Le Cahier
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À la découverte de l’Afghanistan

Témoigner de la vie en Afghanistan à l’heure actuelle, et ce, au travers de l’histoire d’une enfant en mal d’école, frondeuse et téméraire, voilà ce que nous propose – entre autres richesses – ce court film de la jeune réalisatrice (18 ans à peine !), Hana Makhmalbaf. Ce film court, filmé à la manière d’un documentaire, lumineux comme un rayon de soleil, et violent comme un coup de poing, à l’image de la réalité vécue, ne peut laisser indifférent.

On notera d’ailleurs que cette bipolarisation est lisible au travers des différents titres du film en anglais et en français, lesquels insistent sur des aspects très différents de l’œuvre. Le titre français Le Cahier souligne le parcours de vie de la fillette et donne un rôle prépondérant au rapport à l’école alors que le titre anglais Bouddha collapsed out of shame (Bouddha s’est effondré de honte) insiste, quant à lui, sur un versant beaucoup plus noir de l’histoire : le rétrécissement de l’horizon lié aux fanatismes religieux. Voir ce film, c’est plonger dans les aspects multiples de cette réalité, et en accepter la complexité.

Le film d’Hana Makhmalbaf, qui débute par des images d’archives pour être tourné ensuite sur les lieux mêmes de la destruction des Bouddhas de Bâmiyân, plonge le spectateur dans la découverte d’un pays et donne souvent une impression de documentaire (en particulier avec le début du film, qui s’attache à filmer des gestes du quotidien, dans les habitations, au bazar, à la boulangerie... avec un regard presque « ethnographique »).

Pour des informations complémentaires sur le genre du documentaire, on peut se reporter au dossier Séance + sur Le Premier Cri :
http://crdp.ac-paris.fr/seanceplus/lepremiercri/documents-francais.htm

Cependant, l’œuvre est une fiction et les personnages sont des acteurs. Il nous semble important de le souligner car on peut avoir tendance à recevoir les images tournées comme étant réelles, ce qui n’est pas sans conséquence, surtout pour les enfants.

Un des aspects absolument passionnants de cette approche est la plongée dans le quotidien afghan au travers d’une mère et surtout de sa fille. De la caméra, émane une véritable poésie que vient souligner la beauté impressionnante et majestueuse des paysages, à fleur de roc et de montagne. Il y aura beaucoup à découvrir et apprendre pour les élèves, même si certaines images ne manqueront pas d’interpeller (comme celles des  enfants attachés par le pied pour éviter qu’ils ne se déplacent, les scènes de jeu où l’on simule une lapidation, ou encore la scène de clôture du film, avec ses personnages « masqués », ...). C’est la raison pour laquelle cet accompagnement pédagogique est proposé.

On insistera ainsi particulièrement sur le rôle symbolique de certains objets, qui témoignent d’une construction cinématographique d’un discours.

Par ailleurs, on choisira de traiter la question de la figure de l’enfant sous un angle bivalent.


Objets symboliques et codes choisis

Le film débute dans l’Afghanistan actuel, dont l’histoire récente fut des plus mouvementées (entre invasion soviétique, résistance et prise de pouvoir des fondamentalistes). La trame évoque donc un monde également marqué par les conflits, un monde polarisé, pris dans un réseau de significations parfois arbitraires et simplistes, comme le dénonce implicitement le film (on le voit, en particulier, dans le scène d’interrogatoire sur l’alphabet par les « enfants guerriers » dans l’extrait 2 en ligne dans la rubrique « Médias »).

Les objets apparaissent très marqués, porteurs d’un discours ou d’une charge symbolique forte. Chewing-gum ou rouge à lèvres sont considérés par la religion comme les marques du Satan américain ou de la perversité de la femme pécheresse. Mais ces codes n’existent que pour être subvertis ou pour s’affronter à d’autres visions du monde, souvent antagonistes. Ainsi, le rouge à lèvres – si prisé des femmes de tout âge, mais réprouvé par la religion comme objet témoin d’une mauvaise vie – se transforme-t-il en un objet magique, qui trace un espace de liberté possible et sème la zizanie au sein des rangs d’écolières comme on peut le voir dans l’extrait 3 !

La construction du film, par ces retours fréquents sur certains objets – et par son utilisation de la musique (les scènes de forte intensité sont toujours accompagnées de la même musique qui vient dramatiser l’action) – contribue à la mise en place d’une symbolique forte, dont Le Cahier est évidemment l’exemple le plus frappant. Chèrement convoité (et chèrement acquis, au prix d’incroyables efforts !), le cahier est le « sésame ouvre toi de l’école » et l’objet de toutes les prédations et transformations. Son apparition est au centre de l’intrigue et scande le film : abîmé, déchiré, transformé en avion ou en bateau pour voguer, il joue donc un rôle important, que la construction du film, avec ces procédés d’insistance, permettra aux élèves de mettre en valeur.

Par ailleurs, le travail sur les codes (et les connotations) est particulièrement visible au travers de la scène de l’alphabet talibé (voir l’extrait 2) qui montre la confrontation de deux imaginaires doublés de deux vocabulaires bien distincts. Cette mise en valeur des constructions symboliques, au carrefour d’une analyse de discours (éloge et blâme) et d’une analyse cinématographique, est un point intéressant à décoder avec les élèves. Il permet ensuite, comme une grande part du film, de lancer un débat où l’argumentation tiendra une large place.


