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Entretien avec Gilles de Maistre et Marie-Claire Javoy

réalisé le 17 septembre 2007

 

Comment vous est venue l’idée de ce film ?

MCJ : Là, c’est toi !

GDM : C’est un sujet qui me tient à cœur et que j’explore depuis longtemps déjà. En 2004, j’ai réalisé une série pour France 3 À la maternité de 10 fois 26 minutes, suivie d’une autre intitulée Urgence enfants de 4 fois 52 minutes. Ensuite j’ai mené un grand projet avec M6 de 20 fois 52 minutes intitulé Robert Debré Hôpital des enfants. C’est pendant les deux ans de tournage que l’idée d’un long métrage au cinéma sur la naissance dans le monde a germé petit à petit.

 Comment avez-vous préparé ce projet tous les deux ? 

GDM : J’aime raconter des histoires dans mes documentaires. Alors, Marie-Claire et moi avons élaboré un scénario assez long qui présentait ce que nous voulions filmer avec beaucoup de précision. 

MCJ : En fait, il était nécessaire de préciser le projet pour obtenir les financements. Un documentaire sur les naissances, c’est vague. On aurait pu montrer tout et n’importe quoi à l’écran. Il fallait définir le point de vue que nous allions adopter en inventant des histoires à partir des recherches préalables. Comme il s’agissait d’élaborer un long métrage, l’idée d’unité autour de l’éclipse s’est imposée assez rapidement 

GDM : La phase d’enquête a été essentielle pour nous, car même si au final nous n’avons pas toujours pu filmer ce que nous voulions, elle nous a permis de définir notre regard sur le réel et notre volonté de montrer le caractère universel de la naissance. On a donc cherché dans le scénario à renforcer les contrastes des paysages, des coutumes, des traditions et des niveaux de vie. 

Aviez-vous à ce moment des idées préconçues sur ce que vous vouliez montrer ? Est-ce que la confrontation au réel les a remises en question ou les a confortées ?

GDM : Plus que des idées préconçues, nous avions des éléments objectifs issus des enquêtes de terrain. Nous savions que certaines femmes avaient beaucoup préparé leur accouchement comme Vanessa ou Yukiko, alors que d’autres se fiaient à leur instinct comme Mané ou Kakoya. Nous n’avons pas vraiment eu de surprises sur le résultat.

Sur quel principe avez-vous choisi les femmes ?

GDM : Il y a en amont une enquête journalistique pour arriver jusqu’à elles. À partir du scénario de Marie-Claire, les enquêteurs ont cherché dans la réalité l’incarnation des personnages. Du coup, toutes les femmes filmées sont très vite identifiables, presque des types de femmes. Et puis je voulais qu’elles soient expressives, pas spécialement belles ou extraverties, mais avec de la personnalité.

Qu’est-ce qui les a poussées à accepter votre présence ou à la refuser ? Ont-elles été rémunérées ou gratifiées pour leur participation ?

GDM : Pour certaines, il y avait un côté un peu narcissique, l’envie de garder une trace exceptionnelle d’un moment exceptionnel, un beau cadeau pour leur enfant... Pour d’autres, il s’agissait d’une action militante pour défendre une certaine idée de la naissance. Pour d’autres enfin, je pense qu’il y avait une certaine fierté à être un tel objet d’intérêt par rapport à leur groupe. Paradoxalement, je pense que celles qui ont refusé l’ont fait par peur de se singulariser dans le groupe. Finalement, je crois que je n’ai choisi que des femmes fortes !

MCJ : Il est important de souligner qu’on peut accepter ou refuser pour la même raison. C’est un choix aussi intime que le moment de la naissance lui-même.

GDM : Pour en revenir à la question de la rémunération, ce n’est pas dans ma culture personnelle de payer les gens que je filme. Ce n’est pas de la télé-réalité. En revanche, à chaque fois, nous avons essayé de contribuer, dans la limite du raisonnable et sans pervertir leur mode de vie, à l’amélioration de leur quotidien : nous avons offert à l’une deux rickshaws, à une autre des sacs de mil pour l’année, à une troisième une pirogue, à une autre encore les frais de scolarité de son enfant.

Dans les pays où la présence de l’homme aux côtés de sa femme est tabou, comment avez-vous réussi à faire accepter votre présence en tant qu’homme ? 

