Parcours littéraire

La littérature sur le Grand Nord est foisonnante. De même que Tara a fait étape en Norvège avant de se laisser prendre dans les glaces, de même est ici proposée aux enseignants et à leur classe une escale littéraire scandinave, avant de rejoindre l’extrême Nord. Les pistes pédagogiques sont nombreuses et peuvent être mises en œuvre en s’appuyant sur la bibliographie-sitographie proposée.

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
L’imaginaire nordique ou comment l’Europe se recrée un merveilleux
L’imaginaire scandinave ou comment trolls, elfes et dieux viennent à nous
Le Grand Nord ou le nouveau Nouveau Monde
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

« Un voyage se passe de motif »
Nicolas Bouvier, dans l’avant-propos de ce livre-culte du voyageur moderne que représente L’Usage du monde donne une définition à la fois belle et paradoxale des raisons qui poussent un homme à quitter sa terre natale pour aller explorer d’autres mondes. « Un voyage [affirme-t-il] se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » Cet inlassable aventurier que fut le citoyen suisse cherche des explications à son appétit de nouvelles contrées, nouveaux visages, nouvelles musiques et déclare, en fin de compte, ne pas lui en trouver. On voyage sans savoir ce qui nous a poussé. On voyage pour le voyage lui-même et c’est dans cette aventure qu’on se découvre et, comme dit Bouvier qu’on se fait ou se défait. C’est dire aussi à quel point le voyage contredit nos attentes et nous libère de l’image fausse de nous-même – et des autres – que nous avions. On « voyage contre », pour reprendre une autre définition célèbre, celle d’un poète, Henri Michaux.

Le voyage et l'initiation




















Ainsi, la dimension initiatique du voyage semble évidente – on part pour se trouver, se connaître, se mettre à l’épreuve des autres. Mais si on s’interroge sur l’origine d’une telle quête, il est certain que la littérature dite justement « de voyage » a pu jouer un rôle considérable, un rôle moteur. Bouvier le reconnaît lui-même, ailleurs dans son ouvrage : au commencement, il y a un petit garçon, penché sur les atlas et lisant les récits des grands voyageurs ou les romans d’aventure.
L’imaginaire est alors premier : à l’origine d’une aventure, il y a cette attente qu’ont fait lever en nous les récits lus pendant l’enfance ou l’adolescence. C’est en lisant les récits des voyageurs grecs, arabes, les relations de voyage faites par Marco Polo, Christophe Colomb, que la décision d’emboîter le pas de ces grands prédécesseurs mûrit lentement en nous.
L’aventurier, l’explorateur, et quelles que soient par ailleurs leurs motivations – scientifiques, pour le cas de la mission Tara Arctic 2007-2008, dans cette longue dérive arctique – sont donc peut-être avant tout des lecteurs. L’imaginaire anticipe la découverte. Ainsi Jules Verne imagine-t-il des voyages dans la lune, sous les mers et jusqu’aux pôles, avant que les possibilités techniques soient offertes à l’homme de concrétiser cette fiction.

Le voyage et l'imaginaire
L’idée directrice de ce dossier n’est pas d’explorer la dimension initiatique du voyage vers le Nord ; encore moins est-elle de donner un aperçu exhaustif de la littérature de voyage. Non, l’objet de ce parcours est de rappeler à quel point notre imaginaire est habité par des terres lointaines. Le Grand Nord constitue un des grands mythes de notre monde, travaillé par des générations de récits où le réel le dispute à l’invention. De même que chacun de nous possède un Orient intérieur, une Amérique intérieure, de même chaque individu est-il travaillé par un Nord intérieur. « Le pôle Nord [écrit la Canadienne Élise Turcotte] se trouve quelque part dans notre cerveau. » Désert de sable, désert de mer et ici désert de neige.
Mais à l’intérieur de ce Nord mythique qui nous constitue en partie, on peut distinguer au moins deux ou trois imaginaires différents : l’imaginaire scandinave (celui des contes et de la mythologie nordiques, celui des voyageurs vikings) ; l’imaginaire proprement antarctique ou arctique (les pôles, le pays des Inuits) et ses « annexes » si l’on peut dire (l’Alaska, la Sibérie, et jusqu’aux terres d’Asie centrale).
Bien qu’ils soient liés, ces imaginaires s’offrent à nous de manière bien différente : dans le premier cas, on pourrait dire qu’il s’agit d’un imaginaire qui est venu à nous : celui du monde scandinave ; dans le second, c’est un imaginaire que nous sommes allés chercher : celui des pôles.Quelles raisons invoquer pour justifier cette double réalité ?

1) Le merveilleux
Sans doute vivons-nous dans un monde occidental qui, depuis que le merveilleux chrétien s’est mis en retrait, se trouve en mal d’imaginaire. Aussi cherche-t-il à recréer un merveilleux qu’il a perdu. C’est une des raisons, parmi d’autres, du succès phénoménal de la série des Harry Potter, qui offre un merveilleux travaillé de façon patente par les contes nordiques (on y voit, par exemple, évoluer la figure de l’elfe). De même, notre bande dessinée découvre-t-elle son inspiration dans la mythologie scandinave (Thorgal, …). N’oublions pas d’évoquer les jeux vidéo ou encore les jeux de rôles ! L’autre succès phénoménal que représentent les ouvrages de Dan Franck s’explique aussi en partie par cette soif de merveilleux qui est celle de notre monde : on va chercher dans les couloirs perdus de la tradition chrétienne un univers de substitution à la tradition officielle qu’on juge trop sèche.

2) Le désir d'aventures




















Pour ce qui concerne le second volet de cet imaginaire nordique, celui des pôles, peut-être faut-il chercher du côté d’un désir d’aventures et de voyages authentiques, à un moment où le tourisme semble justement avoir tué toute possibilité d’aventure. Le tourisme, cette mise à mort de l’altérité, disait en substance l’écrivain Philippe Muray. Les pôles demeurent une des dernières terres à explorer qui résiste à la conquête des hommes, un des derniers espaces vierges. Notre soif d’imaginaire projette sur ces contrées lointaines un rêve paradisiaque, orienté  jadis vers le Nouveau Monde. Et ce sont sans doute jusqu’aux motivations écologiques contemporaines – qui ne relèvent pas du rêve mais de la nécessité urgente de protéger et de sauver la vie des hommes sur Terre – qui sont alimentées par cette nostalgie violente d’un monde réconcilié et paradisiaque.
Ces imaginaires nordiques, nous travaillent, disons-le aussi, pour le meilleur et parfois pour le pire : le meilleur lorsqu’il s’agit de renouer avec l’univers du conte, de nourrir le rêve positif et bien réel de se tourner vers des pays dont dépend notre survie à tous ; le pire lorsque, par exemple, les nazis se sont emparés du mythe de Thulé pour le mettre au service de leur fantasme mortifère.

Ce dossier offre un point de vue particulier sur la question des relations entre imaginaire littéraire et réalité du voyage. On y trouvera quelques pistes de travail, des ébauches de séquences qu’il appartiendra à chaque enseignant de suivre ou bien d’effacer.

[Haut de page]