La figure de l’enfant, entre éveil et cruauté

Le Cahier offre donc deux facettes bien distinctes du monde de l’enfance : une enjouée et malicieuse, l’autre rejouant la violence du monde adulte. Et ces deux mondes partagent le jeu, même si celui-ci menace toujours de sortir de son rôle de simulacre.

Figure très importante de la littérature, et en particulier du récit de vie, la figure de l’enfant dans Le Cahier peut amener à plusieurs mises en perspective. On peut d’abord, en particulier dans les classes de lycée et en croisant les approches littéraires et philosophiques, revenir sur les différentes perceptions de l’enfance que l’on aura développé dans les textes (âge de l’innocence ou, au contraire, âge cruel et sans lois).

On peut aussi, si l’on veut donner une tonalité plus contemporaine et géopolitique à l’étude du film, faire des rapprochements avec la figure de l’enfant soldat, que ce soit au travers de textes littéraires (Ahmadou, Kourouma, Ken Saro-Wiwa ; Emmanuel Dongala...) ou de témoignages. Pour un développement sur la figure de l’enfant soldat, allez voir dans la collection Parcours littéraires francophones, les dossiers sur Allah n’est pas obligé ou encore sur Reine Pokou : http://crdp.ac-paris.fr/parcours/)

L’approche choisie dans ce dossier est de replacer la figure de l’enfant « qui joue à la  guerre » dans un contexte littéraire varié pour montrer que ces jeux qui miment la violence des adultes ne sont ni nouveaux, ni réservés à une certaine partie du monde et qu’ils restent des jeux, malgré tout (ce qui permet de mettre à distance une violence qui serait insupportable, tout comme le fait Baktay quand elle rassure ses compagnes d’emprisonnement : « les garçons s’amusent à la guerre, ils ne nous feront pas de mal »).

Qui ne se souvient, par exemple, de La Guerre des boutons, bien ancré dans le territoire français, ou de Sa Majesté des mouches de William Golding ? Le choix de textes d’aires géographiques différentes permet ainsi de mettre à distance la question de la religion, qui peut s’avérer « piégée » (les gamins changent d’ailleurs de camp dans le film : de « fondamentalistes » ils deviennent des Américains à la recherche de terroristes).

Ces parallèles entre des textes différents permettent, en revanche, d’étudier la façon dont on utilise les langages stéréotypés des adultes qui polarisent le monde entre alliés et ennemis, bons et méchants, etc. C’est d’ailleurs un vocabulaire simpliste que les enfants reprennent allègrement, sans toujours le comprendre.

Domaine du jeu donc, qui se tient toujours à la frontière du réel et de l’imaginaire, car l’on sent bien ces jeux d’enfants pourraient basculer rapidement dans le tragique. Si l’extrait choisi pour une analyse dans Sa Majesté des mouches ne va pas jusqu’au meurtre, on se rappelle pourtant que le pas est franchi à deux reprises dans le roman, les enfants s’étant mués en guerriers sanguinaires.
 
Les extraits permettront donc de travailler sur cette frontière fragile, sur l’animalisation des personnages, sur la façon dont s’exercent les rapports de pouvoirs et sur la manière dont on choisit une victime.

À côté de cette figure de l’enfant subsiste, bien sûr, la figure de la fillette en quête de savoir. Ici aussi, le corpus littéraire est large (en particulier si l’on s’intéresse au rôle de l’école dans le récit autobiographique... et plus particulièrement aux récits d’écrivain, où ces rencontres avec l’école prennent parfois des allures de textes de vocation). On étudiera cette problématique avec l’appui des textes, et en faisant de la question de la scolarisation des filles un thème de débat toujours d’actualité où chacun aura le loisir d’argumenter. Si le droit à l’éducation est en effet un des droits majeurs de la Déclaration des droits de l’enfant, il ne faut pas oublier que l’école n’est pas gratuite et obligatoire partout, et que bien souvent encore des enfants – et plus particulièrement des filles – en sont privés.

Pour un approfondissement de cette question, il est possible de voir le site très riche de l’association Droits Partagés qui confrontent de nombreux textes et images sur les droits de l’enfants :
http://www.droitspartages.net/

Le texte de Fénelon proposé dans la fiche 2 permet de lancer le débat, tout en montrant que la situation (même si elle a largement évolué) n’est pas nouvelle ! Le film de Cheik Oumar Sissoko, Nyamaton, la leçon des ordures, ou l’extrait de Fatou Diome tiré du Ventre de l’Atlantique apportent, en regard du Cahier, un élargissement sur la thématique de la scolarisation en Afrique.

Le premier met en scène un frère et une soeur qui, parce que leurs parents n’ont pas les moyens de leur payer la table nécessaire au cours, seront refusés de l’école et devront travailler à ramasser les ordures pour gagner leur vie.

Quant au récit de Fatou Diome – écrivain sénégalaise qui a connu le succès grâce à ce texte à forte teneur autobiographique – il raconte, en écho direct avec la fillette du Cahier, comment la narratrice a dû batailler pour aller à l’école et assister aux cours qui lui étaient refusés pour les mêmes raisons.

L’enseignement comme accès à une vie meilleure, à un épanouissement de soi : c’est un constat tout simple mais très important à rappeler auprès d’élèves qui n’ont pas toujours conscience de la chance qui leur est donnée d’avoir un droit à l’instruction.

Bien sûr, d’autres prolongements sont possibles, pour d’autres régions du globe, et peuvent permettre de comparer les différentes façons d’enseigner (voir les autres supports proposés dans la partie « ressources »).

© CRDP de l'Académie de Paris 2008