Ancrage philosophique

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L'expédition arctique : mesures et démesure
La science et l'historicité de l'objet, l'écologie et le politique
Activités pédagogiques
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Photo : F. Latreille/taraexpeditions.org

Mue par une ambition scientifique forte et par la volonté d’induire une prise de conscience des risques écologiques, l’expédition Tara Arctic 2007-2008 offre une formidable occasion de réfléchir et de débattre de certaines questions liées à la science et à la responsabilité individuelle et collective : quelle est la posture du scientifique face à son objet ? quels sont les rapports entre le politique, la science et l’écologie ? que signifie « être responsable » ? qu’est-ce que le principe de précaution ?

Sont ici proposés une réflexion sur ces questions, à partir de laquelle l’enseignant (ou l'animateur), pourra poser les jalons du débat ainsi que des propositions pédagogiques qui pourront être librement adaptées.

L’expédition arctique est sans aucun doute la figure la plus archétypique du défi que l’homme lance à la Terre, le lieu qu’il habite. Parce que le pôle semble exclure la présence durable de l’homme, comme le fourmillement de la vie animale, parce qu’il incarne durablement l’image de la nature vierge, jamais foulée. Plus encore que l’aridité des déserts, finalement plus hospitalière, peut-être aussi parce que le froid extrême engourdit les sens et rapproche de la mort.

Portrait d' Emmanuel Kant
Sources : Wikipédia

Photo : F. Latreille/taraexpeditions.org

Le défi et l'humilité
Dès lors l’expédition polaire joue d’imaginaires et de pratiques fondamentalement ambivalentes. Précisément parce que l’arctique présente pour l’homme ce caractère d’une hostilité presque absolue, elle est propice aussi bien à la plus extrême humilité comme à la plus grande démonstration d’orgueil. Ces deux dispositions renvoient fondamentalement l’une à l’autre, ainsi que Kant l’a montré dans l’analytique du sublime (Critique de la Faculté de juger). Qu’est ce que le sublime ? Face aux forces parfois déchaînées de la nature, ainsi qu’il en est de l’immensité, l’homme physique ressent intensément sa petitesse, sa faiblesse : il est humilié dans son corps, renvoyé à un quasi néant. Mais du même coup, selon Kant, quelque chose par là triomphe également : c’est l’humanité de l’homme, la conscience que la raison, la moralité et finalement la liberté de l’homme, restent intactes et intouchées. En somme, l’anéantissement du physique fait apparaître, ce qui en contrepartie résiste et domine, la nature morale de l’homme, nature dont, cette fois-ci, il peut s’enorgueillir et de laquelle il peut défier les éléments.
Ces deux moments du sublime sont à l’œuvre quand l’homme s’aventure en arctique. L’explorateur polaire ne joue-t-il pas en effet sans cesse de l’un et de l’autre ? Il en va souvent dans l’imaginaire arctique d’un acte de respect sinon de communion avec la Nature : on se fond sur la blancheur arctique, on y disparaît. Et en même temps c’est toujours un défi qui lui est ainsi lancé où l’on s’enorgueillira, en cas de succès, de ce que la volonté et l’obstination peuvent venir à bout d’une telle immensité. Plus encore, ce qui, dans les eaux arctiques, menace, c’est le corps de l’homme. Pas où peu d’hostilité ou de dangers directs, mais un corps mis au supplice. Ce corps en souffrance et révolté, c’est cela dont celui qui s’aventure en Arctique aura triomphé.

L'entreprise de la raison : des espaces offerts à l'utilité de l'homme
En tant qu’espace resté tardivement vierge et inconnu, l’océan Arctique aura suscité toutes les convoitises, économiques et militaires, qui caractérisent le monde moderne. Découvrir et cartographier ces eaux, ce fut d’abord le souci du commerce et de la stratégie. Les expéditions scientifiques sur le pôle poursuivent un but tout autre mais du moins relèvent-elles également de ce projet rationnel et en quelque sorte dominateur : il s’agit de faire de ces territoires des espaces offerts à l’utilité de l’homme.
L’expédition Tara Arctic 2007-2008 cherche à y lire des indices sur le devenir climatique de la planète, dont les glaces arctiques sont le témoin et l’indicateur privilégiés, comme elles pourraient jouer un rôle de premier plan dans la mise en place d’une nouvelle donne climatique. Il s’agit somme toutes de lire un peu de notre futur, en soutenant, corrigeant ou infirmant, par des mesures précises, ce que nous indiquent les extrapolations mathématiques. Il s’agit encore bien en quelque sorte d’une nouvelle conquête, pour utile et respectueuse qu’elle soit.
Par rapport à la pratique scientifique, l’expédition Tara présente néanmoins des caractères remarquables. Si la science est souvent perçue comme une démarche visant à « arraisonner » le réel et le naturel, cette expédition offre l’image singulière d’une science qui s’opère dans la douceur, et en harmonie avec son sujet d’étude.

Une expédition en harmonie avec la nature
Tout d’abord, avec Tara, ce n’est pas la nature qui est prélevée pour le laboratoire, c’est le laboratoire qui se déplace au sein du milieu naturel. De nombreuses pratiques en science de la vie et de la terre fonctionnent bien sûr sur le même mode, à partir du moment ou l’objet d’étude ne peut guère soit être déplacé, soit être reproduit artificiellement. Mais l’ampleur de la démarche frappe ici l’esprit pour deux raisons. Tout d’abord l’importance quantitative et qualitative, à la fois des instruments embarqués, aussi bien que des programmes scientifiques initiés. Mais, surtout sa durée et son mode de déplacement. Tara Arctic 2007-2008 est une expédition longue. On y retrouve donc cet aspect de défi et d’aventure. Mais s’y lit également un souci d’aligner le temps de la raison et de la science sur les rythmes naturels. L’expédition ne va pas chercher à simuler et anticiper les mouvements des glaces : elle fait siens ces mouvements en se laissant enfermer dans leur étau. C’est une étrange immobilité mobile : pas de route à tracer, pas de point à rallier ; et c’est pourtant souvent dans ce striage audacieux de la blancheur et des eaux que l’ingéniosité humaine se donnait à voir. Tout au contraire, l’expédition se contente de se laisser porter par le mouvement des glaces, rapide, et pourtant insensible. Il y a là une forme assez rare d’assentiment à un rythme autre que celui de la science habituelle, portée aux calculs et aux anticipations. Calculer et anticiper, c’est bien sûr tout ce à quoi les données patiemment recueillies durant l’expédition auront à servir, mais le temps de leur recueillement aura été le temps long de la nature elle-même.

Se retrouvent donc avec Tara ces deux aspects de l’imaginaire polaire qui en font un symbole de l’aventure humaine : le défi et l’humilité, l’entreprise de la raison et l’acceptation patiente des rythmes et des contraintes de la nature.

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