
ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR
YB : Comment vous est venue l’idée de ce film ?
HM : Tout est parti d’une série de repérages faits en Afghanistan, en particulier à Bâmiyân, là où les statues de Bouddha gisent, détruites par les Talibans. Mon père2 avait consacré un article à ce pays Buddha collapsed out of shame 3, que je souhaitais développer sous une forme cinématographique. Après ces repérages, j’ai collaboré avec ma mère pour écrire ce film, qui s’appuie beaucoup sur les décors naturels de cette région.
YB : Le lieu du tournage est particulièrement grandiose en effet. Avez-vous eu des difficultés pour tourner là-bas ?
HM : En dehors des tracasseries administratives habituelles, qui sont d’ailleurs à la charge du producteur, nous n’avons pas eu de problèmes pour avoir l’autorisation de tourner là-bas. Par contre, il a fallu préparer très longuement les lieux de tournage avec des équipes de déminage pour rendre la zone sûre pour l’équipe et les enfants.
YB : Avez-vous l’impression que ce lieu a influencé votre manière de filmer ?
HM : Peut-être, j’ai essayé de montrer à la fois la démesure des lieux et serrer au plus près les visages des acteurs. Pour moi c’est symbolique de la situation de l’Afghanistan, un pays pris dans des enjeux internationaux trop grands pour lui.
YB : Comment avez-vous trouvé les acteurs du film ? A t-il été difficile de les diriger ?
HM : Je me suis rendue dans de nombreuses écoles à Bâmiyân et dans les villages environnants pour trouver les enfants qui jouent dans le film. J’ai vu des milliers d’enfants et j’en ai auditionné une centaine, jusqu’à ce que je trouve ceux que je sentais correspondre le mieux à mon histoire. Le choix de Baktay s’est fait très rapidement ; par contre j’ai cherché plus longtemps pour trouver le physique très particulier d’Abbas.
Quant à la difficulté de les diriger, vous savez ce qu’on dit dans le cinéma : il ne faut jamais tourner avec des animaux ou des enfants ! Le plus difficile a été de les familiariser avec les outils cinématographiques, car la plupart d’entre eux n’avaient jamais vu ni cinéma, ni télévision. Pour certains il a été très déstabilisant de se voir dans une boîte ! On a donc surtout organisé des jeux pour obtenir ce que nous voulions filmer. Je suis assez fière du résultat : ils sont naturels et en même temps vraiment expressifs.
YB : Dans ce film, les adultes sont absents ou inconscients de ce qui se joue entre les enfants, pourquoi ce choix ?
HM : Au début, je n’avais pas réfléchi à ça. Pour moi il s’agissait de suivre la petite fille dans son itinéraire pour trouver une école et d’apporter ainsi un témoignage sur la réalité de l’Afghanistan aujourd’hui. En Afghanistan, les enfants sont très rapidement responsabilisés. La scène où Baktay s’occupe seule de son petit frère est donc très réaliste, tout comme celle où elle se rend seule à la ville pour vendre ses œufs. Ce parti pris de réalisme a eu comme conséquence inattendue que les adultes du film sont apparus comme inconsistants, à l’image de ce policier qui gère une circulation inexistante ou de cette maîtresse qui ne se rend même pas compte de l’arrivée d’une nouvelle élève. En même temps ces situations qui paraissent absurdes sont profondément réalistes.
YB : Vous parlez de réalisme, est-ce dans cette perspective que vous avez adopté une narration très lente ?
HM : Vous savez, il n’y a qu’à Hollywood que les choses vont vite. Ce qui m’a frappé le plus en Afghanistan, c’est une espèce de patience séculaire. J’ai rencontré de nombreux enfants qui passent leur journée à attendre l’arrivée d’un instituteur promis mais qui n’arrivera peut-être jamais. Et puis pour moi la lenteur est une vertu, c’est elle qui permet de prendre le temps de regarder les choses vraiment.
YB : Pourquoi une toute jeune iranienne4 comme vous choisit-elle de s’intéresser à l’Afghanistan aujourd’hui ?
HM : J’ai écrit d’autres scénarios sur l’Iran mais ils ont été refusés5. Les écrire m’a fait du bien à titre personnel, mais je ne pense pas pouvoir les tourner un jour. Du coup l’Afghanistan est devenu une sorte de miroir déformant de l’Iran, pour moi : la même relation complexe à l’Occident et à la Religion, la même difficulté d’y être femme… beaucoup plus de ressemblances que de différences finalement !
YB : Le conseil d’Abbas à Bakyay à la fin du film est particulièrement angoissant : « Meurs ou ils ne te laisseront pas tranquille !». Croyez-vous que la seule solution laissée aux femmes soit de mourir ?
HM : Je ne sais pas si c’est la seule solution pour les femmes ou pour tout le peuple afghan ! Pour moi Abbas représente le peuple qui tente d’apprendre mais échoue. D’une façon entêtante, Bakyay et lui s’acharnent et poursuivent leur voie. Ils sont écrasés par les dominants qui peuvent changer de visage, comme la bande de garçons qui change sans cesse les personnages qu’ils incarnent.
YB : Vous êtes l’héritière d’une dynastie cinématographique. Qu’auriez-vous fait si vous n’aviez pas fait de cinéma ?
HM : J’aimais beaucoup la peinture mais c’est une activité solitaire. J’aime le cinéma parce qu’il y a toujours beaucoup de monde pour le faire et pour le voir. Le cinéma pour moi c’est un espace de contemplation du monde en commun.
2 Mohsen Makhmalbaf, cinéaste lui aussi.
3 Le titre du film en Persan et en Anglais est celui de cet essai : Buddha collapsed out of shame.
4 Hana Malkhmalbaf avait 19 ans au moment de la réalisation du film.
5 En Iran, les scénarios sont soumis à une censure de la part du régime.