GDM : J’ai une grande qualité : je suis transparent. Transparent, parce que je ne cache rien du projet aux femmes et parce que souvent, dans l’intensité du moment vécu, les gens oublient totalement ma présence. C’est pourquoi je tourne le plus souvent seul sans le preneur de son. La caméra devient le prolongement de ce dont je suis témoin ou de ce dont on m’empêche parfois d’être témoin.

MCJ : C’est vrai que c’est quand même étonnant cette capacité que tu as à te faire oublier. En écrivant le scénario, je me demandais souvent si nous pourrions aller aussi loin.

GDM : On a eu une chance incroyable : franchement, qui aurait cru qu’on pourrait filmer une Dolgan, entrer dans une maternité au Vietnam qui n’avait jamais donné aucune autorisation de tournage auparavant, filmer en Inde ce que deux des plus grosses chaînes de télé locales s’étaient vues refuser juste avant nous ?

Quelle image aviez-vous du film alors ? Est-ce que le film correspond à vos attentes ?

MCJ : Pour ma part, je suis toujours aussi surprise de voir le résultat. Même si je suis d’accord avec toi Gilles, nous n’avons pas eu de surprise grâce aux pré-enquêtes qui avaient beaucoup balisées le terrain. Ce qui me touche c’est l’émotion qui naît de chaque naissance et qui est toujours aussi surprenante.

GDM : Pour moi, le film correspond complètement à mon projet, même si le tournage m’a souvent déçu ou obligé à remettre en cause ma vision des choses. Au final, je pense avoir fait le film que je voulais faire.

Vous avez parlé de « tournage difficile » : qu’est-ce que vous considérez être un tournage facile ?

GDM : Le documentaire, ce n’est jamais facile : on se fait une idée de ce qu’on va pouvoir filmer et soudain le réel qui s’impose est complètement différent de ce que qu’on avait prévu. Si on ne sait pas se remettre en cause, on est dans la déception permanente.

Ici, c’était difficile parce qu’on ne maîtrisait jamais le temps du tournage : on a raté des moments-clés et puis par hasard, on en a surpris d’autres…

La sage-femme au Japon s’est intercalée entra la caméra et Yukiko à la dernière minute. J’ai aussi raté l’accouchement de Sophie que nous devions filmer au Ghana et Marie, la dolgan que nous avions initialement choisie, a malheureusement perdu son bébé avant le terme.

Pour répondre à votre question, je dirais qu’un tournage facile, c’est un tournage où l’on peut prendre un rendez-vous précis avec la personne que l’on filme 

MCJ : Mais, parfois, même quand un tournage a l’air facile, on peut avoir des surprises. Par exemple, une personne avec qui on avait tout prévu et qui refuse la diffusion après le montage. C’est l’essence même du documentaire que d’être imprévisible…

Quel matériel utilisez-vous pour filmer ? Est-ce que cela limite ou oriente votre façon de filmer ?

GDM : La question du matériel est pour moi une conséquence de la question de la transparence. Une caméra sur mon épaule est l'essentiel de mon matériel ; le plus souvent, pour ne pas créer de champs à cause de la présence d’une équipe de tournage qu’il faudrait garder hors champs. J’aime pouvoir me placer au centre des choses et filmer à 360° sans angle mort.

Comment vous placez-vous pour filmer le moment de l’accouchement ? Comment cadrez-vous l’image ? Quel est votre objectif en choisissant ce type de cadrage ? 

GDM : Je ne pense pas mon cadrage au moment du tournage. En fait, je me place instinctivement et la caméra prolonge mon expérience de témoin. Je ne cherche pas à fabriquer l’image, mais à la restituer. La caméra est comme un prolongement de mon œil.

Pensez-vous avoir modifié le déroulement des événements par votre présence ? 

GDM : Oui, bien sûr, la présence d’un observateur modifie toujours le comportement des gens, mais je crois que l’intensité du moment vécu par les femmes fait qu’au bout d’un moment je disparais. Je ne pose aucune question, je ne cherche aucune participation dans ce qui se passe. 

Sauf pour Mané …

GDM : Pour elle, malheureusement, j’ai du intervenir et joindre par téléphone-satellite une sage-femme à l’hôpital Robert Debré pour nous guider et nous aider à la sauver. 

