le giron de l’Académie. Et lorsqu’on compose des fables, passe encore ; mais Racine et Molière étaient hommes de théâtre : sans soumission à la personne royale ; leurs pièces auraient certes pu être écrites ; mais auraient-elles jamais été jouées ? C’est peu probable.