Avez-vous l’impression de filmer différemment quand vous filmez le réel (par rapport à une fiction comme Féroce ou une émission télévisuelle par exemple). 

GDM : C’est presque deux métiers différents. Pour un film, tout est construit avant. Toute la recherche consiste à élaborer le champ et ce qui s’y passe. Alors que pour un documentaire, je dirais que tout se passe pendant. Il faut une disponibilité d’esprit à la situation pour pouvoir filmer au bon endroit et au bon moment.

Vous sortez à peine du montage du film : quel(s) principe(s) avez-vous adopté(s) pour sélectionner les plans retenus pour le film ? Quel fil conducteur ? Avez-vous eu le sentiment de compenser les hasards du tournage en restructurant vos rushes ? 

GDM : L’avantage du scénario est qu’il était déjà construit comme un film avec des transitions très visuelles. Comme Marie-Claire est monteuse elle-aussi, je pense que ça lui est très naturel. Du coup, j’ai essayé de construire un film presque choral en soulignant, le plus souvent possible, les contrastes et les similitudes entre les femmes. Chacune a un temps qui lui est consacré, mais qui est toujours mis en rapport avec les autres. Je trouve que c’est plus musical que narratif et que ça souligne mieux l’universalité de la question. Du coup, la musique d’Armand Amar prend plus facilement sa place puisqu’elle souligne des rythmes déjà présents dans la succession des images.

Je n’ai pas vraiment choisi l’ordre chronologique de tournage, même si Nino (le bébé de Sandy la danseuse parisienne) est effectivement le dernier que j’ai filmé. Vanessa, par exemple, était le sujet du premier tournage, pourtant je commence par Gaby. La seule contrainte que je me suis donnée, c’est de placer Mané à peu près au milieu du film pour qu’elle soit un point de réflexion sur le bénéfice de la surmédicalisation, qui nous apparaît à nous occidentaux, dans la maternité vietnamienne très angoissante face aux projets d'« Unassisted birth » de Vanessa dans la première partie et de Yukiko dans la seconde partie.

Par contre, je dérushe très peu pendant le tournage. Je lutte ainsi contre l’idée d’éventuellement pouvoir « retourner » une scène et je préserve l’intégrité du moment vécu. Tout se fait à Paris, devant la table de montage : si je suis déçu, tant pis, je construis avec ce que j’ai !

Vous avez fait le choix d’attribuer les informations nécessaires à la compréhension de la situation à des voix sensées être attribuées aux femmes. Pourquoi vous mettre à distance et ne pas raconter votre aventure à leurs côtés par exemple ?

GDM : J’ai horreur de ça. Pourquoi parler de soi tout le temps ? Ce que je ressens c’est complètement secondaire par rapport à ce que ces femmes vivent. Quand on va au restaurant, on veut goûter le plat, pas savoir ce que le chef a ressenti quand il l’a cuisiné. Il faut suivre la logique de la transparence jusqu’au bout. Ce serait comme une trahison, si après avoir été si discret, je m’emparais des images pour parler de moi. 

MCJ : Le scénario était dès le début construit pour laisser la parole aux femmes. À l’extrême limite,ces voix ne sont là que pour rendre les idées plus explicites pour le spectateur, mais on aurait presque pu ne présenter que les images.

GDM : En fait, je suis peut être un peu trop catégorique. Quand quelqu’un comme Michaël Moore se met en avant, il défend un point de vue politique sur le monde. C’est justifié. Et puis d’une certaine façon, dans la dernière partie du film, en insistant sur les visages de pères chez les Dolgans, au Mexique et en France, je montre un peu mon émotion d’homme. Mais moi, je veux juste donner à voir, à réfléchir, à ressentir... Je veux laisser le spectateur libre de penser. 

Nicolas Philibert définit sa démarche de documentariste comme une démarche consistant à  « programmer le hasard ». Comment définiriez-vous la votre ?

GDM : C’est une expression un peu bizarre. Je n’aime pas le mot « programmer », même si j’ai bien conscience que par la préparation du scénario nous programmons. Si je devais donner un slogan moi-aussi, je dirai « vivre le hasard ». C’est peut-être parce que je filme moi-même le plus souvent sans équipe que j’ai cette sensation.